La reine d'Itaewon, plongée au coeur de la communauté LGBTQ+ à Séoul

Par Damien Bouhours | Publié le 07/11/2022 à 18:45 | Mis à jour le 07/11/2022 à 18:36
reine itaewon

Partir à la découverte de la Corée du Sud et revenir avec un livre, c'est ce qui est arrivé à Sandrine Holin, autrice de la Reine d'Itaewon (aux éditions Atelier des Cahiers). "Un voyage aussi loin, en particulier si je voyage seule, est toujours pour moi un peu une sorte d’enquête sociologique", nous explique celle qui s'est plongée dans le monde LGBTQ+ en Corée du Sud. 

 

Un autre point de départ a été la volonté de croiser la question de la binarité de l’identité de genre avec la question de la binarité de l’identité coréenne

 

Comment vous est venue l'idée de La reine d'Itaewon ? 

L’idée m’est venue après un voyage à Séoul (pour des vacances). J’étais alors en pleine réflexion à propos d’une reconversion professionnelle. J’avais envisagé ces vacances à Séoul comme le moyen de me couper momentanément de mon quotidien et de laisser décanter mes réflexions. Le message que les « accompagnateurs en reconversion professionnelle » répètent sans cesse est qu’il faut essayer, tester de nouvelles activités, au lieu de passer son temps à réfléchir à ce que l’on pourrait faire. Pour ma part, j’étais attirée par le métier de journaliste et je me demandais comment « tester » cette activité. Et je me suis souvenue de plusieurs fois où, rencontrant des inconnus dans un bar qui me demandaient ce que je faisais dans la vie, je m’étais imaginée m’inventer des métiers totalement loufoques. Cette idée (me faire passer pour une journaliste lors d’un voyage) a été un des points de départ de l’histoire. Un autre point de départ a été la volonté de croiser la question de la binarité de l’identité de genre avec la question de la binarité de l’identité coréenne, car il est évident que les deux sont des constructions sociales, politiques et historiques. Faire ce rapprochement était une manière de déconstruire ces identités. Enfin un troisième point de départ a été ma rencontre avec la ville de Séoul elle-même. Je suis partie à Séoul attirée par l’idée d’une vaste mégalopole toute proche des montagnes où il me serait possible de randonner. Mais je ne connaissais pas grand-chose de la culture, de la société ou de l’Histoire coréenne avant de m’y rendre, et cette ville m’a vraiment fasciné.

 

L’écriture de ce récit m’a amené à faire de nombreuses recherches sur la Corée du Sud

 

Quelle est votre relation avec la Corée du Sud ? 

J’ai découvert Séoul en me rendant sur place lors d’un court séjour au printemps 2019. Je ne prétends pas d’ailleurs bien connaître la ville. J’ai commencé à écrire La Reine d’Itaewon à la toute fin de l’année 2019, après avoir quitté un emploi dans la finance. J’avais au départ envisagé de retourner en Corée fin 2020, pour y retravailler mon manuscrit, mais la pandémie de covid ne semblait pas trouver d’issue et les frontières sont restées fermées aux touristes assez longtemps. Finalement, j’y ai vu l’opportunité de raconter cette histoire uniquement à partir de mes « premières impressions » de la ville et c’est justement ce que vit la narratrice et ce qu’elle raconte dans le livre : son enquêtes et ses premières impressions. Bien évidemment, l’écriture de ce récit m’a amené à faire de nombreuses recherches sur la Corée du Sud, sur l’Histoire de la péninsule coréenne dans son ensemble et sur les sujets qui sont abordés dans le livre : notamment le milieu LGBT et la condition des personnes transgenres, la condition au sud des transfuges nord-coréens. Je ne voulais ni faire d’erreur ni tomber dans les clichés, tout en rendant manifeste le regard forcément occidental et biaisé de la narratrice. C’est pour cette raison d’ailleurs que le récit est fait à la première personne.

 

Les questions qu’elle se pose à propos des personnes qu’elle rencontre ou à propos de la société coréenne, elle se les pose aussi et avant tout à propos d’elle-même.

 

Est-ce que comme pour votre personnage principal l'idée d'un voyage est aussi propice à une enquête ? 

Un voyage aussi loin, en particulier si je voyage seule, est toujours pour moi un peu une sorte d’enquête sociologique en même temps que la découverte de nouveaux lieux, de nouveaux paysages, d’une nouvelle gastronomie... J’observe énormément. Je ne m’attarde pas dans les lieux touristiques, sauf pour visiter quelques musées d’art ou d’Histoire, j’essaie plutôt de me laisser porter par l’ambiance d’une ville ou d’un endroit. Mais je ne sais pas si j’irais jusqu’à y mener une enquête journalistique, et j’essaierais le plus possible de rester en dehors de toute enquête policière ! Enfin, je pense que le véritable objet de l’enquête reste soi-même. Dans le catalogue de la très riche exposition Qui a peur des femmes photographes ? 1839-1945 qui avait fait sensation à Paris en 2015, tout un chapitre est consacré aux femmes reporters et aux femmes photographes en voyage. On peut y lire que, selon Alexandra David-Néel ou encore Ella Maillart, deux grandes voyageuses du début du XXe siècle, ce que l’on trouve au bout du voyage c’est soi-même. C’est pour cette raison que la quête et la transformation d’identité de la narratrice prend autant de place dans le récit. Les questions qu’elle se pose à propos des personnes qu’elle rencontre ou à propos de la société coréenne, elle se les pose aussi et avant tout à propos d’elle-même.

