Dans un contexte où l'expatriation est souvent perçue comme une aventure exaltante, la réalité s’avère parfois bien plus complexe… et décevante ! Pour de nombreux couples, le départ à l'étranger peut être un révélateur de tensions latentes, transformant les défis du quotidien en crises profondes. Entre solitude, ennui, peur et difficultés à trouver sa place, les conjoints - qu’ils soient moteurs de l'expatriation ou suiveurs, voient leurs relations mises à l'épreuve, alors que des éléments qui semblaient auparavant supportables prennent des proportions parfois démesurées. Jade-Marie Levrel, praticienne à Varsovie, qui accompagne depuis plus de 8 ans les personnes souffrant de stress post-traumatique, ou de problèmes d'anxiété, nous livre des clés pour surmonter ces crises qui, souvent, cachent des blessures plus profondes.


NDLR : Nous avons choisi le terme « expatriation » mais cet article touche toutes les formes de mobilités à l’étranger.
Lepetitjournal.com Varsovie, Bénédicte Mezeix-Rytwinski : Jade-Marie Levrel, est-ce que l’expatriation est un danger pour le couple ou met-elle juste en lumière les problèmes qui étaient restés bien cachés sous le tapis ?
Jade-Marie Levrel : Ce sont potentiellement ces deux situations ! L'expatriation met à nu le couple. En effet, changer de pays ne revient pas à changer de décor « intime ». L'expatriation enlève les amortisseurs et accélère les tensions, rend visibles les fractures que la routine du quotidien ou l'environnement social maintenaient sous contrôle. Ainsi, le lien conjugal se retrouve exposé à une contrainte qui était inconnue jusqu'alors. L'expatriation devient, dans bien des cas, révélatrice de solitude, d’ennui, de peur(s), de perte de reconnaissance ou de déclassement d'un des conjoints, voire tout en même temps !
Ainsi, ce que l'on « supportait » autrefois se mue en une réelle surcharge qui fragilise le lien.
Vous parlez très justement « de perte de reconnaissance ou de déclassement d'un des conjoints ». Souvent, Lui travaille et Elle suit, comment gérer ce déséquilibre au sein du couple, la frustration que cela engendre ?
Oui, il y a une forme de paradoxe pour les couples qui vont s'expatrier au bénéfice de l'emploi de l'un des deux, même si le projet a été de bout en bout préparé à deux. En effet, l'expatriation peut être difficile à vivre pour celui qui travaille comme pour celui qui va être en inactivité, ou du moins, dans une activité non reconnue socialement.
C’est vrai que c'est dur et injuste de se sentir diminuer car, faire les lessives, être chauffeur de taxi pour les enfants, ou gouvernante à plein temps, contribue vraiment à l'équilibre du couple, en expatriation…
Chacun doit redéfinir sa place. Le conjoint qui prend ses nouvelles fonctions professionnelles à l'étranger se retrouve souvent enfermé dans une exigence de tenue permanente. Il faut assurer, représenter, porter la charge économique sans espace réel pour la fragilité. La fonction protège socialement, mais elle peut isoler intérieurement. Le couple peut alors être refuge. Faut-il encore que le conjoint ou la conjointe qui accompagne soit capable de l'entendre ?
En effet, celui ou celle qui suit, accompagne peut vivre une perte réelle de repères, notamment s’il ou elle avait une activité professionnelle en France.
Cette perte peut engendrer des dérives comportementales qui peuvent prendre l’apparence de mécanismes de compensation, par exemple.
Concrètement, ces dérives comportementales se manifestent comment ?
Cela peut-être au travers de plaintes, qui, utilisées comme des armes, permettent d’attaquer le partenaire régulièrement, ou encore des dépenses soudaines et importantes, qui deviennent un mode de régulation émotionnelle, comme un baume immédiat, qui ne règle rien, en réalité.
