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Timbale, un petit bout de Sud en plein cœur de Rixdorf

À Neukölln, en passant devant un lieu tout juste ouvert, on repère de la tielle au menu. Pas très courant à Berlin. On pousse la porte, et on fait la connaissance de Lorraine et Justine, deux Françaises qui ont troqué l'ingénierie et le corporate contre la restauration. Un vrai duo, soudé, complice. De leurs premières impressions de la ville à l'ouverture de Timbale, elles nous dévoilent les coulisses de leur aventure berlinoise.

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De gauche à droite, Justine, Octave & Lorraine © Malo Trehin
Écrit par Sandrine Ibanez
Publié le 15 octobre 2026

Deux trajectoires similaires

Elles auraient pu se rencontrer ailleurs. Lorraine vient de Toulouse. Justine de la campagne toulousaine, dans le Tarn. Tout ça n'est pas très loin, mais c'est à plus de 1700 km de là, à Berlin, que leurs routes vont se croiser.

Lorraine a fait une école d'ingénieur, un peu par défaut, sans trop savoir quoi faire de sa vie. Puis elle a enchaîné sa carrière sans vraiment se poser de questions, mais clairement sans passion.

Étrangement, c'est la période Covid qui va enclencher un changement. Un passage forcé à temps partiel lui donne du temps à la maison. Elle se dit qu'il faudrait en profiter pour faire quelque chose de manuel : elle s'inscrit à un CAP boulangerie à distance. Une fois son diplôme en poche, la question se pose : on en fait quoi maintenant ?

De retour au bureau, une évidence s'impose : jamais elle ne pourra s'épanouir complètement dans le monde "corporate". En tâche de fond, elle a cette envie de travailler avec ses mains, de faire quelque chose de plus social, de donner un peu de sens à ses journées. C'est là que l'idée commence à germer : un café-pâtisserie à Toulouse.

Justine, quant à elle, a fait un master, et elle est partie explorer le monde tout de suite après, en PVT (Programme Vacances-Travail) : « Je suis allée en Nouvelle-Zélande, en Australie, au Japon, enfin un peu partout. » C'est là qu'elle commence à travailler en restauration. Puis vient l'envie de se poser en Europe, plus près de sa famille et de ses amis. Ce sera Berlin, où elle avait passé un week-end trois ans plus tôt.

Elle arrive le jour de la fête de la musique 2019, un travail déjà en poche. Elle passe trois ans dans une start-up connue pour ses équipes multiculturelles. Justine trouve sa place au milieu d'autres jeunes fraîchement débarqués dans la capitale allemande, un contexte propice pour sortir, profiter de la ville et se constituer un cercle d'amis. Beaucoup sont encore dans sa vie aujourd'hui. Puis le Covid bouscule tout, et l'envie de démissionner pour faire autre chose s'installe.

Oui, mais quoi ? Elle creuse, et finit par trouver : elle aime faire des gâteaux, elle s'imagine bien tenir un café un jour, c'est parti pour un CAP pâtisserie. Elle commence en 2021, à distance, en le finançant par un autre emploi, et en fournissant les copains, les copains des copains et les collègues.

C'est là que les deux trajectoires se rejoignent. Avant même d'avoir déménagé, Lorraine avait repéré Justine sur le groupe Facebook des Berlineuses : même virage, même CAP en préparation. Elle lui écrit. « Coucou, j'aimerais bien avoir des infos sur le CAP pâtisserie. »

À ce moment-là, aucune d'elles ne sait sur quoi cette prise de contact va déboucher.
 

Berlin, une ville de contrastes

Si vous leur aviez demandé, à l'époque où elles vivaient encore en France, si Berlin les faisait rêver, la réponse aurait probablement été : pas vraiment. La capitale a parfois cette image de ville grise, industrielle et bizarre qui lui colle à la peau.

Lorraine n'était pas convaincue. Ce sont des amis qui la font venir, pour quatre jours. Dès le premier soir, chez des amis d'amis, elle est étonnée d'être si bien accueillie. Le lendemain, elle laisse son téléphone et marche au hasard dans la ville pendant des heures. Elle se souvient d'Admiralbrücke, où elle s'assied un moment, le canal qu'elle longe, un parc plein de cygnes. Et le déclic : elle veut vivre ici. En novembre, sous la neige, quand on arrive de Toulouse, ça semble un peu contre-intuitif, et pourtant, elle est tombée amoureuse de la ville.

