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Jérôme Jarre, la star des réseaux sociaux qui bouscule l'humanitaire

Par Justine Hugues | Publié le 13/12/2017 à 09:10 | Mis à jour le 31/01/2018 à 18:33
Photo : Capture d’écran d’une video publiée sur Twitter pour les Rohingyas. Jérôme Jarre est à droite, Omar Sy au centre
Jerome Jarre Rohingya

Ce Savoyard de 26 ans s’est bâti en quelques années une immense aura digitale. De simple pitre sur la toile, il est devenu une figure humanitaire incontestable, en ralliant à ses côtés une armée de l’amour composée d’influenceurs, acteurs, artistes et de centaines de milliers d’anonymes. De quoi faire des remous dans les ONG et les médias, dont il entend corriger les imperfections. Décryptage.

 

« Avoir de la compassion pour quelqu’un qui est en train de souffrir, c’est quelque chose qu’on a tous en nous. Ce qui est nouveau, c’est la manière dont les êtres humains qui veulent aider le font ensemble et sont plus puissants. Ça, c’est seulement possible grâce aux réseaux sociaux », explique Jérôme Jarre dans un reportage de Complément d'enquête. Le phénomène Jarre est celui de l’humanisme 2.0. Avec aujourd’hui plus d’ 1,6 million d’abonnés à son compte Twitter, c’est outre-Atlantique que le jeune Français voit sa carrière d’« influenceur » décoller en 2014. Il diffuse alors de courtes vidéos sur le réseau social Vine, dans lesquelles il se met en scène pour amuser la galerie, en s’affichant aux côtés de passants et de célébrités telles que Robert De Niro ou Michelle Obama. Les farces du « Vine guy » deviennent virales au point de devenir la coqueluche des réseaux sociaux comme des grandes marques internationales, qui paient le prix fort pour se voir associées au frenchy.

 

De Pepsi Cola à la famine en Somalie, le grand écart d’une notoriété

Rus Yusupov, fondateur de Vine interrogé par les journalistes de Complément d’enquête, explique le virage de Jérôme Jarre sur la toile.  « Il se demandait si c’est ça qu’il voulait, être la voix d’une entreprise commerciale et aider les marques à vendre des boissons sucrées aux enfants, des voitures qui marchent au gaz. Il a décidé que ça n’était pas pour lui ». La publicité lui permet de vivre, pourtant l’influenceur ne trouve pas son compte.

Alors que c’est l’une des personnalités les plus suivies sur Snapchat, il revient en force en mars 2017 en publiant une vidéo sur Twitter dans laquelle il appelle à mobiliser une « love army » contre la famine qui fait rage en Somalie. Branle-bas de combat dans la communauté virtuelle. Moins de deux heures après sa vidéo, la compagnie Turkish Airlines, que Jérôme Jarre avait interpellée, accepte d’affréter gratuitement un avion cargo. En huit jours, le compteur de Jarre est à deux millions de dollars ; une somme que les acteurs humanitaires classiques récoltent – si tant est qu’ils y arrivent - au terme de longues et couteuses campagnes de dons.

 

 

Un « marketing de l’innocence » visant à faire lumière sur des crises oubliées

A l’origine de sa volonté de créer le « buzz », on trouve chez Jarre une critique des médias, accusés de passer sous silence certaines crises humanitaires majeures. Tandis que le Français poste sur les réseaux sociaux des vidéos montrant les distributions de denrées d’urgence, les médias ripostent, critiquant à leur tour l’amateurisme du Youtubeur.  L’article de Slate « En envoyant du riz en Somalie,  Jérôme Jarre n’a pas vraiment compris le travail des ONG », qui sera rebaptisé et modifié suite au droit de réponse de Jarre,  illustre parfaitement son bras de fer avec les journalistes. « C’est une absurdité de devoir perdre du temps là-dessus, alors que des millions de personnes meurent de faim et que ces journalistes n’aident pas », écrit-il dans un Tweet.

Le phénomène Jarre, devenu polémique, crée également un malaise chez les acteurs humanitaires. Pour le blog « carnet de bord humanitaire », « l’action de la Love Army et sa méthode de communication laissent supposer que n’importe qui, pour peu qu’il ait de l’argent et de la bonne volonté, est apte à œuvrer dans l’humanitaire. Ce domaine, comme n’importe quel autre corps de métier, exige l’implication de professionnels. Rassembler plusieurs millions d’euros en quelques jours est certes aussi impressionnant que respectable mais on peut craindre de voir durant ces prochains mois de plus en plus de « wannabe famous » se mettre en scène dans des contextes de volontourisme, afin de surfer sur la vague médiatique de la Love Army. « Recruter » pour une très brève période de temps des personnes sans qualification pour ce qu’il leur est demandé de faire n’a évidemment aucun impact concret et durable envers les communautés concernées, voire peut même se révéler négatif ».

Négatif mais aussi dangereux, selon les acteurs humanitaires. Tandis que Jérôme Jarre présente dans un tweet la Somalie comme le pays « des sourires et des câlins », pour contrer les recommandations alarmistes du Ministère des Affaires Etrangères français, nombreuses ont été les ONG à rappeler le conflit meurtrier sévissant en Somalie ainsi que les enlèvements et attaques qui ont ciblé de longue date le personnel humanitaire. « Une intervention humanitaire ne pourra jamais se résumer à un « very good trip » entre amis au pays des plus vulnérables. L’humanitaire reste un métier dangereux, de ceux comportant le plus de décès chaque année », peut-on lire dans le carnet de bord.

 

 

Au chevet des Rohingyas, un doublé gagnant?

Il y a quelques semaines, Jérôme Jarre faisait de nouveau le buzz en lançant un appel aux dons depuis le plus grand camp de réfugiés au monde situé au Bangladesh, aux côtés de l’acteur français Omar Sy ainsi que de DJ et influenceurs célèbres.  L’initiative dépasse le précédent record somalien avec 1,5 millions d’euros récoltés en deux jours.  Mais cette fois, le Français va plus loin, en interpellant directement le président turc Erdogan. Ce dernier, en scandant "on ne peut pas laisser les Rohingyas seuls !" lors d'un discours depuis la capitale turque le 28 août, avait été le premier dirigeant international à condamner les exactions de l’armée birmane.

En mettant à mal le caractère apolitique de l’humanitaire (l’un de ses principes fondateurs), Jérôme Jarre faisait à nouveau grincer des dents.  Une confusion des genres déjà remarquée lorsque la « love army » s'enorgueillissait de bénéficier de la sécurité présidentielle lors de son opération somalienne, tout en critiquant les importants frais de gestion des ONG.

Enfin, en refusant de se coordonner avec les humanitaires actifs dans les camps de réfugiés du Bangladesh depuis des années, sous-entendant être le seul à faire quelque chose de concret sur un terrain vierge de toute action de secours, Jérôme Jarre s’est attiré les foudres des ONG.

Entre mobilisation citoyenne inédite et expertise humanitaire reconnue, il y a certainement un équilibre à trouver.

 

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Justine Hugues

Justine Hugues

Après avoir travaillé 8 ans dans l’aide humanitaire et au développement (en Amérique Centrale, République Dominicaine et Birmanie) elle s'est reconvertie dans le journalisme avec l'ESJ Pro. Elle fait aujourd'hui partie de l'équipe de rédaction à Paris.
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