Emmanuelle Maréchal nous parle de son podcaste italophone #Blackcoffee

Par Anaïs Lucien-Belliard | Publié le 16/03/2021 à 07:57 | Mis à jour le 16/03/2021 à 17:56
#Blackcoffee - podcaste -balado

Professionnelle de la mode installée à Londres depuis près de 5 ans, Emmanuelle Maréchal est une Française d’origine camerounaise, passionnée de culture. Née à Douala au sein d’une famille expatriée – terme qu’elle n’affectionne pas particulièrement – la jeune femme grandit au Cameroun où elle passe le plus clair de son enfance, avant d’emménager avec sa famille à Bordeaux, où elle fait son école secondaire, avant d’entrer en CPGE littéraire. En 2009, Emmanuelle effectue un Erasmus à Bologne. Charmée par cette expérience, elle décide d’y faire le reste de ses études supérieures. Aujourd’hui rédactrice, consultante en stratégie de contenu, traductrice, et correctrice, cette auto-entrepreneuse voit dans l’industrie de la mode, un milieu permettant à des gens venant d'horizons divers de collaborer au cœur d’une industrie marquée par la pluridisciplinarité.

 

LPJRome : Quel est votre rapport à l’Italie ?

EM : Mes proches vous diraient que j'ai un rapport presque viscéral avec l'Italie. Je n'ai jamais voulu en partir, mais ce sont les circonstances qui m'y ont forcé. Après avoir fini mon master en Relations Internationales à la faculté de Sciences Politiques de Bologne, je n'ai pas réussi à trouver d'emploi. Si j'avais pu, j'y serai restée. Pour revenir à la question initiale, je dirai que mon rapport à l'Italie a évolué avec le temps. Je me souviens que lorsque j'y suis allée pour la première fois, j'avais des papillons dans le ventre, comme lorsqu’on tombe amoureux. Et puis, quand je suis venue y vivre j'étais en pleine découverte, j'étais extrêmement curieuse des gens, de la culture, de la langue, de la nourriture, etc. J'étais une vraie éponge. Bizarrement, ce n'est que lorsque j'ai quitté le pays que j'ai commencé à avoir un regard plus critique sur mon expérience. Aujourd'hui, je dirai que j'aime toujours profondément l'Italie, mais je suis aussi bien consciente de ses problèmes.

LPJRome : À quand remonte votre premier séjour en Italie ? Quel souvenir en gardez-vous ?

EM : Officiellement, c'est à partir de 2009 que j'ai commencé à vivre en Italie, mais même en France, j'y étais déjà depuis longtemps. Lorsque je suis arrivée au lycée, j'avais le choix entre une option LV3 ou mathématique. J'ai fait un bac L, et à l'époque, je savais déjà que j'allais choisir une LV3 ; c'est à ce moment-là qu'est née ma passion pour l'Italie. À l'époque j'avais une prof d'italien extraordinaire, Mme Talamoni, qui dès le premier jour nous a parlé en italien. Mme Talamoni venait des Pouilles, et justement parce qu'elle était italienne, sa façon d'enseigner la langue était très différente d'un professeur dont la culture d'origine n'est pas celle de la langue qu'il enseigne. Elle nous a révélé des choses sur l'Italie que le programme scolaire n'aurait jamais pu nous faire découvrir. Lorsque j’étais en première année, elle nous a emmenés en Italie, à Monterondo, une ville située à 30 minutes de Rome. J'avais déjà dans l'idée d'étudier l'Italien après le lycée, mais ce fut ce voyage qui me confirma que, plus tard je souhaiterais y vivre. L'Erasmus n'était en fait qu'une excuse pour m’installer au Bel Paese. J'ai vécu cinq ans à Bologne, et ce furent de loin les plus belles années de ma vie. J'étais capable de partir dans une petite ville perdue près de Naples pour aller voir une exposition, ou de jouer à la guide avec les couchsurfeurs que j'accueillais le temps d'un week-end chez moi. Bref, l'Italie, j'ai adoré, et je l'aime toujours.

 

Emmanuelle Maréchal - 2008 - Italie
Emmanuelle Maréchal - séjour en Italie - 2008

 

LPJRome : Comment avez-vous vécu votre expérience Erasmus à l’Université de Bologne en tant que jeune femme expatriée ?

