Lundi 19 avril 2021

III. AZUCHI – HIGASHIOMI (Shiga) | Notes sur les chemins d'automne

Par Wotan Jhelil | Publié le 03/04/2021 à 00:00 | Mis à jour le 03/04/2021 à 00:00
chemins d'automne

Nous continuons cette semaine encore de suivre le voyage de Wotan du lac Biwa au mont Fuji. Dans ce troisième épisode, le marcheur découvre la montagne et fait de mystérieuses rencontres.

 

Je me réveille vers 7 heures. Le jour perce la toile de ma tente pendant que je m’anime doucement. J’ai très bien dormi, seul dans la forêt avec pour seule compagnie les lointains cris des singes et des oiseaux.

Pour me porter chance dans ma route, je couds sur mon sac un badge Vegvisir, la rune islandaise du voyageur récupérée lors de l’un de mes anciens voyages. Je mange un des kakis offerts pour mon départ, puis je prépare mon paquetage avant de commencer l’ascension d’une petite montagne. Il fait bon, et des escaliers de bois offrent un chemin facilement praticable jusqu’au sommet.

 

ALVÉOLES DE MONTAGNE

Déjà des ouvriers s’activent dans leur travail de consolidation des parois rocheuses. Pays à l’activité sismique conséquente, le contrôle des éboulements est devenu avec l’urbanisation une cause de première importance leur ayant permis d’acquérir des techniques très peu employées dans d’autres régions du monde.
Tout le long de la route, creusée contre la montagne, d’immenses alvéoles bétonnées et d’épaisses couvertures de ciment s’appuient sur la pierre en offrant d’excellentes prises aux tapis de végétaux enracinés et enchevêtrés, de la même facture granuleuse que sur les photographies du parc d’Aso, de la Campagne japonaise de Thibault Cuisset, probablement uniformisée dans le style à travers le pays, toutefois adaptée dans l’usage aux spécificités de chaque site à risque pour une sécurité optimale 1. L’un des ouvriers me propose de m’ouvrir le passage vers la ville en contrebas, mais c’est dans l’autre sens que je me dirige.

montagne japon

La route sinueuse sur laquelle je marche me fait passer entre ces quadrillages attirant la lumière sur eux en des aplats de couleur gris-jaune comme le feraient des sculptures de plâtres monumentales. Au virage d’une de ces galeries montagneuses, je rejoins le bord de la montagne pour y admirer le paysage depuis les hauteurs : succession splendide de reliefs encore verts, sfumato clairement visible occupant l’horizon de ses nombreux plans pourtant proches les uns des autres.
La ville s’étend jusqu’à leurs pieds, freinée dans sa progression par les côtes rudes et sauvages si propres à la région. Pas de place pour le vide dans ce décor de peinture classique, le Japon est un pays de contrastes juxtaposant dans une verticalité omniprésente l’épure la plus minimaliste à la saturation la plus enthousiaste.
Archipel très montagneux, les littoraux et les collines se côtoient sans cesse, ignorant les grands espaces du continent. Tout se chevauche et se superpose, ne laissant que très peu de place à l'étalement. Ainsi il est facile de se proclamer ermite sur un coup de tête pour se retirer sur l’un des très nombreux sommets des alentours, souvent sauvages et tournés vers un usage plus spirituel, malgré une active exploitation forestière.

montagne cadrillage japon

 

DES ILÔTS DE COULEUR

J’arrive à un temple entouré de momiji, érables japonais flamboyants, et de Ginkgo biloba aux feuilles en éventail dentées étincelant d’un jaune solaire. Cet arbre réputé sacré porterait malheur à qui le planterait hors d’une enceinte dédiée. L’automne est déjà bien installé, et les feuilles soufflées par le vent tapissent les toits d’ardoise et les chemins gravillonnés dans un îlot de couleurs perdu au milieu de la forêt de cèdres verts et des résineux cultivés pour leur bois.
Devant l’entrée, quelques pierres incrustées de kanji, idéogrammes japonais que je suis incapable de lire à l'heure où j'écris ces lignes. Je m’apprête à emprunter le chemin montant dans la montagne lorsqu’une alarme sonne.
Un moine au crâne bien lustré sort du guichet et me demande trois cents yens, soit environ deux euros cinquante, pour visiter le Kuwanomitera (temple des mûriers) et emprunter le chemin en amont. Je paye et commence à arpenter le sentier forestier figé dans une époque incertaine. Quelques panneaux manufacturés de bois et de rouille marquent cependant les lieux d’une allure contemporaine, à quelques décennies prêt. Au passage d’un ruisseau, de nombreuses pierres éparses et mousseuses gisent à mes pieds.

Pas très loin du sommet, je tombe sur un camélia aux fleurs tardives d’un rose profond, irradiant d’une attirante nuance sur les étamines, lourdes de pépites de pollen doré n’attendant qu’un pollinisateur pour propager la précieuse semence de l’arbre en parade nuptiale. D’autres fleurs moins exposées au soleil peinent à s’ouvrir, se donnant des allures de roses légèrement violacées, taches érotiques parmi les épaisses feuilles cirées, miroitant le bleu d’un ciel aveuglant.
Attirés par l’odeur sucrée, quelques insectes butinent allègrement cette oasis de couleurs vives. J’en cueille une que je fixe sur mon sac.

