XI. KISOSAKI – Toyoake (Aichi 1) | Notes sur les chemins d'automne

Par Wotan Jhelil | Publié le 29/05/2021 à 00:19 | Mis à jour le 04/06/2021 à 01:48
petite enseigne et café perdu dans la campagne japonaise

Les nuages sont bas, et le soleil perce les plus fins d’entre eux pour laisser entrevoir par moments un ciel d’azur. Un corbeau à gros bec regarde mon campement d’un air méfiant et tourne autour de ma mésaventure de la nuit dernière plus curieux que réellement intéressé. Les voitures de la casse – ou peut-être est-ce un point de dépôt – sans plaques d’immatriculation et blanches pour la plupart d’entre elles, ce qui correspond au goût des Japonais en matière d’automobile, toutes rangées proprement en bataille, patientent dans cet espace gris au milieu des champs. Au loin, des serres et la ville de Kisosaki encore endormie.

Champs et route japonaise
 

VIEUX TRAVAILLEUR

Je plie rapidement bagage et reprends la route avant l’arrivée des travailleurs. Je me sens toujours un peu fatigué, et pas vraiment disposé pour un échange peu cordial dès le matin. À huit heures me voilà parti vers l’autoroute E1A, longeant la côte sud de Nagoya. Un barrage de sécurité coupe la voie à deux kilomètres de mon objectif. Un vieil homme en uniforme vient à ma rencontre. Encore peu frais et la gorge sèche, je communique comme je peux :

« Je vais vers la voie rapide.

– C’est impossible, il n’y a aucun passage pour les piétons et il y a beaucoup trop de camions.

Un peu dépité, je me résigne à reprendre la route 23 que j’avais fuie la veille.

– Comment vous appelez-vous ?

– Asahi.

– Comme la bière ?

Ma remarque le fait rire.

– Il y a des tas de choses qui s’appellent Asahi au Japon ! Les homonymes sont très fréquents. Mais dites-moi jeune homme, quel âge avez-vous ?

– 20 ans.

– Ah la jeunesse… J’en ai 76 maintenant.

– Et vous continuez le travail ?

– Bien sûr !

Il est courant au Japon de voir de vieilles, voire très vieilles personnes travailler et en réalité peu de monde vit réellement d’une retraite bien trop maigre – 804 200 yens annuels pour une pension complète, soit à peine 600 euros par mois, le coût de la vie étant similaire, voire légèrement supérieur à celui de la France. Avec le papy-boom, la population active n’a d’autre choix que de travailler et cotiser toujours plus, mais cela reste insuffisant pour subvenir aux besoins de leurs aînés, qui doivent conserver leur emploi autant que possible pour pouvoir survivre. J’apprendrai plus tard qu’il n’est pas rare que, faute de salaire et d’aide de leur famille, bien des grands-parents se retrouvent ainsi dans la rue sans personne vers qui se tourner. Face à cette crise économique et démographique, la nouvelle génération peine à trouver sa place, ce qui entretient un sentiment ambigu de fatalisme et de rébellion s’exprimant par le désir de vivre pour soi-même, sans se préoccuper d’un quelconque avenir familial, fermant le cercle pour encore une bonne trentaine d’années. Mon avis est que cette situation difficile devrait se débloquer d’elle-même d’ici la disparition des baby-boomers des années cinquante et soixante, aussi triste que l’idée puisse être. Beaucoup de Japonais sont plus défaitistes sur la question…


 

ZABI L'AFGHAN

Revenant sur mes pas à travers la campagne, je passe près d’un atelier de montage automobile comme on en voit tellement dans la préfecture d’Aichi. Un homme de type oriental sort de la cour du bâtiment :

« Bonjour, me dit-il en anglais. Je vous paye un café, qu’on discute un peu ? Il y a un distributeur à 100 yens en haut des escaliers.

– Volontiers ! (Je suis encore à jeun à ce moment-là…)

Nous sympathisons tandis que je bois un thé au lait sucré et chaud dans une bouteille en plastique. Il s’appelle Zabi, et il est Afghan. Il est dans le commerce de voitures depuis une dizaine d’années et m’explique que le marché de l’automobile de Nagoya est dominé par les Afghans depuis des décennies. D’ailleurs, à part quelques administratifs japonais gérant la paperasse, toute son équipe est afghane elle aussi.

