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Du désenchantement au « réenracinement » : le guide complet de deux psys pour vivre à Berlin

Désillusion, précarité, isolement. S'installer à Berlin n'est pas toujours simple pour un Français. Un psychanalyste et un psychologue francophones installés dans la capitale décryptent les difficultés que rencontrent leurs patients, et les pistes pour les surmonter.

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Fête de la musique au Centre Français de Berlin © Malo Trehin
Écrit par Jade Goff
Publié le 22 septembre 2026

« Plus nous vivons dans une grande ville, moins nous nous sentons visibles. » S'acclimater à un nouveau pays n'est pas aussi simple qu'il y paraît. Il faut apprivoiser une nouvelle culture et de nouveaux codes sociaux, au prix d'une perte de repères. Le psychologue Arnaud Soto observe chez ses patients français et francophones de réelles difficultés à trouver leur place à Berlin. Et si ce malaise semble parfois isolé, son confrère Charles Lustig rappelle qu'il n'en est rien. Ces malaises liés à la ville sont très concrets, et leurs solutions aussi.

 

Vivre à Berlin : les vrais défis de l'expatriation pour les Français


La désillusion des expatriés français à Berlin

« Beaucoup d’expatriés français à Berlin font face à un écart très net entre la réalité et les aspirations, les fantasmes qu’ils s'étaient faits de la ville ». Charles Lustig, psychanalyste français installé à Berlin depuis 2012, l'a constaté : l'un des malaises les plus fréquents chez ses patients français et francophones naît de ce décalage entre la réalité berlinoise et ce qu'ils avaient projeté sur la ville. L'image qu'ils en ont est souvent celle d'une ville facile, où l'on se construit rapidement une nouvelle vie : un travail, un logement, des prix bas, un salaire suffisant. Croyant fuir la cherté de la vie parisienne, ils découvrent un Berlin moins abordable que prévu.

« Cette réalité fait alors souffrir ». Comme l'a rappelé Le Monde dans son article du 21 juin 2025, le prix de l’immobilier ancien à l’achat a plus que triplé depuis 2010, tandis que les loyers proposés ont encore bondi de 12,5 % en 2024 (pour atteindre 15,74 €/m² hors charges). Cette problématique a d'ailleurs été au cœur de la campagne des élections régionales du 20 septembre 2026 : Die Linke, qui proposait de nationaliser les 220 000 logements détenus par des investisseurs institutionnels, est arrivée en tête avec 25,7 % des voix, selon les résultats provisoires.

Sur le plan professionnel, la pandémie puis l'inflation ont transformé le paysage économique. Les prix ont flambé et les salaires réels ont reculé plusieurs années de suite, avant de retrouver en 2025 seulement leur niveau de 2019. « Il devient aussi difficile de vivre ici qu'à Paris », déplore le psychanalyste.

Pour certains de ses patients, le choc est brutal, voire insupportable. Quelques-uns sont retournés vivre à Paris, et d’autres y songent encore.

 

Travailler à Berlin : faire face à l'insécurité

Si la réalité est déjà dure à digérer, l’insécurité et la précarité le sont davantage. Arnaud Soto le rappelle : « Les personnes qui sont venues pour des raisons professionnelles mais qui ne se sentent pas bien au travail ne vont pas partir, car elles auront d’autant plus peur de le perdre ». Un Français qui a quitté son pays pour un emploi va tout faire pour le conserver. Mais avec la réalité économique et la hausse rapide des loyers, le salaire n’est pas toujours suffisant pour couvrir l'ensemble des coûts de la vie berlinoise. Et les débuts au travail ne sont pas toujours faciles. Beaucoup d’expatriés peinent à s’adapter aux codes sociaux, y compris au niveau professionnel, différents des codes français.