Justine, elle, découvre Berlin en août 2016, sans idée préconçue, embarquée par des amis pour un week-end. Elle trouve la ville douce et festive. « Il y avait plein de petits cafés, j'adore la culture café berlinoise, beaucoup de verdure, et de suite je me suis vue y vivre. Je me suis pas posé 10 000 questions non plus. » Elle s'était dit, pour un an, mais ça en fait sept. « Oups. »

Ni Lorraine ni Justine n'ont fait l'expérience des difficultés sociales, de l'isolement que certains rencontrent ici. Elles ont été immédiatement intégrées à des groupes, qui sont devenus leur famille choisie. Pour autant, aucune des deux ne regarde la ville avec des lunettes roses.

Berlin est dure, aussi. Si elle offre une grande liberté, propice à l'exploration de soi et des autres, il est aussi très facile de s'y perdre, et de plonger. Ça ne leur est pas arrivé. Être bien entouré, ça fait toute la différence. En quelques années, la ville a aussi évolué. Le travail est devenu plus difficile à trouver. Les appartements, eux, l'ont toujours été. Et les bureaux et les grandes tours poussent un peu partout. On parle aussi de racisme, de discrimination, et surtout de l'insécurité, plus visible qu'avant. Ou alors, ce sont nos regards qui ont changé.

Si tout n'est pas rose, tout n'est pas sombre non plus. La ville abrite beaucoup de communautés, et il est relativement facile d'y trouver sa tribu, un refuge où l'on se sent accepté. De l'entre-soi, peut-être, mais un entre-soi qui, lui, reste solide.

 

Devanture et terrasse du bistrot Timbale à Neukölln
© Malo Trehin



Un plan (presque) sans accroc

Au bout d'un an à Berlin, au cours duquel Lorraine travaille dans deux pâtisseries, il faut choisir : rentrer à Toulouse ou rester. Il n'est pas question de rentrer. Alors elle reste, et finit par réaliser qu'il lui faut ouvrir son propre lieu pour être vraiment bien dans son travail.

L'idée du café est toujours là, c'est le moment où elle prend vie. Pendant six mois, le projet mûrit. Place au business plan, aux banques, aux visites de locaux. Pas simple dans sa langue maternelle, encore moins dans une langue qu'on ne maîtrise pas complètement. Lorraine a enchaîné les cours d'allemand, sans pour autant le parler couramment. Elle se « débrouille » au téléphone, s'aide de Gemini pour les papiers d'assurance, qui n'existent même pas en format numérique. Quand on connaît la bureaucratie allemande, ça force le respect.

Et au milieu de tout ça, une idée s'impose : elle n'a pas envie de se lancer seule. Elle propose à Justine de la rejoindre. Celle-ci a entre-temps quitté l'entreprise qui l'employait à son arrivée, puis passé un moment dans une pâtisserie, « mais dans le labo, sans contact avec les clients ». Justine prend à peine trois jours avant de dire oui.

Elles font donc les travaux à deux, du sol au plafond, en passant par la cuisine à réaménager entièrement. Tout n'a pas forcément été un long fleuve tranquille, il y a eu de vraies galères. Lorraine récapitule : « mon fémur qui se pète, ma main qui se pète, on a pété des équipements au bout de 2 semaines, peut-être un peu plus, 3 semaines. Le frigo, le four. » Justine ajoute que la licence pour l'alcool est aussi arrivée avec un généreux retard (pour un bar, c'est moyennement pratique).

Lorraine voulait lancer le projet seule, au départ. Sans bien réaliser, reconnaît-elle aujourd'hui, que ça aurait été une belle erreur, ou du moins qu'elle y aurait pris largement moins de plaisir. Elle reste aux commandes de Timbale et porte l'administratif comme les ressources humaines, mais elle a su bien s'entourer. Les deux se complètent : Lorraine avance en mode « on y va, on verra bien », Justine tend vers la perfection et réfléchit un peu trop, et chacune « corrige » un peu l'autre.

