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Dix ans au Japon, une vie entre deux cultures : le parcours d’un Français revenu en France

De la France au Japon, puis du Japon à la France : le parcours de Paul Tronka est celui d’un homme qui a construit sa vie entre deux cultures. Pendant dix ans, le Japon s’est invité dans son quotidien, sa vie de famille et sa manière de regarder le monde. Aujourd’hui revenu en France, il continue de faire dialoguer ces deux pays qui, loin de s’opposer, se sont mutuellement nourris au fil des années.

Paul, Yumeka et Hugo Tronka Paul, Yumeka et Hugo Tronka
Paul, Yumeka et Hugo Tronka @ Paul Tronka
Écrit par Pauline Bocquillon
Publié le 29 septembre 2026

Une rencontre avec le Japon qui commence en Australie

L’histoire de Paul Tronka avec le Japon n’a pas commencé au Japon. En 1993, à 20 ans, Paul passe trois mois en Australie. Il y rencontre des étudiants japonais. Rien, pourtant, ne le prédestinait particulièrement à partir pour l’archipel. À l’époque, il s’intéresse surtout à l’Asie et rêve plutôt de Chine. Son image du Japon est encore celle d’un pays lointain, nourrie par quelques souvenirs de télévision, de Goldorak et de Shōgun.

Puis les rencontres australiennes changent quelque chose. De retour en France, Paul réussit le concours d’entrée d’une école de journalisme parisienne, mais n’y entre finalement pas. Il se tourne vers l’INALCO pour apprendre le japonais et, à 21 ans, part au Japon. Une décision qui, avec le recul, paraît considérable. Sur le moment, elle lui semble presque évidente.

 

À 21 ans, il part au Japon et découvre Kobe dans le séisme

Il y aura deux grandes périodes japonaises. La première, de 1994 à 1996, est celle de la découverte. Il vit à Kobe, étudie, donne des cours de français et d’anglais. En janvier 1995, le séisme de Hanshin-Awaji bouleverse la ville. Son appartement est endommagé et Paul se retrouve quelque temps à dormir dans le gymnase d’une école primaire.

À 22 ans, dans un pays où il vient à peine de s’installer, il découvre le Japon dans des circonstances qu’aucun guide de voyage ne peut préparer. « Quand on a vingt-deux ans et qu’on traverse un événement pareil dans un pays où l’on vient d’emménager, cela fait aussi partie de l’apprentissage du pays », raconte-t-il.

Il repart ensuite en France, mais le Japon ne disparaît pas de sa vie. Il crée une petite activité d’interprétariat et de traduction pour une clientèle japonaise. Puis, en 2005, Paul revient dans l’archipel. Cette fois, il ne vient plus seulement pour découvrir un pays : il vient y construire sa vie.

 

Dans le Kansai, il construit une vie entre travail et famille

Après deux années à Tokyo comme traducteur pour le site international de vente de mode de Marui, il retourne dans le Kansai et s’installe à Kishiwada, près d’Osaka. Il y enseigne les langues, travaille dans différents établissements et rejoint aussi l’aéroport du Kansai. Il commence par l’entretien intérieur des avions de JAL, avant d’être formé aux opérations de piste, notamment au towing (remorquage) et au pushing des appareils.

Paul Tronka travaillant à l'aéroport du Kansai @ Paul Tronka

À Kishiwada, les étrangers sont peu nombreux. Les Français encore davantage. Dans son quartier, Paul est parfois simplement appelé « Sensei », professeur. À force de temps, il n’est plus seulement le Français de passage. Il devient le professeur, le voisin, puis le mari et le père.

C’est peut-être cette transformation qui lui manque le plus aujourd’hui. Non pas seulement les trains à l’heure, l’organisation, la sécurité ou le sens du service, mais cette place patiemment construite dans une société où il avait fini par être connu.

Son quotidien japonais est aussi fait de rencontres. Comme professeur de français, il voit défiler des boulangers, des médecins, des avocats, des retraités ou des salariés préparant une expatriation. Chaque élève ouvre une porte sur un autre milieu. « Vivre au Japon m’a peut-être ouvert sur beaucoup plus que le Japon », résume Paul.

Car le pays finit aussi par le former. Paul y apprend la rigueur, la discipline, le respect du travail bien fait, mais surtout une manière particulière d’apprendre : observer, regarder faire, recommencer. Au Japon, il s’est souvent senti davantage jugé sur sa capacité à apprendre que sur ce qu’il était supposé savoir déjà.

Il ne parle pourtant pas d’une société idéale. Le poids du groupe, les codes sociaux et le conformisme existent aussi. Mais Paul garde de cette expérience une attention particulière aux autres et aux conséquences de ses propres gestes. Une manière de vivre qui, aujourd’hui encore, lui colle à la peau.

Puis il y a la famille. Son épouse Yumeka est japonaise, originaire du Kansai. Leur fils Hugo naît au Japon en 2013. Jusqu’à ses trois ans et demi, il y commence sa vie et sa scolarité.

La question du retour en France se pose alors autrement. Il ne s’agit plus seulement de savoir où le couple souhaite vivre, mais dans quel environnement leur enfant va grandir.

Paul et Yumeka ne veulent pas choisir entre deux cultures. Ils veulent transmettre les deux à Hugo. Le sens du collectif, la rigueur et l’attention aux autres qu’ils associent au Japon ; la liberté individuelle, le droit de questionner et de construire sa propre personnalité qu’ils associent davantage à la France.

