28 avril 1947, "Opération Vistule", l'amer "ménage" entre Polonais et Ukrainiens

Par Lepetitjournal.com Varsovie | Publié le 26/04/2017 à 22:00 | Mis à jour le 27/04/2022 à 15:12
Photo : Inscription en polonais (à gauche) et ukrainien (à droite): « À la mémoire des personnes expulsées de Lemkivshchyna, pour le 50e anniversaire de l'Opération Vistule 1947-1997 » © Wikipédia - Photo par Meteor2017
Akcja_wisla_cm01

La Seconde Guerre mondiale généra beaucoup de mouvements de population en Europe. Un procédé vu comme un moyen nécessaire pour apporter la paix, semble-t-il, car actés par les conférences de Téhéran, Yalta et Potsdam ? Winston Churchill lui-même avait plaidé le déplacement de millions d'Allemands ou de Polonais à travers ces mots : « Un grand ménage sera fait ». Ce type de « ménage » eut lieu aussi entre Polonais et Ukrainiens de part et d'autre de la nouvelle frontière imposée par Staline. Il y aura exactement 70 ans demain: l'Opération Vistule (Akcja Wisla), un cas resté douloureux dans les mémoires locales.

 

Cette aventure a concerné près de deux millions de personnes trois ans durant et s'est déroulée dans un climat de guerre civile. Ce fut une déportation massive et brutale de la population ukrainienne de son territoire ancestral situé le long de la frontière avec l'Ukraine soviétique, dans les régions de Loubatchiv, Loublynets, Yaroslav, Volodava, Peremyshl, Lisko, Sianok, Novyi Sancz, etc.

 

Une cohabitation entre Polonais et Ukrainiens compliquée

A la fin de la Seconde Guerre mondiale, les relations entre Polonais et Ukrainiens sont alors très violentes. Les massacres et pillages contre les Polonais en Volhynie, la collaboration des organisations nationalistes ukrainiennes avec les nazis, puis l'acclamation de l'armée soviétique par les Ukrainiens lors de son arrivée en Pologne, nourrissent les haines mutuelles. Inversement les Polonais d'Ukraine sont perçus comme des colons par les Ukrainiens.

Par ailleurs, des groupes de résistance armés existent parmi les deux populations : les Polonais de l'AK (l'Armée de l'intérieur) défaite en Volhynie et pendant l'été 1944 à Varsovie, et l'Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA) qui avait massacré les Polonais de Volhynie et collaboré avec les nazis. Tout en s'affrontant, elles s'opposent néanmoins fermement au principe de déplacement des minorités.

 

Un premier échange de populations entre Pologne et URSS en 1944... 

Le premier transfert de population date de septembre 1944. Les Polonais qui résident à l'est de la nouvelle frontière polono-soviétique sont déplacés vers les territoires « recouvrés », anciennement allemands, à l'ouest de la Pologne tandis que les Ukrainiens qui résident à l'ouest de cette frontière sont transférés vers les kolkhozes au centre de l'Ukraine soviétique. Une partie des Ukrainiens quitte alors la Pologne du Sud-Est volontairement (les Lemkos - environ 200.000 personnes) tandis que d'autres (environ 400.000) y sont forcés. Mais 300.000 réussissent à échapper à ces transferts en restant dans leurs régions natales, à l'intérieur des frontières polonaises. 

 

... puis en 1947

A la mi-1946, les opérations d'évacuation sont officiellement terminées et la frontière fermée. Mais un an plus tard, l'armée polonaise investit à nouveau la zone anciennement ukrainienne autour de Przemysl. Le but officiel de l'opération est de mettre fin aux exactions de l'Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA), laquelle terroriserait les Polonais de ces territoires depuis 1944. Il s'agit de l'opération Vistule (Akcja Wisla).

Le prétexte invoqué fut l'assassinat, le 28 mars 1947, du général polonais Karol Swierczewski, dans une embuscade attribuée à l'UPA. Cependant, faute de preuves, certains historiens optent pour la thèse d'un assassinat organisé par le NKVD* soviétique. Une douzaine d'heures à peine après l'incident, les autorités communistes polonaises prirent la décision officielle de déporter tous les Ukrainiens et les Lemkos (au nombre de 140.000-150 000) qui étaient restés en Pologne du Sud-Est. Il est connu, pourtant, que l'Opération Vistule avait été planifiée bien des mois à l'avance dans le but de disperser cette minorité ukrainienne.

L'opération commença le 28 avril à 4 heures du matin et fut exécutée par le Groupe Opérationnel Wisla, composé d'environ 20 000 hommes sous le commandement du général Stefan Mossor. Des villages furent saccagés et brûlés, les familles entassées dans des camions et dirigées, non pas vers l'URSS mais vers les territoires « recouvrés » de l'Ouest polonais, ou en Warmie et en Mazurie, où elles furent dispersées. Les membres de l'intelligentsia, y compris le clergé, furent envoyés au camp de concentration de Jaworzno (en Silésie). 4 000 personnes y furent détenues, dont 800 femmes et quelques douzaines d'enfants. Les prisonniers, dont 200 moururent au camp, furent soumis à des mauvais traitements alors qu'aucun des membres actifs de la résistance nationaliste Ukrainienne ou de l'Armée insurrectionnelle ukrainienne ne se trouvait dans le camp. Pour ces derniers on fit des parodies de procès devant les tribunaux spécialement créés pour l'Opération Vistule ou devant les tribunaux militaires réguliers ; plus de 500 accusés furent condamnés à mort et exécutés.

 

 

Monument aux victimes de la terreur communiste, au sein du camp de concentration de Jaworzno © Wikipedia

 

- L'Opération Vistule se termina officiellement le 31 juillet 1947 par une grande cérémonie à la frontière polono-tchécoslovaque, avec remise de décorations aux soldats polonais qu'on jugeait les plus méritants.

- Le 3 août 1990, le Sénat polonais adopte une résolution condamnant l'Opération Vistule menée par le gouvernement polonais d'après-guerre.

- En 2002, le président de la Pologne Aleksander Kwasniewski a à nouveau officiellement reconnu la responsabilité de l'État polonais et exprimé des regrets. 

*NKVD : Commissariat du peuple à la Sécurité d'État de l'URSS

 

           

 

 

 

 

 

0 Commentaire (s) Réagir

Soutenez la rédaction Varsovie !

En contribuant, vous participez à garantir sa qualité et son indépendance.

Je soutiens !

Merci !

Bénédicte Mezeix

Rédactrice en chef de l'édition Varsovie.

À lire sur votre édition locale