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Okinawa : l’île forteresse

Par Chloé Levray | Publié le 01/03/2018 à 03:28 | Mis à jour le 01/03/2018 à 10:07
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Chapelet d’îles parsemées dans l’Océan Pacifique, Okinawa est un archipel dans l’archipel, une flottée de territoires à l’extrême sud du Japon titillant Taïwan et dont l’histoire, riche de 500 ans de dynastie Ryūkyū, se mêle au paysage. Okinawa, c’est encore une culture insulaire aux influences sino-japonaises dont les spécificités en font la renommée : du chant des îles à la cuisine d’ailleurs et à l’espérance de vie extraordinaire, Okinawa est une valeur universelle exceptionnelle reconnue au patrimoine mondial de l’UNESCO. 

 

Les racines dans les vestiges Ryūkyū 

 

C’est en 1416 que le Royaume de Ryūkyū gagne son titre et prend au corps son entité étatique. Les trois petits royaumes, établis depuis le VIIe siècle, qui existaient jusque-là et se trouvaient absorbés dans le giron chinois, s’unifient pour en former un nouveau, plus grand. Toujours sous la coupe de l’Empire de Chine pour son caractère pivot vers les Philippines, le Royaume de Ryūkyū est parfaitement intégré à sa politique commerciale. Son essor est alors rapide : il s’affirme en tant que véritable plaque tournante du commerce régional. C’est en effet sur son territoire que les produits du Nord, à l’instar des céramiques chinoises ou des sabres japonais, s’échangent contre le poivre, le tissu ou encore l’ivoire du Sud ; les marins d’Okinawa développant leur activité commerciale avec la Corée, le Japon, l’Asie du Sud-Est ou encore l’Indonésie. Pour autant, le Royaume, certes vassal de l’Empire Ming, conserve une organisation administrative propre et une certaine autonomie, mais l’effritement du mercantilisme chinois pousse les japonais à s’emparer de l’archipel dès 1609. Le Royaume Ryūkyū devient alors tributaire du Japon Impérial sans tout à fait s’extraire de l’orbite chinoise. C’est ce qui fait aujourd’hui encore toute la particularité de cet ensemble insulaire : un savant jeu d’équilibre culturel entre Japon et Chine qui se dessine autant dans les bâtiments que dans les coutumes.


Néanmoins, alors que le Japon entre dans l’ère de la Restauration Meiji, la volonté est à l’affirmation de sa souveraineté sur les territoires situés dans sa sphère d’influence, ainsi qu’à l’annexion du Royaume de Ryūkyū. Le gouvernement d’Edo ne souhaite plus que certaines parties de son territoire puissent être sous l’influence de puissances extérieures. De fait, l’Empire nippon imprime sa présence et presse le Roi du Royaume, Sho Tai, de couper les ponts avec l’Empire de Chine. De vastes politiques d’assimilation sont alors lancées jusqu’à la Seconde Guerre Mondiale. 

 

okinawa Japon

 

Sous les étoiles américaines

 

La bataille d’Okinawa est le point final de cette politique. A l’heure de la fin de la Seconde Guerre Mondiale, l’île devient le cœur de l’opération américaine « iceberg », le plus grand assaut amphibie de la guerre du pacifique. Le débarquement à Okinawa n’est pas un hasard : l’île, en plus d’être un point stratégique, est le point névralgique de l’assaut final contre le Japon. Sa possession par les alliés doit en effet permettre d’intensifier les frappes aériennes sur le Pays du Soleil Levant tout en rompant les lignes d’approvisionnement avec le Sud-Est de la Chine. La bataille est sanguinaire et décime un tiers de la population de l’île. Les exactions ne sont pas seulement américaines : l’armée japonaise a elle aussi fait preuve de grande violence à l’égard des habitants.