– Moi j’ai repris le commerce de mon père. À 21 ans je devais assumer mon entreprise. C’était loin d’être facile au début, mais finalement ça fait 15 ans, et 30 ans que je vis au Japon. J’ai ma famille qui m’attend dans mon pays, une femme, un

fils… Je vais les voir à l’occasion, ils vivent très bien grâce à ce que je leur envoie. Je compte bien rentrer quand je serai vieux, et laisser le business à la génération suivante. »


fleuve ajaponaisune autre route japonaise

SOTO ET UCHI

Le rapport à l’immigration est totalement différent dans ce pays. En France, il est profondément marqué par la guerre et la colonisation, et le ressentiment entre les différentes communautés est plus que palpable malgré le modèle d’intégration qu’elle prétend incarner. C’est aussi le cas au Japon quant aux descendants des réfugiés coréens, philippins et chinois, tout aussi mal considérés que nos Maghrébins par rapport à leur passé colonial, si ce n’est plus, puisque l’accession à la nationalité nippone peut dans beaucoup de cas s’avérer bien plus complexe pour les hâfu – de l’anglais half, moitié, dans le sens métis. Ils sont des citoyens rassemblés dans des quartiers dits « sensibles » et fortement communautarisés, mais en réalité bien moins criminogènes que certaines de nos banlieues car mieux entretenus et à l’éducation assurée comme partout ailleurs. Un certain nombre d’entre eux tente de se japoniser en camouflant leurs noms et origines pour faciliter son inclusion dans la société. D’autres, à l’opposé, se revendiquent ouvertement favorables aux intérêts des gouvernements de leurs pays d’origines – notamment à ceux de la Corée du Sud, avec qui les relations diplomatiques vont en se dégradant dangereusement. Tout ceci a pour effet d’agacer particulièrement les nationalistes, souvent visibles par leurs drapeaux militaires rouges et blancs aux soleils rayonnants. Le Jyûrokujô Kyokujitsuki, d’abord interdit en 1945 puis réintroduit dès 1954 comme étendard des Forces japonaises d’autodéfense (Jieitai), est l’équivalent symbolique en Asie d’un drapeau de la Wehrmacht dans l’imagerie européenne, resté officiel et d’usage courant.

Au milieu de ces tensions, les immigrés non asiatiques ne représentent alors qu’un problème secondaire. Bien sûr le racisme existe et peut demeurer d’une banalité étonnante pour un Occidental – nous le verrons plus tard – mais le fait est qu’un immigré ne peut rester sur le territoire s’il ne travaille pas ou ne possède pas de visa spécial, le gouvernement restant très sérieux, voire expéditif à ce sujet. Par conséquent, la grande majorité des immigrés ne l’est que pour un temps, ne construit que peu de liens extraprofessionnels au Japon, et possède donc une place bien définie dans la société, contribuant à son essor. Dans le cas de Nagoya, le commerce automobile afghan, par exemple.

Cette exclusion plus ou moins volontaire de l’étranger hors de la communauté, Philippe Pelletier le rapporte par l’explication des termes uchi, la maison, l’intérieur, le groupe, et le soto, ce qui se situe en extérieur par sa non-initiation. Dans la Fascination du Japon, il précise : « La limite entre l’uchi et l’extérieur soto est, quant à elle, nette et solide, comme un mur. Son passage est délicat. D’un côté, l’intégration, la sécurité, la facilité, le conformisme, l’information connue. De l’autre l’exclusion, l’insécurité, la difficulté, l’anticonformisme, l’information nouvelle. Des groupes sociaux se trouvent ainsi conjoncturellement ou structurellement, situés en soto, c’est-à-dire au-dehors : sociologiquement, métaphoriquement et géographiquement. C’est en particulier le cas des minorités. »1

ville japonaise de campagne

RENCONTRE SRI-LANKAISE

À peine cinq minutes après cette rencontre, au milieu d’un lotissement de maisons japonaises typiques (toitures de tuiles noires ou de bois et portes coulissantes), une voiture s’arrête à mon niveau et ouvre sa fenêtre.

