Historien, ancien professeur au Lycée français de Madrid et expatrié de longue date en Espagne, Gilbert Lledo retrace quelques pages méconnues de l'histoire commune entre la France et Valence. De saint Vincent Ferrier à Amado Granell, en passant par Félix Robillard ou les étudiants Erasmus d'aujourd'hui, il invite les Français de Valence à renouer avec leur mémoire collective pour mieux penser l'avenir de leur communauté.


Une communauté expatriée représente l’héritage de plusieurs générations qui ont su conserver de nombreux éléments de leur identité d’origine mais qui ont aussi trouvé dans la société d’accueil des facteurs influençant leur langage, leurs activités ou leurs habitudes sociales. Voyons ce qu’il en est ici pour la communauté française de Valencia. Cultiver la flamme mémorielle et solliciter de nos lecteurs leur propre expérience nous enrichit.
Je vous propose ici de retrouver quelques jalons de notre histoire qui nous permettront de retrouver nos racines et renforceront nos liens culturels au-delà des connexions proportionnées par les réseaux sociaux. En effet, si les tweets suscitent notre attention, ils ne nous permettent pas vraiment d’approfondir et véhiculent souvent des consignes cachées ou des idées reçues.
Saint Vincent Ferrier, un lien méconnu entre Valence et la France
Loin dans le temps, au XIVème siècle, San Vicente Ferrer, prêtre dominicain parcourt l’Europe et devient célèbre pour ses prédications publiques et ses conversions de Juifs et de Maures. Il meurt en 1419 à Vannes en Bretagne. Il est enterré dans sa cathédrale. Quand on sait la dévotion dont il est l’objet à Valencia, savoir que la France a participé à sa renommée ne peut pas nous être indifférent. Participer aux actes religieux célébrés en son honneur ici à Valencia ou proposer que les villes de Valencia et de Vannes soient jumelées ne serait pas sans intérêt.
Qui était San Vicente Ferrer ?
Félix Robillard, ce Français qui a façonné la Malvarrosa
Au milieu du XIXème siècle, Félix Robillard, jardinier des Champs Elysées à Paris, achète plus de 100.000 mètres carrés de terrains au nord de la ville de Valencia, ils prendront plus tard le nom de quartier de la Malvarrosa. Devenu par la suite directeur du jardin botanique de Valencia, Robillard meurt ici en 1888. Il est enterré au cimetière du Cabanyal. C’est à lui que nous devons la culture à grande échelle d’un type de géranium, la première fabrique de parfums et de savons en Espagne.
Pourquoi ne pas aller nous promener un de ces jours sur la place qui porte son nom et où se trouvent des espaces de jeux pour enfants, un parking à vélos et un espace pour faire un peu d'entraînement physique ? Cela nous fera beaucoup de bien au corps et à l’esprit.
Amado Granell, le Valencien qui participa à la Libération de Paris
Le 8 mai est une fête nationale française qui apparemment ne concerne pas l’Espagne : allons donc, oublierait-on la participation active des exilés républicains espagnols dans la Résistance française et que c’est un Valencien, Amado Granell, enterré au cimetière de Sueca, qui, à la tête d’une brigade de la 2ème DB du général Leclerc, est entré le premier dans l’hôtel de ville de Paris en août 1944 ? Voir sa tombe inspire un immense respect, c’est une grande satisfaction d’honorer modestement sa mémoire. Que dire lorsqu’un acte officiel est organisé !
Archives françaises des républicains espagnols : la mémoire retrouvée
Valencia, la ville où les étudiants français s'épanouissent
Venons-en à notre époque, avec le déferlement des étudiants Erasmus à Valencia, ville devenue un paradis pour étudiants. C’est ce que nous apprend lepetitjournal.com dans un article paru le 26 mai 2025.
Valencia, le petit paradis espagnol des étudiants français
Après avoir vanté l’ensoleillement et la vie nocturne de Valencia dont nous sommes bien conscients, le journaliste parle d’une « intégration facilitée par la communauté francophone », « d’un large choix de formations et d’un rythme de vie plus apaisé » et considère que cette expérience change une vie : «… un réel plus pour les étudiants français, que ce soit sur le plan professionnel ou personnel.
Roxane nous le confie : «Cette expérience m’a fait réaliser que tout est possible… Mon quotidien ici est incroyable et pour rien au monde je ne regrette d’être partie de France ». Même constat pour Alexia qui affirme avoir « le sentiment de profiter plus de sa vie » à Valencia. En somme, pour ces jeunes gens, vivre un Erasmus à Valencia, ce n’est pas une parenthèse... mais un point de départ !
Les pages plus sombres de l'histoire franco-valencienne
Bien entendu, évoquer des générations ayant vécu à Valencia ne contient pas que des références sympathiques. C’est inévitable et la vie des familles regorge de moments de tension et de crises qu’il vaut mieux oublier même si l’on connaît leur existence et que l’on souffre au fond du cœur des dégâts provoqués.
Aujourd’hui, par exemple, je n’écrirai rien sur l’occupation française de Valencia au temps de Napoléon et le massacre de centaines d’”afrancesados” les 6 et 7 juin 1808. Heureusement, le temps fait son œuvre, les crispations et les haines s’estompent et notre communauté expatriée comme la société valencienne laissent aux historiens jeter un regard plus apaisé et équilibré sur le passé.
À Valence, le recul de la présence française n'est pas une fatalité
Pourtant, une autre forme d’amertume prend la relève. Nous sommes tous conscients d’un déclin général de la présence et de l’influence françaises : ici, à Valencia, nous regrettons que la cérémonie du 14 juillet ait perdu sa splendeur d’antan, nous sommes fâchés par la fermeture du Consulat général puis de l’Institut français, la lourdeur des frais de scolarité du lycée français, la moindre présence de la langue française, etc.
Le livre du Dr. José Ricardo Salom sur le Consulat général de Valencia remet en perspective ce déclin et participe du travail de mémoire.

L’historien répondra qu’à l’échelle de l’histoire, tout pays connaît des hauts et des bas et qu’une pente peut se remonter : par exemple, le désastre de la bataille de Crécy en l’an de grâce 1346 et le redressement opéré à la fin de la guerre de 100 ans, la perte de l’Alsace-Lorraine en 1870 et sa récupération en 1918, la déroute de 1940 et l’appel du 18 juin… Allons, rien n’est perdu.
En conclusion de cet article, vous aurez senti la conviction selon laquelle la mémoire est une force vivante, capable d’inspirer et de rassembler la société civile afin de préparer les engagements de demain. Cela passe par des démarches administratives comme l’inscription sur les listes consulaires ou la participation au vote, ainsi que par notre disposition à participer aux activités organisées par des associations (type Société de Bienfaisance), des entreprises (exemple le salon de l’emploi).
C’est ainsi que nous approcherons un nouveau public et que nous saisirons mieux ce que signifie aujourd’hui être français à l’étranger : la satisfaction personnelle de se sentir membre d’une communauté vivante qui retrouve son dynamisme d’antan.
Vive la France, vive l’Espagne. “Mano en la mano” ! Et que le meilleur gagne la demi-finale du match de la coupe du monde ce 14 juillet.