 

Les normes patriarcales sont encore fortement ancrées dans la société coréenne

 

Que pensez-vous de la situation de la population LGBT et notamment trans en Corée du Sud ?

Je n’ai sur ce sujet pas un regard d’experte mais mon regard d’autrice et de voyageuse. Et de cinéphile puisque j’ai récemment eu l’opportunité de voir un film lesbien coréen dans le cadre d’un festival à Paris. Et peu à peu, je découvre différent.es artistes coréen.nes appartenant ouvertement à la communauté comme le peintre Chulhwa du Studio Concrete à Séoul, la performeuse et drag queen Nana Youngrong Kim, ou encore l’artiste et activiste trans Jungle. 

 

Il y avait à Séoul avant la pandémie, et j’espère que c’est encore le cas, un certain nombre de bars, de clubs et de lieux de rencontre ou de sortie pour la communauté LGBTQI+. La plupart se trouve d’ailleurs à Itaewon. Mais qu’il existe des lieux de sortie pour une communauté ne signifie pas qu’elle soit bien acceptée pour autant. Le sujet semble encore tabou et les personnes LGBTQI+ ne semblent pas protégées contre les discriminations donc il reste difficile de s’affirmer gay, lesbienne ou queer au grand jour. Et la pression anti-communauté LGBTQI+ est forte. La police avait interdit le défilé d’une « marche des fiertés » à Séoul il y a quelques années sous la pression d’associations religieuses. Mais tout cela s’inscrit dans un rapport plus large aux normes de genre et aux normes patriarcales que le mouvement queer vient nécessairement bousculer. Les normes patriarcales sont encore fortement ancrées dans la société coréenne et l’élection présidentielle de 2022 en Corée du Sud révèle que, comme en occident, la fracture entre pro féministes et antiféministes, est actuellement très vivace. La transidentité est parfois mieux acceptée que l’homosexualité dans certains pays et je ne sais pas si c’est le cas en Corée du Sud. Il me semble aussi important de ne pas faire de généralité car les questions queer ne peuvent pas être appréhendées de la même manière dans la société occidentale, très centrée sur l’individu, et dans d’autres sociétés, notamment asiatiques, où l’individu passe au second plan.

 

Le genre est devenue un marqueur important de différentiation entre la société du Nord et la société du Sud

 

Est-ce que la question du genre prend une autre forme dans le Pays du Matin calme ? 

Certaines cultures ont en effet un rapport au genre assez différent de celui entretenu par l’occident mais ce n’est pas tant de ça dont j’ai voulu parler dans le livre. Les normes qui ont trait au genre connaissent une certaine variabilité selon les pays mais aussi selon les époques et selon les générations. En ce qui concerne la péninsule coréenne, la particularité est que le genre est devenue un marqueur important de différentiation entre la société du Nord et la société du Sud. Dans la volonté de se différencier de la Corée du Nord, la Corée du Sud cherche à mettre en avant l’égalité de genre comme un marqueur de modernité, de développement et donc de supériorité par rapport à une Corée du Nord vivant dans le passé.

 

Or la Corée du Sud reste une société très patriarcale. Elle est d’ailleurs le pays de l’OCDE où les inégalités hommes-femmes sont le plus marquées. Le roman Kim Jiyoung, née en 1982 de Cho Nam-joo (paru aux éditions 10/18 en France) en offre une très bonne illustration. Et les résultats des élections de 2022, avec la victoire à une courte majorité du candidat anti-féministe, n’augurent rien de bon, d’autant plus que serait apparu pendant ces élections une forte division entre hommes et femmes, y compris chez les jeunes. Mais ce qui est intéressant c’est que la Corée du Sud est aussi l’Etat avec le plus faible taux de natalité au monde, en baisse constante chaque année. Il semble donc y avoir une jeunesse coréenne, en particulier de jeunes femmes coréennes, qui répond à l’oppression patriarcale (et peut être aussi à l’oppression économique néolibérale) en choisissant simplement de ne pas avoir d’enfant, de ne pas se mettre en couple, etc, comme dans un grand mouvement de désertion face aux normes sociales. Car ce que leur coûterait ce couple et cet enfant, sur le plan économique comme sur le plan social, serait beaucoup trop important. C’est une évolution sociétale très intéressante, et que l’on peut observer également en Europe mais c’est en Corée du Sud qu’elle semble la plus marquée aujourd’hui (la tendance s’observe également au Japon et en Chine). 

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Damien Bouhours

Diplômé de sociologie à l'Université de Nantes et Tromsø (Norvège), il a vécu plus d'une décennie en Asie du Sud-Est (Laos et Thaïlande). Il a rejoint lepetitjournal.com en 2008 dont il est directeur éditorial et partenariats.
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