Samedi 5 décembre 2020
Singapour
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Isabelle Miaja, de l’architecture d’intérieur à la galerie d’art

Par Sabrina Zuber | Publié le 07/10/2020 à 14:30 | Mis à jour le 09/10/2020 à 12:27
Photo : @Isabelle Miaja Group
Isabelle Miaja art singapour

A la tête du Miaja Design Group depuis 1995, l’activité d’Isabelle Miaja comme architecte d’intérieur démarre aux US où elle se concentre plutôt sur des maisons magnifiques entre Los Angeles et New York. Rencontre avec une femme hors du commun.

 

Lepetitjournal.com : Pouvez-vous nous raconter de ces débuts dans le monde glamour du design d’auteur et des maisons de prestige ?

Isabelle Miaja : Avec mon premier mari – le père de mes trois enfants, dès la fin de nos études, nous nous sommes mis à notre compte car nous avons eu la grande chance de signer un contrat pour deux grands hôtels – Upstate New York dans l’Adirondack (un hôtel cinq étoiles avec le groupe Glenneagles) et en plein centre de Toronto un Cineplex Hotel. Nous avons aussi collaboré avec les plus grands architectes d’intérieur de l’époque, ce qui nous a permis de travailler sur des projets résidentiels aux États-Unis, à Boston, Los Angeles, New York. Ce fut une période de design à grande échelle, les clients avaient des budgets fabuleux ! Pour en nommer quelques-uns : Mr & Mrs Cantor de Cantor Fitzgerald à New York, leur maison à Holmby Hills Los Angeles ; la maison de Santa Barbara pour le CEO d’un grand groupe financier ; la maison de Beverly Hills d’un docteur Iranien travaillant avec l’architecte du Shah d’Iran ; les maisons du Prince Jeffrey du Brunei autour du Beverly Hills hotel.

Ce fut une période de design fabuleuse où j’ai appris sous diverses tutelles qui m’ont aidées à définir mon style et m’adapter à chaque client.

 

isabelle miaja architecte singapour
@Isabelle Miaja Group

 

A quel moment avez-vous décidé de venir en Asie ?

J’ai rencontré mon mari à Los Angeles, sa famille y vivait depuis de nombreuses années mais originaires des Philippines. A l’époque, l’idée de travailler sur des projets ici nous faisait rêver mais avec deux enfants en bas âge, les allées et venues entre Los Angeles et l’Asie prenait de nombreuses heures. Singapour étant un pays en plein développement, nous avons décidé d’y amener nos enfants et de nous y établir pour trois ans. Singapore est devenu notre base tournante pour nos voyages en Asie du Sud Est comme beaucoup d’expatriés.

Trois ans se sont mués en 25 ans et nous avons contribués aux changements de Singapour à travers nombreux projets résidentiels ainsi que beaucoup d’hôtels dans la région. Pour n’en nommer que quelques-uns : le Sukhothai à Bangkok, Desert Palm à Dubai, le Sofitel So à Singapour ainsi que d'autres projets aux Seychelles, à l'Ile Maurice et aux Maldives où nous venons de finir le Pullman et le Marriott.  

 

Club Med Sahoro Isabelle Miaja designer
Club Med Sahoro Isabelle Miaja designer

 

Quelles ont été les premières différences entre les deux continents du point de vue professionnel ?

Beaucoup de différences en effet entre les États-Unis et l’Asie notamment sur la façon de communiquer. Les Américains n’ont pas peur de dire ce qu’ils pensent alors qu’en Asie un « oui » peut souvent dire « non », tout dépend de la façon dont cela est dit. Quand je suis arrivée ici, je ne comprenais pas comment interpréter les silences ou les demi-mots, j’étais souvent frustrée. Avec le temps j’ai appris à lire les sourires, les gestuelles, les mots qui annoncent un non, si c’est un « peut-être » et maintenant je suis beaucoup plus sensible à toutes les différentes cultures. Souvent on parle de l’Asie dans un sens global, mais il faut y vivre pour comprendre les énormes différences culturelles entre chaque nation. Une faute que bien des gens font quand ils rencontrent « une personne asiatique » c’est de les mettre tous dans un même schéma et de répondre sans connaitre les nuances, qui sont très variées. J’ai aussi appris à travailler sous la direction de maitres du Feng shui ainsi que de Maitres du Vastu Shastra. Cela devient maintenant populaire aux États-Unis et ailleurs mais il y a 25 ans je ne connaissais rien de toutes ces règles à prendre en compte pendant la construction d’un projet.  

 

Vous dirigez aussi une belle galerie d’art : comment est né ce projet ?