« Toi !?

– Comment est-ce possible ?

Le Tamoul d’hier.

– Où as-tu dormi finalement ?

– Dans une casse… Ça c’est incroyable ! Je viens de discuter avec un Afghan dans l’automobile lui aussi. Zabi, vous connaissez ?

– Non… On est beaucoup dans ce secteur. Aichi, c’est la préfecture de l’industrie et du transport, il y a les usines de grosses compagnies ici : Mitsubishi, Nissan… Il y a même la ville de Toyota pas très loin. Je peux pas connaître tout le monde, en plus je suis Sri-Lankais, moi.

– Vous êtes nombreux vous aussi ?

– Assez… Dans l’automobile aussi. Je t’emmène quelque part ?

– Non merci, je dois marcher. Je vise Toyoake aujourd’hui.

– Pourquoi tu t’infliges ça ?

– Pour voir le monde. Parce qu’il est grand et plein de petites choses remarquables, et qu’avec un Tokyo - Kyoto en cinq heures, on ne s’en rend plus vraiment compte. Je rencontre des gens, je vois ce que d’habitude on considère comme insignifiant alors que c’est au contraire dans ces détails que l’on peut commencer à vraiment voir ce qui nous entoure. Finalement, j’essaye de vivre le voyage pour découvrir le Japon comme il se présente à moi, sans intermédiaire pour me diriger vers d’autres chemins que ceux qui s’étendent à mes pieds.

Je pense alors au passage suivant du dépaysement de Jean- Christophe Bailly, dans lequel il en vient à s’interroger à ce qui constitue réellement un pays pour parvenir à le définir par lui-même, une interrogation en réévaluation constante : « Si un pays, ce pays, est tellement lui-même, au fond nous ne le savons pas. Ce qui impose dès lors c’est d’aller y voir, c’est de comprendre quelle peut être la texture de ce qui donne une existence, c’est dire des propriétés, des singularités, et de sonder ce qui l’a formé, informé, déformé. C’est justement parce que certains croient que cela existe comme une entité fixe ou une essence, et se permettent en conséquence de décerner des certificats ou d’exclure (...), qu’il est nécessaire d’aller par les chemins et de vérifier sur place ce qu’il en est. »2

– Ah OK…

Pas vraiment intéressé par mon explication, il me regarde d’un air assez bizarre et marque une courte pause avant de trancher du tout au tout.

– Tu as des amis gays ici ?

– Des quoi ?

– Des amis gays, je veux faire du sexe gay aujourd’hui.

– Euh… Non… Enfin si, mais pas ici.

– Des Français ?

– De ce que j’ai vu, les Français sont surtout à Kyoto.

– Et tu sais où je peux trouver des amis gays français ?

– Je ne connais pas du tout le milieu, je ne peux pas t’aider.

– Mince… Et toi ? Tu es mignon, je t’aime bien. Tu veux faire du sexe avec moi ?

– Quoi !? Non, merci, je ne suis pas intéressé.

– Même pas cinq minutes ? J’ai vraiment envie de sexe gay aujourd’hui…

– Non, impossible.

– Bon, tant pis… Si tu veux aller à Toyoake, va vers le sud, puis tourne à gauche et toujours tout droit. Tu tomberas sur la 23. »

Drôle de rencontre, très gênante, mémorable d'une certaine façon et source de beaucoup de rires dans mes conversations entre amis à venir. Vers midi, je m’arrête dans un kombini pour charger mon téléphone et écrire.

 

1 Philippe Pelletier, La Fascination du Japon, idées reçues sur l’archipel japonais, Paris, Le Cavalier Bleu, 2012, p. 30

2 Jean-Christophe Bailly, Le dépaysement. Voyages en France, Paris, Points, 2011, p.9-10

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Wotan Jhelil

Diplomé des Beaux-Arts d'Angoulême, Wotan vit à Tokyo où il travaille dans la traduction de jeux vidéos. Marcheur spécialisé en photographie de paysage, il écrit sur ses voyages et ses expériences, au Japon ou ailleurs.
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