D’autres dérives sont plus subtiles et peuvent donner une fausse image de la personne. Par exemple, on peut voir des individus qui vont développer une hyper activité sociale, tant sur les réseaux sociaux qu’au travers de communautés d’expatriés, un excès d’engagement jusqu’à en oublier ses propres besoins et ses limites peut cacher un mal être.
Certains, au contraire, vont se replier dans leur coquille et avoir des conduites d’évitement. C’est vrai, qu’on a tous prononcé au moins une fois ces mots : « je ne veux rencontrer personne…» « Il n’y a rien d’intéressant à voir »… « Que veux-tu que je fasse, je ne comprends le polonais ? » Ces envies de fuite, on les connaît tous, mais, lorsqu’elles deviennent une obsession et se dressent comme un rempart entre soi et les autres, il faut s’interroger.
S’agissant de comportements compulsifs - qu’ils concernent les achats, la nourriture, sans oublier le sexe, il ne s’agit pas de dérapages, mais de tentatives le plus souvent inconscientes pour réguler un sentiment de vide ou pour l’occulter. On se remplit comme on peut… Ces mécanismes masquent le plus souvent une souffrance qui peine à se dire autrement.
Contrairement à certains préjugés, l'expatriation, ou plus largement le fait de décider de partir vivre à l’étranger, n'est pas une croisière ni une excursion ! Combien ont entendu à l'annonce de leur prochain départ fait à la famille ou aux amis : « Super, qu'est-ce que vous allez vous amuser ! Vous allez pouvoir faire plein de voyages ! Et toi, pendant qu'il (ou elle) sera au travail, tu pourras te promener et faire les boutiques ! » C'est ainsi que la famille comme les proches peuvent parfois être source d'une autre forme de pression. Après son installation, comment leur dire que l'on n'est pas bien dans ce nouveau pays ?
Comment créer sa place, exister quand on a été déraciné, même si on a été moteur de ce projet ?
Dans le cas d’une expatriation dite plus traditionnelle, le conjoint « suiveur » va devoir trouver un but qui lui est propre pour accepter cette expatriation et non la subir. S'en remettre au postulat : « Je pars dans tel pays parce que mon conjoint est muté. Je verrai ce que je peux faire sur place » est un risque. Il est important que ce conjoint bâtisse son propre projet d'expatriation et qui, lorsqu'il y a des enfants, ne soit pas uniquement concentré sur ceux-ci. Moi, par exemple, j’ai préparé mon départ dans la capitale polonaise en lisant Lepetitjournal.com Varsovie, qui est une mine d’informations sur la Pologne.
Mais gardons à l'esprit que pour le couple, un départ à l’étranger doit se préparer et être vécu à deux. Il faut donc partager ses projets, ceux que l'on a en commun, mais également évoquer celui que l'on a pour soi-même.
À tout cela s’ajoute, pour la Pologne, le contexte géopolitique avec la guerre en Ukraine qui impacte réellement la vie ici…
Et quel impact ! La guerre en Ukraine est un arrière-plan permanent pour qui vit en Pologne. Par sa proximité géographique, on se sent ici bien plus concerné qu’on peut l’être en France. En effet, en un peu plus de trois heures de route de Varsovie, on est en Ukraine, pays en guerre. Qui plus est, la mise en place des messages d’alerte destinés à la population au titre de la protection civile, en dépit de leur bien-fondé, peuvent participer à ajouter à l’angoisse d’être exposé à un risque. Imaginez des petites briques qui s'empilent : cette émotion s’ajoute aux difficultés inhérentes à l’expatriation. Cela peut finir par écraser… Par procuration - merci, les chaînes d’information en continue, cette peur peut également angoisser les proches restés au pays d’origine, ce qui ajoute une brique supplémentaire aux tourments de celui qui vit mal son expatriation.