 

Expatriation à Berlin : choc culturel, codes sociaux et isolement

Adopter de nouveaux codes sociaux, c’est adopter de nouveaux comportements : les nouvelles manières, horaires de vie, règles à suivre… Autant d'habitudes auxquelles on ne pense pas forcément, et qui peuvent devenir un obstacle à l'intégration. « La France et l’Allemagne sont proches géographiquement, alors on se dit que les cultures sont semblables. Mais c’est faux ». Charles Lustig fait part de cette différence socioculturelle : « l’Allemagne a un rapport à l’espace, au temps, au langage, et à l’autre qui se distingue du nôtre ». Ce sont ces comportements, naturels pour chacun, qui peuvent créer une incompréhension chez l'autre, et mener à un isolement. Ses patients le constatent assez rapidement. L'un ne s'attendait pas à se retrouver sur une grande avenue sans personne pendant dix minutes le soir. Un autre explique qu'ici, les repas sont souvent autour de 18 heures, et qu'il lui est donc difficile de se sociabiliser avec des horaires si décalés. Si ces différences se ressentent déjà dans le paysage urbain, elles sont plus difficiles à appréhender lorsqu'elles touchent à la vie sociale, professionnelle et personnelle. Beaucoup de Français et francophones finissent d'ailleurs par rester entre eux.

 

Quand la nuit berlinoise enferme

Certains des patients se heurtent à un piège propre aux grandes villes, particulièrement répandu à Berlin : l’enfermement. « C’est le monde de la nuit qui enferme ». Charles Lustig explore les dangers de vivre uniquement dans le monde de la nuit berlinoise. Et cette ville est réputée pour sa vie nocturne. « La vie nocturne de Berlin, c’est un mode de vie facile, amical, loin de toutes les difficultés quotidiennes ». Le psychanalyste a rencontré des personnes arrivées jeunes à Berlin, et vivant au rythme de la nuit : petits boulots, boîtes de nuit, addictions naissantes. Un train de vie qui peut durer des années. Au bout du compte, beaucoup n'ont jamais connu d'emploi stable et peinent à entrer dans le monde professionnel. Leurs addictions se sont aggravées au fil du temps, et ce mode de vie décalé est devenu difficile à quitter. Ils n'imaginent alors que difficilement une autre vie à Berlin, et certains ne voient d'autre issue que de quitter la ville.

 

La clientèle de novembre : comprendre la dépression saisonnière des Français à Berlin

Dernière difficulté, et non des moindres : la dépression saisonnière. « En psychologie, nous l'appelons la clientèle du mois de novembre », raconte Charles Lustig. Les deux praticiens font référence aux Français qui souffrent de la météo automnale : un climat rude, une chute brutale de la luminosité naturelle, un hiver plus long et plus froid qu'en France. Des Français, là encore, désenchantés par la ville, cette fois pour des raisons climatiques.

 

Expatriation à Berlin : psychologie, intégration et conseils d'experts


S'installer à Berlin : pourquoi une période d'essai  est essentielle ?

S'il y a une chose que Charles Lustig conseille, c'est de découvrir Berlin, voire d'y vivre quelque temps, avant de s'y installer définitivement. « Venir avant, c'est faire l'effort de comprendre et de connaître Berlin. » Cette « période d'essai » permet de se poser les bonnes questions avant de déménager et d'apprivoiser la langue, les habitudes, l'espace et les codes sociaux. C'est une étape importante qui mène à une décision réfléchie. Bien des difficultés évoquées plus haut peuvent être anticipées en séjournant à Berlin, ne serait-ce que quelques semaines.

 


Réussir son expatriation à Berlin : la méthode du « réenracinement » pas à pas

Arnaud Soto explique que changer de pays, c’est se « déraciner ». « On perd nos repères, nos habitudes, nos proches, notre quotidien ». Pour s’acclimater au nouveau pays et à la nouvelle ville, celui-ci parle de se « réenraciner », c’est-à-dire « reconstruire nos habitudes ». Trouver un nouveau boulanger, saluer les mêmes personnes, trouver des activités hors du cadre professionnel. « C’est se créer une vie où on existe dans le regard des autres ». Cela aide à créer du lien, à apprendre la langue et à mieux comprendre les codes sociaux et moraux berlinois.