EM : Mon Erasmus a été fantastique, à tel point qu'à la fin de celui-ci, j'ai appelé mon père et lui ai demandé si je pouvais continuer mes études à Bologne. Comme je l'ai dit auparavant, je ne voulais pas rentrer en France. Pour moi, j'étais chez moi. Tout d'abord, l'Erasmus m'a permis de découvrir un autre type d'enseignement. Je sortais d’une khâgne et n'avais aucune idée de ce qu'était la fac. Et puis, l’Université de Bologne est l’une des meilleures facultés du pays. Cela se voyait tant à la qualité des cours qu’à celle des étudiants qui venaient des quatre coins de l’Italie et de l’Europe. En ce qui concerne mon expérience en tant que « jeune femme expatriée », je ne crois pas que je me qualifierai en ces termes. Tout d’abord parce qu’aujourd’hui je ne me sens pas « femme », et que je n’aime pas le mot expatrié qui donne l'impression d'une certaine distance. Pour moi, être « expatrié » c'est vivre dans un pays, en parler (ou pas) la langue et très souvent rester dans le cercle bien fermé des personnes partageant notre nationalité. Mais pour essayer de répondre à la question, j’ai très bien vécu mon expérience Erasmus, bien que j’aie parfois pu me sentir en décalage culturellement parlant, en particulier sur les questions féminines et féministes. Lorsque j'étudiais les œuvres de l'écrivaine et poétesse féministe Sibilla Aleramo, tandis qu’elle décrivait son expérience de femme de la fin XIXe et du XXe siècle, je me suis rendu compte que de nombreux points qu’elle abordait faisait écho à la société italienne actuelle. Par ailleurs, je suis quelqu'un de très indépendant, direct et avec du caractère, et parfois, j'ai pu constater que ces aspects de ma personnalité ont pu en désarçonner plus d'un(e), dans la mesure où les codes de comportement sociaux sont encore assez traditionnels en Italie.

 

Emmanuelle Maréchal - professionnelle de la mode
Emmanuelle Maréchal, rédactrice, consultante en stratégie de contenu, traductrice, et correctrice installée à Londres (Royaume-Uni)

 

LPJRome : Qu’ils soient Français ou Italiens, on a tendance à amalgamer les personnes de couleur sous de grands sigles, tels que les « Noirs », les « Asiatiques » ou les « Arabes », comme s’il s’agissait d’ensembles homogènes, culturellement uniformes. Pour votre part, quelles différences notables avez-vous remarquées entre le fait d’être noir en France et en Italie ?

EM : Avant d'approfondir sur le fait d'être noire en Italie, je voudrais souligner que j'ai d'abord été choquée par la notion « d'étranger » dans ce pays. « L'étranger », en Italie est celui qui est « étranger » à la mentalité italienne. Il est celui qu'en général on n'aime pas. L'étranger est celui qui est là « en trop ». On n'appellera jamais un Français ou un Allemand un étranger, on le désignera plutôt par sa nationalité. En revanche, pour ceux hors de ce contexte, comme les gens de l'Europe de l'Est, il y a un terme, et c'est « extra-communitario ». C'est un mot que je trouve horrible. Il « exclut » tout en résumant très bien la vision de l'étranger en Italie. D'ailleurs ce n'est pas étonnant si ce terme est toujours utilisé de manière négative. Aujourd'hui, on parle beaucoup du racisme subi par les Arabes, noirs ou Asiatiques en Italie, mais je pense vraiment qu'il serait bon de faire des études sur la notion d'étranger dans le pays, pour arriver à comprendre les dynamiques qui affectent ce sujet. En Italie, j'étais « la francesina ». J'étais plus française en Italie qu'en France. Et donc par rapport aux Italiens noirs, j'avais un privilège qui était celui d'être française. Je n'ai pas le souvenir d'avoir subi des mésaventures racistes comparables à celles que j'ai pu subir en France. Les gens étaient simplement surpris que je sois venue pour étudier l'italien – j'ai une licence en langue et culture italiennes. C’était un peu comme si les Italiens arrivaient à concevoir le fait qu’être « français » et « noir » n'était pas antithétique. En revanche, être à la fois noir et italien l'était, et d’ailleurs, ça l'est toujours, malheureusement. D’autre part, j'ai noté qu'être noir en Italie ne voulait pas dire la même chose selon que l’on se trouve à Bologne, Milan, Rome, Naples ou en Sicile. Les expériences noires en Italie sont très fragmentées à l’image du pays lui-même. Ainsi, si à Bologne j'étais comme tout le monde, dans d'autres villes ou régions ce n'était pas forcément le cas ; et de ce fait, la charge mentale était différente. Un exemple flagrant pour moi a été Vérone où, non seulement le regard des gens sur moi était pesant, mais en plus, je ressentais une véritable animosité à mon égard.