automne au japon

LE GONG DU KANNONSEIJI

Un autre temple apparaît soudain, un long chant bouddhiste diffusé par haut-parleur révélant sa présence au visiteur ingénu. Le Kinugasayama Kannonseiji (temple de Kannon du mont Kinugasa), temple dédié à la bodhisattva androgyne Kannon, divinité de la compassion, fondamentale dans le bouddhisme japonais, tirerait son origine de la dévotion du prince Shotoku après sa rencontre avec un ancien pêcheur réincarné en sirène.
Après plusieurs accidents, le temple a été reconstruit et restauré d’une multitude de statues narrant la légende entourant les lieux et d’autres à l’effigie des traditionnels bodhisattvas et bouddhas indissociables des temples. Outre la très réputée statue de Kannon de six mètres en bois de santal, c’est une figure de pierre du Bouddha regardant au loin qui retient mon attention. Le regard paisible sur la vallée, profitant du soleil sous les érables rouges, les cryptomérias au vert sombre et le ciel d’un bleu d’azur.Je repense à la description de Musashi façonnant dans un exercice interminable la figure de Kannon sur un morceau de bois précieux dans Le livre du soleil et la lune, d’Eiji Yoshikawa : « Il lui arrivait de croire que la sculpture prenait forme ; mais alors, d’une certaine façon quelconque, cela tournait mal, un écart se creusait entre l’image qu’il avait en tête et la main qui maniait le couteau.
Au moment précis où il avait le sentiment de progresser de nouveau, la sculpture lui échappait encore. Après maints faux départs, la pièce de bois ancienne s’était réduite à dix centimètres à peine. »2 Derrière chaque statuette, aussi infime soit-elle, il y a tout le coeur d’un moine, parfois dans à peine quelques onces de pierres ou de bois. Je me demande avec quelle ferveur ont pu être sculptées des statues plus imposantes, mais il y a dans la statuette une relation intime à l’artiste qu’on ne peut nier. On sait que Miyamoto Musashi, outre sa carrière légendaire de samouraï, était un sculpteur et peintre de renom de son vivant. On lui attribue d’ailleurs l’origine d’une statuette de Fudô myô-ô, représentation colérique du bouddha de la sagesse immuable, à l’allure féroce et pourtant plein de rondeur et de douceur, une figure semblant faire écho aux ambitions spirituelles de Musashi en tant que source de remise en question.

 

SUR LE BANC DU TEMPLE

Moi aussi, je m’accorde une pause pendant laquelle je savoure ma dernière plaquemine brillant d'un orange sanguin et visite la place. Je me lave méthodiquement les mains à l’aide de grandes louches que je remplis de l’eau coulant en continu d’une poutre de bois dans un bassin de pierre granitique, et donne cinq yens en offrande. C’est peu, mais c’est une pratique très courante au Japon pour s’attirer la grâce, ou simplement rendre hommage en pénétrant le domaine d’un dieu ou d’un bodhisattva. L’un ou l’autre je ne saurais vraiment dire avec précision : si les divinités shintos possèdent une place de premier ordre dans le folklore animiste nippon, il a toutefois été irrémédiablement influencé par le bouddhisme et l’aura culturelle de la Chine et de la Corée pendant la période Yamato. Depuis, les deux cultures coexistent et se lient l’une à l’autre pour n’en former qu’une bien plus complexe. Que ce soit un sanctuaire shinto ou un temple, la distinction devient des plus difficiles, et finalement peu importante, même pour un Japonais.

Des pèlerins habillés de kimonos blancs et de grands chapeaux de paille passent doucement en se frayant un chemin entre les touristes. Je questionne le moine au guichet d’accueil pour en savoir plus sur l’endroit : trente-deuxième temple des trente-trois étapes du Saigoku Kannon, plus gros pèlerinage du Kansai, le Kannonshôji représente l’un des points forts de la région avec le château d’Azuchi, non loin de là.

À l’intérieur, les gens prient, debout devant l’autel surélevé, accessible uniquement aux prêtres comme le reste du temple.

vue des montagnes japonaises

LE SOURCIER

En redescendant sur l’autre versant, je croise un vieux randonneur à bout de souffle dans sa montée. Je dévale prudemment le sentier, parfois condamné par de lourds troncs d’arbres arrachés par les typhons de septembre.

Je croise un autre homme, cette fois-ci, il ne me remarque pas. Le regard plongé sur le bord du chemin, il creuse un trou avec un bâton. Je le regarde quelques minutes.

« Qu’est-ce que vous faites ?

– Je cherche de l’eau, dans le but de reformer une rivière qui coulait par là avant.

– Il y a une source ici ?

– Non, pas une source, l’eau s’enfonce dans le sol car celui-ci a été trop modelé pour faire cette route.

– Comment le savez-vous ? Je ne vois rien personnellement…

– Je suis sourcier, je connais ces choses-là.

– C’est votre métier ? Vous êtes le premier que je rencontre !

– Pas vraiment, c’est mon passe-temps. Moi je veux juste voir une rivière couler par ici, le reste m’importe assez peu… »

J’essaie d’en apprendre plus sur les activités de ce curieux personnage, sans succès. Peu désireux de communiquer davantage sur ses projets, le sourcier replonge son bâton dans la terre et se concentre sur son intrigant labeur. J’ai entrepris quelques recherches à son sujet lors de la rédaction de ces lignes, mais rien ne semble confirmer l’activité de ce chercheur fantôme.

 

1 Thibault Cuisset, Campagne japonaise, Trézélan, Filigrane, 2002, p. 32-33

2 Eiji Yoshikawa, La parfaite lumière, trad. Léo Dilet, J’ai lu, 2007, « Le soleil et la lune », p. 272

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Wotan Jhelil

Diplomé des Beaux-Arts d'Angoulême, Wotan vit sur Tokyo où il travaille dans la traduction de jeux vidéos. Marcheur spécialisé en photographie de paysage, il écrit sur ses voyages et ses expériences, au Japon ou ailleurs.
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