Durant toute ma carrière, j’ai beaucoup apprécié l’art. Mes parents y sont sensibles et ont toujours collectionné de belles pièces. J’ai vécu depuis ma jeunesse dans un environnement raffiné et je leur dois cette « seconde nature » de pouvoir assembler les styles et les couleurs, l’harmonisation d’un espace et la passion pour le beau, tant dans l’ameublement comme dans les choix artistiques. De ce fait j’ai toujours amené à mes clients cette touche personnelle de proposer divers artistes tant dans le résidentiel comme dans mes projets hôteliers. A force de m’impliquer et rencontrer de nouveaux talents, l’idée d’un espace contenant Art et Ameublement s’est emparé de moi. J’ai ouvert Miaja Art Collections il y a 15 ans, combinant les meubles que je dessinais et les objets d’Art et j’y introduisais ponctuellement un artiste qui donnait une vitalité à notre espace. Durant la crise en Asie, je me suis vue contrainte de fermer ce showroom et cela m’a fait beaucoup de peine et j’ai gardé en tête de le rouvrir à un moment donné. Il y a cinq ans, j’ai ouvert notre première galerie d’Art - Miaja Gallery, puis un an plus tard j’ai rouvert Miaja Art Collections.  

 

Comment voyez-vous votre position dans un marché en expansion ?

Basée ici depuis 25 ans, j’ai vu l’Asie changer et participé à son développement. Les constants changements économiques et sociaux dans un environnement auquel on appartient que partiellement en tant qu’expatriée de longue date m’ont donné une force intérieure sans jamais penser à ce que l’on me devait car ultimement je ne suis pas dans mon pays et j’ai peu de droits. Cela me garde dans un esprit de résilience et de survie ainsi que d’adaptation. Ce n’est jamais facile de vivre dans un pays hôte, mais c’est un choix qui est en échange contre d’autres avantages tels que ceux de participer à la construction de nouvelles villes ou villes de villégiature à un moment d’expansion que peu d’endroits au monde connaissent. Pour mon chemin professionnel je suis privilégiée et souvent choisie pour des projets car les années m’ont appris la langue émotionnelle de chaque pays et j’arrive à répondre aux attentes des clients en y incluant l’esprit de l’endroit ainsi que ma propre touche artistique.  

 

Quels sont à votre avis les points forts du secteur du design en Asie ?

La touche unique existant dans chaque pays et même dans chaque province. Parfois les différences culturelles sont telles dans un même pays que ce qui convient pour Mumbai ne le serait pas à Hyderabad. Tout cela se reproduit dans la richesse des produits qui sont fabriqués et pour une architecte d’intérieur, c’est une vraie mine d’or tous ces savoir-faire traditionnels. Ces différences font que l’Asie est un endroit ou l’ancien vit toujours et le nouveau trouve sa voie, sans oublier sa culture qui souvent s’appuie sur ses croyances.   

 

Isabelle miaja

 

Parlons du “monde après Corona” : dans quelle mesure a été affecté votre secteur ?

Le monde du beau et du « superflu » est souvent mis de côté dans des moments de crises. Les préoccupations de survie mettent de côté le monde de l’Art, de la mode, la musique se tait car tous retiennent leur souffle. Corona a été un grand moment de réévaluation de notre propre approche de la vie durant une période de confinement ; nous avons tous séparément vécus ces instants. Chaque personne à qui j’ai parlé m’a donné une version différente, de la solitude au bien-être, de la souffrance à la sérénité. Pour notre monde du design, cela a été un grand moment de pause et de réflexion, de recherches personnelles et d’adaptation émotionnelle et pratique. Comment communiquer un design à travers un meeting virtuel, échanger nos opinions et garder le côté passionnel que tout projet inspire ? Et surtout ne pas laisser zoom effacer le contact humain qui fait d’un meeting ou tout le monde est présent tellement plus tactile et inspirant. Quant au monde de l’Art, vendre des pièces d’art sur Internet a un côté mercantile qui me peine, mais il va nous falloir plus de temps pour évaluer les changements permanents qui vont être naturellement une conséquence de Covid19. Jusqu’à quelle mesure le domaine de l’Art et l’interaction personnelle vont être changée ? Je ne le sais pas, mais accueillir mes collectionneurs dans notre galerie est une telle joie d’échange et que faire sans va être vraiment un triste changement.

Je suis dans le domaine de l’Art et du dialogue et ma force a toujours été de la transmettre, à moi de trouver une nouvelle façon de le faire, je pense.

 

Quels sont vos projets à venir ?  

De nouveaux projets résidentiels et de nouveaux hôtels signés…j’apprends à travailler et communiquer de loin. Je vivais entre deux avions et maintenant je savoure mes moments de paix et pouvoir créer sans perdre un temps précieux en voyageant. Je réapprends à vivre pour moi aussi et profiter de mes enfants.

 

Si vous n’étiez pas architecte d’intérieur, vous seriez… ?

Si j’avais eu la chance d’avoir une belle voix…j’aurais aimé être chanteuse, c’est mon souhait pour une prochaine vie…

Sabrina Zuber

Sabrina Zuber

Sabrina est musicienne-comédienne. Elle dirige la compagnie Bellepoque, qui crèe et produit des spectacles de musique et de théâtre, le programme Resonates with à la National Gallery, et la boutique-école de danse Danza Attitude.
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