A l’issue des combats, Okinawa passe sous administration américaine jusqu’en 1972 où la voix de la population de l’île se fait entendre pour réintégrer le giron japonais. Après 27 ans d’administration étatsunienne, l’archipel recouvre son statut de préfecture à part entière sous la coupe du gouvernement Tokyoïte. Néanmoins, les bases américaines et installations restent implantées à Okinawa. Et sur une île qui ne représente pas plus que 0.6% du territoire total du Japon, ce ne sont pas moins de 50 000 soldats américains aujourd’hui déployés. La position de l’archipel des Ryūkyū est cruciale pour la géostratégie américaine en Asie : juste de front, il forme un mur maritime commandant l’accès au Pacifique et jouant un rôle essentiel dans l’équilibre des forces dans cet endroit du monde face à une Chine qui se militarise et une Corée du Nord qui multiplie les provocations balistiques par l’entremise de ses missiles et essais nucléaires. Mais cette présence somme toute écrasante est de plus en plus décriée par la population locale. Plus encore parce que les Etats-Unis, avec l’aval du gouvernement Japonais sont en pleine construction d’une nouvelle base à Henoko, au Nord de l’île. Chaque jour, sur le chantier, des insulaires se réunissent et s’insurgent contre le projet. Ils tentent ainsi d’occuper les lieux et de bloquer l’avancée des travaux. Profondément pacifistes, les habitants de l’île ont peur d’un dérapage et critiquent le rejet de l’option diplomatique par Shinzo Abe qui s’est aligné sur les positions de Donald Trump. 

 

Okinawa danse traditionnelle

    

Un écrin de culture

 

Si Okinawa a vu son héritage largement détruit durant la Seconde Guerre Mondiale, des témoins de ce syncrétisme culturel sino-japonais tiennent toujours debout. En particulier, après les ravages de la guerre, les arts de la scène traditionnels se sont rapidement rétablis comme une réponse aux blessures des cœurs, notamment par l’intermédiaire de la danse Eisa et du Sanshin. La danse folklorique Eisa s’accompagne de tambours et de chants empruntés au bouddhisme. A l’origine, la danse se voulait une sublimation des rites religieux visant à honorer les esprits des ancêtres. C’est sous l’ère Meiji, entre 1868 et 1912 que la danse Eisa se démocratise et se popularise : les premiers défilés ont lieu et deviennent un moment de communion jusqu’à en faire un véritable emblème des contrées d’Okinawa. Le Sanshin lui, est un instrument semblable à un petit luth à cordes pincées, au nombre de trois, généralement utilisé pour accompagner les chants traditionnels de l’île que l’on retrouve sous le nom d’Okinawa min'yô. A ce titre, on l’entend parfois dans les spectacles de danse Eisa en accompagnement. Son ventre est recouvert de peau de python. Le Sanshin est en fait d’inspiration chinoise : dérivé du sanxian, il aurait été importé à Okinawa par des immigrants chinois envoyés par l’empereur pour faciliter les relations commerciales.


Par ailleurs, l’île est très connue pour son artisanat : poterie, tissage, travail du verre, impression sur tissu sont autant de techniques qui participent au patrimoine d’Okinawa. C’est après la guerre que leur renommée s’est développée. Par exemple, immédiatement après le conflit mondial, alors en période de pénurie, les verriers réutilisaient les bouteilles en verre de cola et de jus de fruit vides de l’armée américaine pour les transformer en tasses et autres contenants nécessaires à la vie quotidienne. 

 

Okinawa Japon


Enfin, l’île est peuplée de murailles, de ruines de forteresses et autres châteaux de la période Ryūkyū que l’on appelle les Gusuku. Fort de leur histoire qui fit l’Asie orientale, ils sont classés au patrimoine mondial de l’UNESCO. Au total, 9 sites sont répertoriés : deux utaki, autrement dit des sites sacrés, le mausolée Tamaudun à destination des membres de la famille royale des Ryūkyū, le jardin royal ainsi que 5 sites de châteaux Gusuku dont le célèbre Château de Shuri, siège du royaume durant plusieurs siècles. Le seul qui ne soit pas en ruines et dont l’architecture est une prouesse qui mélange savamment les inspirations japonaises et chinoises. Ses couleurs éclatantes représentant une unicité toute singulière dans la tradition du Japon. A cela s’ajoute encore les époustouflantes grottes qui permettent de visiter les entrailles de la terre. Le témoignage de nos ancêtres les plus lointains de l’heure préhistorique. 

 

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Chloé Levray

Chloé Levray

Etudiante à Sciences Po Lille, je réalise actuellement ma troisième année de mobilité internationale au Japon et écris à mes heures perdues, passionnée par les mots.
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