LPJRome : À quelle occasion avez-vous rencontré Ariam Tekle ?

EM : Nous nous sommes rencontrées via Instagram, au travers de nos projets respectifs. J'avais été fascinée par son documentaire Appuntamento ai marinai, qui est un portrait des secondes générations d’enfants d’immigrés érythréens nés entre la fin des années 70 et le début des années 80, à Milan. Dans le cadre de mon podcast #TheLBDTalks, dans lequel je raconte l'histoire de ma famille, mais aussi celles de personnes noires à travers l'Europe, j'ai voulu faire une série d'épisodes dédiée à l'Italie. À la suite de ce projet, je suis partie en novembre 2019 pour Milan afin de faire la connaissance de plusieurs Italiens noirs, dont Ariam. Nous nous sommes rencontrées autour d'un café et au fur et à mesure que nous parlions, nous nous sommes rendu compte de la fluidité et de l'honnêteté avec laquelle nous abordions des sujets relatifs à la condition noire en Italie, sans filtre et sans se préoccuper de ce que pensaient les gens assis autour de nous. Je précise cela car j’ai remarqué au cours de ce voyage, que les personnes que j’interrogeais avaient tendance à chuchoter lorsqu’elles abordaient leur expérience d’homme ou de femme noirs dans un lieu public, à l’inverse des Britanniques noirs que j’ai pu interviewer à Londres.

 

 

EM : En mai 2020, vous lancez avec Ariam Tekle le podcaste italophone #Blackcoffee qui traite des identités noires en Italie. Qu’entendez-vous par « identités noires en Italie » ?

Peut-être qu'aux États-Unis, il y a une communauté noire, mais en Europe les réalités sont différentes. Il n'y a pas une communauté noire, mais DES communautés noires, et cela est d’autant plus vrai en Italie. Bien que les vagues d’immigrations érythréenne, somalienne ou encore éthiopienne reflètent l’histoire coloniale de l’Italie, très peu de gens connaissent ce pan de l’histoire contemporaine italienne. La nature de l’immigration en Italie diffère de celle de la France et n’est pas uniquement le fait de l’histoire coloniale du pays. Les communautés noires de la botte viennent du monde entier ; elles sont nigérianes, ghanéennes, ivoiriennes, congolaises mais aussi antillaise, brésiliennes et latine américaine. On ne peut donc pas parler « d’une identité noire », mais bien « des identités », qui se différencient au travers du langage – avec la présence de francophones, anglophones, hispanophones et lusophones – et de cultures très différentes les unes des autres. Et quand vous y ajoutez toute la complexité et fragmentation de l'Italie, il est impossible de ne pas voir la diversité de l'expérience noire italienne. D'où l'intitulé de notre podcast : #blackcoffee_pdc, le podcast italien sans filtre sur les identités noires.

LPJRome : Comment vous est venu cette idée de balado, et surtout pourquoi ?

EM : Au départ, nous voulions lancer une chaîne YouTube et faire une espèce d'émission. Avec Ariam nous avions prévu que je viendrais de temps en temps en Italie pour interviewer des Italiens noirs dans un studio. Et puis la pandémie est arrivée, et nous a forcé à repenser notre format. Nous avons donc opté pour le podcast. #blackcoffee_pdc est né d'une envie de narrer autrement les expériences des communautés noires qui sont souvent racontées de manière caricaturale par la presse italienne. Nous voulions donner le micro à ces italiens noirs, qu'ils soient artistes, activistes, ou simples citoyens, et qui au travers de leur travail et initiatives contribuent à faire évoluer l'Italie. 

 

Ariam Tekle - réalisatrice - documentaire
Ariam Tekle, réalisatrice de documentaire milanaise 

 

LPJRome : Quels sujets abordez-vous au cours de ces podcasts ?