La décision est plus difficile pour son épouse. Lui rentre dans son propre pays. Elle quitte le sien.

 

Dix ans plus tard, retour en France et changement de perspective

En France, les rôles s’inversent. Pendant des années, il avait été « le Français au Japon ». Désormais, c’est Yumeka qui doit apprendre à vivre en France. Paul redécouvre alors son propre pays à travers ses yeux : le service moins codifié, les attentes parfois longues, les démarches moins prévisibles. Mais aussi une forme de liberté et la possibilité de moins se sentir enfermé dans son rôle social.

Paul ne cherche plus à savoir lequel des deux pays a raison. Il voit désormais le revers de leurs qualités : le collectif japonais peut devenir pression du groupe ; la liberté française, individualisme. L’excellence du service peut demander de s’effacer derrière sa fonction ; la spontanéité française peut parfois tourner au manque de considération.

Le retour en France lui réserve une autre surprise. Malgré son expérience accumulée au Japon - traduction, enseignement, travail dans une grande entreprise, activité à l’aéroport - il doit recommencer une partie du chemin professionnel.

Une expérience construite dans un autre pays n’est pas toujours immédiatement lisible ici. Pendant plusieurs années, il passe par l’intérim, travaille dans des abattoirs puis dans la logistique, dans des entrepôts de la papeterie au chocolat.

Il aurait pu considérer cette période comme un déclassement. Paul préfère y voir une autre étape de son parcours. Une chose, en particulier, lui est restée du Japon : lorsqu’un travail est confié, quel qu’il soit, il faut essayer de le faire correctement.

Il choisit ensuite de se réorienter vers l’accompagnement et passe le DEAES, le diplôme d’État d’accompagnant éducatif et social. Il devient AESH auprès d’enfants en situation de handicap.

Son parcours professionnel dessine alors un étonnant fil rouge. Interprète, il faisait passer quelqu’un d’une langue à une autre. Enseignant, Paul accompagnait l’apprentissage d’une langue étrangère. Aujourd’hui, comme AESH, il aide un enfant à trouver son chemin dans l’environnement scolaire.

Le Japon lui a aussi appris quelque chose d’essentiel pour ce métier : observer avant d’intervenir. Pendant des années, dans une langue et une société dont il ne maîtrisait pas spontanément tous les codes, il a été celui qui devait regarder, écouter et comprendre avant d’agir.

Cette expérience lui permet aujourd’hui de ne pas confondre ce qu’un enfant montre avec ce qu’il est réellement capable de comprendre. Un enfant peut avoir besoin de davantage de temps, d’une autre formulation ou d’un autre chemin. À lui de le trouver sans faire à sa place.

 

À Saint-Étienne, une famille franco-japonaise entre deux cultures

À Saint-Étienne, où la famille vit désormais, le Japon est pourtant loin d’avoir disparu. Avant l’arrivée de Yumeka, Paul craignait qu’elle ne se retrouve isolée. Une rencontre dans un restaurant japonais lui fait découvrir l’existence d’une petite communauté d’une vingtaine de couples franco-japonais dans la région.

Des fêtes sont organisées, des cours de japonais existent, et Hugo peut retrouver d’autres enfants qui vivent, comme lui, entre deux cultures.

À la maison, le principe est simple depuis sa naissance : sa mère lui parle japonais, son père français. Le japonais reste la langue de la relation entre Yumeka et son fils. La langue est devenue bien plus qu’un moyen de communication : elle maintient un lien avec la famille japonaise, avec une histoire et des références auxquelles il pourra choisir de rester attaché.

Yumeka, Hugo et Paul Tronka @ Paul Tronka

Lui ne cherche pas à recréer artificiellement le Japon autour de sa famille. Il est simplement resté présent dans la vie quotidienne : une langue, des amis, des fêtes, une communauté.

Hugo est né au Japon, d’une mère japonaise et d’un père français. Il a commencé sa vie là-bas et grandit désormais en France. « Nous essayons simplement de garder les deux portes ouvertes. Plus tard, ce sera à lui de décider de quelle manière il voudra les franchir » explique-t-il.

 

Ce que le Japon lui a appris sur les autres

Après plus de dix ans au Japon, son rapport au pays a donc changé. Paul n’en parle ni comme d’un paradis perdu ni comme d’une parenthèse. Le Japon est devenu une partie de lui-même, au point qu’il ne distingue plus toujours ce qui, dans sa façon de travailler ou de regarder les autres, vient de là-bas.

Cette influence se retrouve aussi dans ses livres. Ils ne sont pas autobiographiques et le Japon n’y apparaît pas nécessairement. Mais son expérience japonaise a changé sa manière de regarder les gens, les lieux et les gestes ordinaires. Il se méfie surtout des jugements trop rapides, de cette tentation de résumer une personne à ce que l’on voit d’elle.

Vivre longtemps dans une langue étrangère lui a également appris une forme d’humilité. On peut savoir exactement ce que l’on veut dire et ne pas réussir à l’exprimer comme on le voudrait. Cela l’a sensibilisé à tout ce qui se joue derrière les mots, mais aussi aux silences et aux hésitations.

Peut-être est-ce finalement la trace la plus profonde de ses années japonaises. Avoir appris à vivre dans une autre langue, à observer avant de juger, à chercher le bon chemin pour comprendre l’autre.

Le Japon est désormais à plusieurs milliers de kilomètres. Mais il n’est jamais vraiment parti.

 

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