Nous avons fait le choix de parler d’expatriation, car il faut bien nommer les choses, mais ce sont des crises qui peuvent toucher autant les couples binationaux que les Français installés en Pologne depuis longtemps. Dans tous les cas, un changement de lieu de vie peut avoir des conséquences sur le couple, comme la perte du désir, ou alors on ne reconnaît plus son ou sa partenaire… d’autres plongent dans une relation extra-conjugale plus exotique…
Dit comme ça, ça ne fait pas rêver, mais c’est un défi à relever ! Oui, l'expatriation peut engendrer une crise au sein du couple. La perte du désir est souvent le premier signal corporel. Le corps cesse de répondre, là où l'esprit continue de faire semblant. L'absence de désir peut révéler une fatigue profonde - la nourriture est différente, on manque de soleil et de vitamines D, ou alors, on est submergé par une surcharge mentale, un sentiment d'effacement ou de dépendance. Cette réalité bien cachée sous le tapis est largement l'une des plus violentes pour les couples confrontés à cette épreuve.
Quant à l'infidélité, elle apparaît et agit comme une déflagration qu'il est difficile d’ignorer. Elle ne répare rien, laisse seulement des blessures profondes dans la confiance et la sécurité du lien dans le couple. L’infidélité survient fréquemment lorsque la parole est déjà rompue, quand l'autre est devenu l'unique source du mal être « Tu vois ce que je suis devenu(e) à cause de toi ». Je dirais que c’est un point théoriquement de non-retour, mais, il peut être cathartique pour certains.
Ces mécanismes sont toujours les mêmes et ne sont pas propres à ceux qui changent de pays. Par contre, partir, c’est une situation qui, comme je vous le disais, met réellement à l'épreuve le couple et l'expose ainsi à de potentielles crises.
Avant d’en arriver au point de non-retour, que faire alors, Jade-Marie quand la distance s’installe dans le couple ?
Moi, ce que je propose, si le dialogue au sein du couple est encore possible, c’est de faire le point sur ce qui a distendu la relation. Et le faire sans tabou, j’insiste !
Si le couple en est arrivé là, c’est qu’il y avait déjà des fissures non décelées et parfois, depuis longtemps. L'éloignement de la famille, des amis, de tiers qui nous connaissent comme personne, ne permet plus de disposer de médiateurs. C’est là que la fragilité s’installe, il faut donc accepter de se faire face, se parler. Et se faire aider, si possible. Aujourd’hui, où que l’on soit, on peut se rapprocher facilement de professionnels : j’aide actuellement de nombreuses personnes francophones en séances en cabinet ou par visioconférence.
Rien n’est perdu, tant qu’on a la volonté de se faire aider ! L'expatriation permet aussi à certains couples de se réajuster, de se renforcer voire, de se réinventer, et de se protéger de relations envahissantes ou toxiques, comme la famille, qui les polluaient.
Pour finir sur une note positive, je tiens à insister sur le fait que parler des fissures du couple qui se révèlent à l’étranger, ce n'est pas céder au pessimisme, c'est reconnaître que vivre ailleurs transforme les liens, car un couple, c’est avant tout, une matière mouvante et mutable, deux individus qui évoluent à des rythmes différents.
💡Jade-Marie Levrel - Praticienne spécialisée dans la prise en charge du stress post-traumatique
- Formée en France et au Canada par des professionnels reconnus dans le domaine des psychotraumatismes, elle exerce aujourd’hui une approche rigoureuse, fondée sur les neurosciences de la mémoire émotionnelle et sur des protocoles validés scientifiquement.
- Cette méthode s’adresse aux personnes confrontées à un événement traumatique ou à un stress prolongé, qu’il soit d’origine personnelle, professionnelle ou liée à l’exercice de missions sensibles.
- Chaque prise en charge repose sur une compréhension fine des processus neuro-émotionnels et sur un cadre thérapeutique sécurisant, favorisant le retour au calme du système nerveux et la restauration de la sécurité intérieure.
Site : Jade-Marie LEVREL, votre thérapeute
Tél. portable : +33 749 889 937 (via WhatsApp, de préférence)
Pour nous soutenir :
Soutenez votre édition | lepetitjournal.com Varsovie