En revanche, Arnaud Soto insiste sur l’idée de se « réenraciner » à son rythme. « En soi, on connaît tous la réponse, il faut sortir. Mais chacun doit le faire selon ses limites ». Se sociabiliser et reprendre ses habitudes nécessitent une approche progressive. Commencer simplement avec une sortie dans un café, une balade dans la ville. Certains y parviendront plus facilement que d'autres. « Si on n'a pas réussi à faire quelque chose, il ne faut pas le voir comme un échec. Il faut se demander pourquoi on n'a pas réussi et que faire à la place qui semble moins difficile ». Écouter son corps, c’est reprendre ses habitudes sans se mettre la pression. « Notre cerveau est notre meilleur menteur. Il privilégiera toujours le confort ». Sortir de sa zone de confort sans trop se brusquer, c'est s'acclimater lentement mais sûrement à sa nouvelle vie. « Une fois qu’on est à l’aise dans une étape, on peut aller un peu plus dans l’inconfort ». Cette petite prise de risque, qui crée des habitudes, donnera un sentiment de sécurité dans la nouveauté.

 

 


Dépasser le fantasme berlinois : se confronter à la ville au quotidien

Pour les plus téméraires, ou ceux qui se sentent plus à l’aise, Charles Lustig conseille vivement de « se confronter à la ville ». L’idée ici est de sortir un peu plus de sa zone de confort et de tenter des expériences inédites. Pour cela, il ne faut pas rester entre Français, ne pas s'enfermer uniquement dans le monde de la nuit et visiter des recoins plus intimes. « Aller dans des musées moins populaires, des cinémas moins grand public, des lieux culturels ». Cette confrontation permet de surmonter le décalage lié au fantasme et de découvrir un Berlin tout nouveau.

En parallèle de cette confrontation, l’objectif est de trouver de la joie là où on ne l'attend pas. Apprécier l’hiver, admirer la ville, manger local… toutes les particularités de la ville qui la rendent unique et appréciable.

 


Conseils et outils pour briser la barrière de la langue

« Cela peut paraître contradictoire, mais il y a aussi certains plaisirs à être étranger dans un nouveau pays ». Pour Charles Lustig, Berlin peut se vivre sans apprendre l’allemand. Être étranger peut aussi être agréable, car l’on apprécie la ville autrement.

Pour ceux qui veulent apprendre l’allemand, il conseille toutefois de « bousculer » les Allemands, qui ont tendance à répondre en anglais. Arnaud Soto propose, quant à lui, une autre solution : en plus des activités qui favorisent l'apprentissage linguistique, il recommande l’application Tandem. Cet outil numérique met en relation les personnes qui parlent différentes langues pour converser et progresser ensemble.

 


Accepter Berlin telle qu'elle est 

C’est une autre manière d’aborder la ville : le « lâcher-prise ». Accepter que la ville a ses défauts, qu’elle ne répond pas à toutes les attentes. L'accepter telle qu'elle est. Charles Lustig ajoute avec humour : « C’est comme en amour. On accepte que son/sa partenaire ne soit pas parfait(e) ».

 


Vivre à Berlin : une ville cosmopolite pour se reconstruire à son rythme

Berlin reste une ville accessible pour un expatrié français. Il y est plus simple de s’acclimater que dans d'autres régions d’Allemagne. « C’est sûrement la ville la moins allemande d’Allemagne », estime Arnaud Soto. Expatriés et touristes étrangers y affluent. Berlin est une ville cosmopolite, et les Français y sont nombreux.

« Cette ville a tout à offrir ». Sport, culture, activités insolites, restaurants du monde entier... Et pour ceux qui peinent à se reconstruire, certains patients d'Arnaud Soto confient avoir le sentiment de se reconstruire comme la ville s'est reconstruite avant eux.

 

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