Le constat, c'est qu'aucune galère n'a jamais été paralysante, et à deux tout est plus facile.

 

Intérieur du restaurant Timbale dans les tons méditerranéens
© Malo Trehin


Timbale, un lieu multi-facettes

Timbale n'a pas vraiment d'étiquette : restaurant et café le jour, bar le soir, brunch le week-end. Lorraine elle-même, qui ne voulait pas "juste une pâtisserie", hésite : café-bar-bistrot, « du coup je sais même pas comment l'appeler ».

Le nom vient d'une expression entre copains. Quand la soirée s'annonce festive et arrosée, on dit "ce soir, Timbale !". Un nom parfait, petit clin d'œil à ses amis.

La carte, elle, est entièrement végétarienne (Lorraine est végétarienne, alors « c'est hors de question de faire de la viande »), avec des propositions vegan, un maximum de bio et de local. Tout est fait maison, jusqu'à la pâte des lasagnes, les légumes viennent d'un fournisseur bio et le fromage d'une fromagerie berlinoise. Et la ligne penche franchement vers le Sud : tielle, pissaladière, croque-madame. Avec, de temps en temps, un écart assumé : « de temps en temps on fait des petits écarts, on se dit : allez, tahini ! » Le Sud est dans l'assiette, en terrasse, et aussi sur les murs : du rose, des briques, des affiches du canal. On ne se refait pas.

Ce que les deux revendiquent surtout, c'est une cuisine simple, familiale : pas de gastro, pas de chichi, des goûts tranchés et de bons ingrédients. « C'est quelque part où tu peux venir régulièrement manger, comme chez mamie », résume Justine. Quant aux gâteaux, on remercie le CAP pâtisserie, c'est du bonheur.


 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

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Malgré tout, l'adage "on ne peut pas plaire à tout le monde" se vérifie, comme souvent. Des clients qui s'assoient, lisent la carte et repartent, ou encore qui mangent la moitié de leur hachis et de leurs lasagnes avant d'annoncer qu'ils n'aiment pas, ça arrive. Lorraine pensait qu'elle le prendrait à cœur. Finalement non. La carte a été ajustée, retravaillée, remise en question bien des fois, et elle continue d'évoluer. Mais elles aiment vraiment ce qu'elles servent. Au point que, quand on demande à Lorraine ce qu'elle recommande, c'est compliqué pour elle de répondre.

Et puis il y a le quartier. La rue est résidentielle, les habitués se sont installés vite, et on finit par se croiser plus loin sur le trottoir, se dire bonjour, prendre des nouvelles de la main cassée. Octave, le chien, est une célébrité locale. Rixdorf, dit Justine, « c'est comme un petit village ».

Derrière la déco et la qualité de la carte se joue quelque chose de plus intime. Justine a longtemps travaillé dans des structures où elle avait le sentiment d'être un numéro, interchangeable, à peine consultée. Ici, on lui demande son avis, on la reconnait.
 

Ça rapporte un peu d'humain à nos vies. Parce qu'au niveau professionnel, il y a pas beaucoup de personnes qui peuvent avoir la chance d'exister en tant que personne. Souvent tu existes juste par les tâches que tu réalises. - Justine

Timbale est à contre-courant de cela. À l'image de Lorraine et Justine, le lieu respire l'ouverture, la chaleur humaine, l'accueil à bras ouverts.

Il glisse d'ailleurs vers un vrai espace communautaire, après seulement quelques mois d’existence : karaoké, bingo, scène ouverte, amis musiciens qui viennent jouer ou mixer, projections de Drag Race, sans compter les privatisations, les gâteaux sur mesure pour les anniversaires et les mariages et les planches de fromage à emporter.

L'idée est simple : faire de Timbale un lieu où l'on se connaît, où l'on se rencontre. Un peu comme le café de Friends.
 

📍 Timbale, Richardstrasse 103, Berlin-Neukölln.
🗓️ Horaires :

  • Mardi et mercredi de 11h à 19h
  • Jeudi et samedi de 11h à 20h
  • Vendredi de 11h à 22h
  • Dimanche de 11h à 18h
  • Fermé le lundi

➔ Retrouvez l'actu de Timbale sur Instagram



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