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La photo du jour : Quand le lion bondit à Chinatown

Chaque mois, lepetitjournal.com vous propose une immersion dans le quotidien de la vie singapourienne. A travers nos photos insolites, l’objectif est de vous faire découvrir les trésors cachés de la Cité-Etat. En ce jour de Nouvel An chinois, allons voir danser le lion, qui, bien qu’absent de la faune locale, est devenu au fil des siècles l’un des symboles les plus reconnaissables de la fête.

une photo pour comprendre Singapour une photo pour comprendre Singapour
Écrit par Karen Attal
Publié le 13 février 2026, mis à jour le 16 février 2026

 

Ils sont quatre, pliés sous une montagne de soie orange. Leurs genoux fléchissent, leurs bras se tendent. A l’instant précis où le tambour tonnera, la bête prendra vie. Le lion rugira, bondira, clignera de ses yeux ronds. Mais pour l’instant, tout est suspendu : un souffle collectif, comme si Chinatown retenait ses battements de cœur. Chaque Nouvel An chinois à Singapour, le spectacle recommence. Les façades de South Bridge Road couvertes de lampions dorés et rouges, l’odeur sucrée des ananas et des gâteaux de riz gluant : tout prépare la scène à cette créature mythique.

 

 

Le nouvel an chinois à Singapour, la danse du lion
Copyright : Karen Attal 

 

 

Nian, une légende rugissante

L’histoire remonte, dit-on, à la Chine ancienne. Une créature féroce nommée Nian descendait des montagnes chaque veille du Nouvel An pour semer la terreur. Les habitants, désespérés, découvrirent qu’elle craignait trois choses : la couleur rouge, les fortes décibels et… le lion. Faute de fauves authentiques, ils en fabriquèrent un en papier et en bambou, mimèrent ses mouvements et battirent tambours et cymbales pour chasser le monstre. Nian finit par s’enfuir. Depuis, on danse le lion pour faire fuir les mauvais esprits et inviter la chance. L’art de la lion dance s’est ensuite transmis de génération en génération, porté par les communautés du Sud de la Chine, et a voyagé avec les migrants vers l’Asie du Sud-Est. À Singapour, il a pris racine au début du XXᵉ siècle dans les ruelles de Kreta Ayer.

 

À l’époque, chaque clan avait sa troupe, ses couleurs, son style...

 

La plus ancienne troupe de la cité, Yi Yi Tang, est née en 1920. En 1939, elle devient la Hok San Association, du nom d’une région cantonaise. Son siège est toujours là, 21 Kreta Ayer Road, au cœur de Chinatown. À l’époque, chaque clan avait sa troupe, ses couleurs, son style : certains lions affichaient des regards doux, d’autres des visages féroces. Dans les années 60, une autre association, Chin Woo, a introduit la version “du Nord”, plus acrobatique, au poil hirsute et à la mâchoire spectaculaire. C’est ce lion-là qui est imprimé sur les anciens billets de dix dollars. Aujourd’hui encore, les troupes s’entraînent sous l’œil vigilant des maîtres. La plupart sont affiliées à la Singapore Wushu Dragon & Lion Dance Federation, qui encadre plus d’une centaine de groupes dans l’île. Et si vous pensiez que danser sous un costume de lion se résume à quelques sauts, détrompez-vous : c’est un vrai sport d’endurance!

 

 

 

Danse du lion, une gymnastique au millimètre

Deux danseurs composent le lion : l’un à l’avant manie la tête et les yeux, l’autre à l’arrière anime le corps et la queue. Ensemble, ils doivent respirer au même rythme, comme un seul organisme. Avant la saison du Nouvel An, ils répètent parfois plusieurs heures chaque soir, dans des parkings ou des hangars prêtés par des temples, jusqu’à ce que le mouvement devienne instinctif. Certains numéros, les high-pole lion dances, atteignent littéralement des sommets en se déroulant sur des poteaux métalliques de 3 mètres de haut. Les danseurs font des sauts bestiaux, équilibrant la tête du lion dans le vide avec précision. Un faux pas et il faut espérer que le lion retombe sur ses pattes…

Le moment le plus attendu s’appelle cai qing, qui signifie “cueillir le vert”. Le lion découvre des feuilles de laitue suspendues à quelques mètres du sol, parfois agrémentées d’oranges en quartiers. Après une série de bonds, la bête attrape sa récompense, mastique bruyamment les feuilles puis les recrache sur les spectateurs pour leur porter chance. Dans sa gueule, une enveloppe rouge, le ang bao, contient un billet de remerciement. Une superstition populaire affirme que plus le lion saute haut, plus grande sera la chance au cours de l’année. Les commerçants n’hésitent donc pas à engager les troupes les plus acrobatiques dont la performance peut coûter plusieurs milliers de dollars.

 


 

La danse du lion pour le Nouvel an chinois, entre tradition et commerce

Autrefois réservée aux associations communautaires, la danse du lion s’est professionnalisée. Certaines troupes vivent de leurs prestations, multipliant les événements d’entreprise, mariages et inaugurations. Le lion apporte désormais la prospérité jusque dans les malls climatisés. Pourtant, l’art reste fragile : la fabrication des têtes de lion, longtemps artisanale, se raréfie. À Singapour, il ne resterait qu’un seul maître fabricant traditionnel, qui perpétue à la main la technique du papier mâché et du bambou. Les modèles importés de Chine, en fibre synthétique, dominent désormais le marché.

 

 

A Singapour, le lion est un archaïsme vivant :  un animal qui n’existait sur son territoire que sous la forme de légendes est devenu gardien de sa prospérité.... 

 

 

Le grand rendez-vous annuel reste la Chingay Parade, défilé né en 1972 pour remplacer les feux d’artifice interdits. Les lions y dansent aux côtés des dragons, des tambours malais et des danseuses indiennes dans une représentation haute en couleurs et symbole du multiculturalisme singapourien. Chaque édition attire des centaines de milliers de spectateurs et met en avant des troupes prestigieuses comme familiales. Ce qui est frappant, quand on observe les danseurs avant leur entrée en scène, est leur concentration. Sous la coiffe orange, ce sont souvent des étudiants, des techniciens, des employés de bureau. La danse du lion n’est pas un métier à temps plein mais une passion qui culmine à la saison festive. La magie du Nouvel An, c’est aussi la transformation intérieure des danseurs qui deviennent un seul corps et un seul esprit sous les yeux ébahis du public. A Singapour, le lion est un archaïsme vivant. Le paradoxe est intéressant : un animal qui n’existait sur son territoire que sous la forme de légendes est devenu gardien de sa prospérité. Sa tête s’agite, ses moustaches frémissent, ses yeux s’allument, et quand les tambours s’emballent, on entend juste un rugissement millénaire, venu d’un autre temps, qui fait vibrer la Cité du Lion.

 

 

 

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