EM : Nous avons des sujets qui nous tiennent à cœur comme la santé mentale dans les communautés noires ou encore la façon dont les médias parlent des Italiens noirs (qu'ils continuent à catégoriser comme des immigrés). Mais nous abordons aussi d'autres thèmes comme le militantisme, l'art ou encore l'histoire. 

LPJRome : S’agit-il d’un podcast adressé uniquement aux Italiens noirs ?

EM : Le podcast est né d'une exigence, celle de parler de la condition noire en Italie. Donc, bien évidemment il s'adresse en premier lieu aux Italiens noirs. Vivre dans un pays dans lequel on n'est pas vu, ou uniquement narré de façon négative et caricaturale crée des traumas, et ne pas en parler n'est pas une solution. Tous les thèmes que nous abordons font partie de l'actualité ou de l'histoire italiennes. Il y a souvent un amalgame lorsqu'on voit des médias, blogs ou pages Instagram qui parlent de personnes racisées[1] ; on a tendance à penser qu'ils sont faits uniquement pour le public dont ils parlent, alors qu'ils traitent de sujets contemporains transcommunautaires, mais se déroulant dans un espace spécifique. Aborder la question de la santé mentale dans les communautés noires, de ce que cela signifie d’être né en Italie de parents immigrés, de grandir avec la culture italienne, se sentir italien, parler la langue, sans pour autant se sentir jamais accepté, sans même obtenir la nationalité, ne sont pas des problèmes de noirs. Ce sont des problématiques italiennes à part entières. Donc non, #blackcoffee_pdc n'est pas exclusif ou communautariste, c'est un espace ouvert à tous ceux qui veulent porter une réflexion sur l'Italie et l'Europe, avec un accent sur les communautés noires qui font partie de ces espaces.

LPJRome : Sentez-vous que vous répondez à une demande ?

EM : Oui, complètement. Nous recevons des messages de remerciements de nos auditeurs qui sont heureux de se voir représentés à travers les épisodes du podcast, tout comme ceux qui nous écrivent pour approfondir un point ou simplement avoir une conversation avec nous. Nous sentons qu'il y a un dialogue qui s'établit, et c'est ce que nous voulions depuis le début. 

 

 

LPJRome :  Votre levée de fond visant à soutenir la 3ème saison de votre #Blackcoffee s’achèvera Mercredi 17 mars. Pourriez-vous nous en dire davantage ?

EM : #blackcoffee_pdc est un projet qu'Ariam et moi entreprenons en plus de nos activités professionnelles respectives. Cela implique de la passion, du temps consacré à des recherches, de la réflexion et surtout des heures de travail sans financement extérieur. Notre but est de rester indépendantes, afin de garantir notre liberté d'expression. Cependant, nous voulons viser plus haut, notamment grâce à des collaborations. D'ailleurs, pour la troisième saison nous travaillerons avec le journaliste italo-somalien Adil Mauro, qui est l'auteur du podcast d'actualités et de culture La Stanza di Adil, et la chercheuse et militante féministe et antiraciste italo-haïtienne Marie Moïse. Avec eux nous sortirons deux nouvelles rubriques qui traiteront de la présence noire en Italie et du colonialisme italien. Tout travail mérite rémunération, donc une partie de la levée de fonds servira à les rémunérer, tandis que le reste nous permettra d’acheter du matériel professionnel, ainsi qu’à couvrir tous les frais de production des épisodes.

LPJRome : À moyen et long terme, comment souhaitez-vous voir évoluer votre podcast ?

EM : Nous avons déjà en tête la quatrième saison qui s'annonce elle aussi sous le signe de la collaboration ! Nous avons des idées qui, nous l’espérons, pourront être réalisées malgré la pandémie. Sur le long terme, nous voudrions que #blackcoffee_pdc soit bien plus qu'un podcast, et pour cela nous réfléchissons d’ores et déjà à des moyens de nous diversifier.

 

[1] Selon Alexandra Pierre, membre de la Ligue des droits et libertés (LDL), le terme « racisé » réfère à une personne appartenant « de manière réelle ou supposée à un des groupes ayant subi un processus de racisation, soit un processus politique, social et mental d’altérisation ».

 

Sur le même sujet
0 Commentaire (s) Réagir

Soutenez la rédaction Rome !

En contribuant, vous participez à garantir sa qualité et son indépendance.

Je soutiens !

Merci !

Marie Astrid Roy

Rédactrice en chef de l'édition Rome.

À lire sur votre édition internationale