Le mardi 17 février 2026, le Parlement espagnol a voté contre le projet de loi Vox visant à bannir le voile intégral de l'espace public. Rejeté par 177 voix contre 170, le texte a toutefois révélé une convergence inédite entre la droite conservatrice et l'extrême droite, à l'heure où les élections générales de 2027 se profilent.


Rejeté par 7 voix seulement
Un vote serré, un débat fracturant, et une question qui agite l'Europe depuis vingt ans : le 17 février 2026, l'Espagne s'est retrouvée au cœur d'une controverse brûlante lorsque le Congrès des Députés s'est prononcé sur l'interdiction de la burqa et du niqab dans l'espace public. La proposition de loi, initiée par le parti d'extrême droite Vox, a finalement été rejetée — de justesse.
Sept voix d'écart. Une abstention. Ce résultat, loin d'être anecdotique, reflète les lignes de fractures profondes qui traversent la société espagnole — entre identité nationale et liberté religieuse, entre sécurité publique et droits fondamentaux, entre stratégie électorale et conviction politique.

Un texte draconien, porté par la droite unie
Le projet de loi présenté par Vox, officiellement intitulé "Loi pour la protection de la dignité des femmes et la sécurité publique dans les espaces publics", allait bien au-delà d'une simple interdiction vestimentaire. Il prévoyait des amendes pouvant atteindre 600 euros pour toute femme portant la burqa ou le niqab dans l'espace public, montant pouvant grimper jusqu'à 30 000 euros en cas de récidive. Plus sévère encore : des peines d'emprisonnement allant jusqu'à trois ans pour quiconque contraindrait une femme à porter ces vêtements — quatre ans si la victime était mineure ou en situation de vulnérabilité. La déportation des étrangers condamnés pour des infractions graves était également envisagée.
Le texte ciblait exclusivement les voiles couvrant intégralement le visage, excluant explicitement le hijab — le foulard islamique couvrant les cheveux mais laissant le visage visible. En Espagne, environ trois millions de musulmans résident légalement sur le territoire, mais moins de 1% des femmes musulmanes portent quotidiennement le niqab ou la burqa.
L'élément politique marquant de ce vote a été le soutien affiché du Partido Popular (PP), parti conservateur modéré et principale force d'opposition. Sa porte-parole au Congrès, Ester Muñoz, a confirmé publiquement cette alliance, déclarant que les deux partis devaient "se concentrer" sur ce qui les "unit". Le chef du PP, Alberto Núñez Feijóo, est allé jusqu'à qualifier la proposition de Vox d'"attrayante" au nom de la dignité des femmes. Un glissement idéologique notable pour un parti qui avait jusqu'alors adopté une posture plus prudente sur les questions culturelles.
La gauche et Junts font barrage — de justesse
En face, le camp du non s'est articulé autour du gouvernement socialiste de Pedro Sánchez, de ses alliés de gauche Sumar, mais aussi — et c'est là l'élément décisif — de Junts per Catalunya (JxCat), le parti pro-indépendance catalan de Carlos Puigdemont. La vice-présidente du gouvernement, Yolanda Díaz, a averti que l'interdiction risquait de violer la Constitution espagnole, notamment ses protections contre les discriminations et les garanties de liberté religieuse.
Le vote de Junts s'est révélé crucial. Pris en étau entre la pression de maires catalans favorables à l'interdiction et la nécessité de soutenir le gouvernement Sánchez dont ils sont un allié parlementaire, les élus de JxCat ont voté contre le texte tout en annonçant simultanément le dépôt de leur propre proposition de loi, "alignée sur les standards européens", pour restreindre le port du voile intégral dans l'espace public. Une façon de ne pas fermer la porte au débat tout en refusant la version Vox.
Un terrain juridique miné
Le rejet parlementaire s'inscrit dans un contexte juridique espagnol complexe. En 2013, le Tribunal Suprême espagnol avait déjà annulé l'ordonnance de la ville de Lleida, en Catalogne, qui interdisait le port du voile intégral dans les bâtiments municipaux, estimant qu'une collectivité locale ne dispose pas des compétences juridiques pour restreindre une liberté individuelle. Dès lors, seul le législateur national pouvait théoriquement agir — mais le Congrès vient précisément de confirmer qu'il n'était pas prêt à le faire.
Par ailleurs, la loi espagnole sur la liberté religieuse de 1980, adoptée dans l'esprit de réconciliation post-franquiste, constitue un cadre protecteur difficile à contourner. Le gouvernement socialiste refuse obstinément de la réviser, et la Cour européenne des droits de l'homme protège, dans sa jurisprudence globale, la liberté de religion — même si elle a validé la loi française de 2010.
L'Espagne dans le sillage européen
Partisans de l'interdiction ont rappelé que l'Espagne ne serait pas pionnière en la matière. La France a été la première nation européenne à interdire le voile intégral dans l'espace public, en 2010, suivie la même année par la Belgique. La Bulgarie (2016), l'Autriche (2017), le Danemark (2018) et la Suisse (2021, par référendum) ont emboîté le pas. D'autres pays comme l'Allemagne, les Pays-Bas ou la Norvège ont opté pour des interdictions sectorielles, dans les écoles ou les hôpitaux.
L'Espagne, elle, a jusqu'ici refusé toute législation nationale, laissant la question aux collectivités — dont les initiatives ont systématiquement été sanctionnées par les tribunaux. Le vote du 17 février confirme cette position mais ne clôt pas le débat : Junts a annoncé une contre-proposition, le PP l'a intégré à son agenda pour 2027, et Vox en a fait un marqueur identitaire central.
Le vrai enjeu : 2027 en ligne de mire
Au-delà du symbole, ce vote s'analyse avant tout comme un moment politique. À moins de dix-huit mois des élections générales prévues pour 2027, la convergence PP-Vox sur ce dossier — comme sur d'autres — dessine les contours d'une possible coalition de droite. Les sondages actuels donnent aux deux partis une majorité gouvernable ensemble, ce qui placerait l'Espagne dans la catégorie des pays européens où la droite conservatrice et l'extrême droite co-gouvernent — une réalité déjà observée en Italie, en Finlande ou en Hongrie.
Pour l'heure, l'Espagne reste sans loi nationale sur le voile intégral. Mais ce vote a montré que le rapport de forces a changé : 170 parlementaires se sont prononcés pour l'interdiction — un niveau jamais atteint auparavant dans ce pays. La question n'est plus celle d'une initiative marginale d'extrême droite, elle est désormais au cœur du clivage droite-gauche espagnol.





























