

Avoir la meilleure école, la meilleure université, le meilleur poste de travail, à chaque étape de sa vie l'Italien peut jouer la carte de la recommandation. Par ce jeu corrompu, il grandit dans un système inégalitaire et individualiste qui se retourne déjà contre lui.
"Raccomandazioni", un mal symptomatique
"Je ne sais pas si je peux en parler. Je n'aimerais pas avoir de problèmes... Mon témoignage restera anonyme, promis ?", demande à voix basse le jeune garçon. Ce n'est qu'une fois renommé Marco, qu'il accepte de raconter "l'injustice" dont il a été "victime". Il n'a que 22 ans lorsqu'il décide de tenter le concours d'entrée à l'école de Police. À l'issue des épreuves, il arrive dans le top cinq. Pourtant, ses bons résultats ne l'empêchent pas d'être recalé. En toute sincérité et comme libéré par sa nouvelle identité, il explique qu'il n'avait "personne pour [le] recommander, alors ils ne [l'ont] pas fait entrer".
Véritable secret de polichinelle, ce genre d'histoires ne surprend pas en Italie. Pourtant connues de tous, elles se racontent toujours dans le creux de l'oreille. Pour camoufler une honte toute humaine, l'humour devient alors le masque parfait. "Je ne savais pas que ça se faisait encore" s'exclame Giorgio, journaliste pour un important titre italien, lorsqu'il prend connaissance de l'histoire de Marco.
Giorgio se confie alors devant une tasse de café à peine servi sur la petite table du bar : "Si je n'avais pas fait carrière dans le journalisme politique, je serai devenu diplomate". À peine diplômé en "Sciences Politiques" à La Sapienza, il avait passé le concours d'entrée dans la haute administration italienne. Alors que ses résultats étaient excellents, il a été éliminé. Pour lui, une seule raison est valable : "Les enfants d'ambassadeurs sont passés avant moi. Sans recommandation, j'ai été évincé injustement", se souvient-il orgueilleux d'avoir "réussi malgré tout".
Une pratique qui prend racine
Suggérer le juste nom à la juste personne au moment opportun, ainsi fonctionne l'Italie des recommandés. Dans une étude du Censis menée en 2009, un Italien sur quatre affirme avoir recours aux lettres de recommandations d'un politicien ou autre pour obtenir une faveur. Parmi les plus fréquentes, il est possible de trouver : "éviter la liste d'attente des hôpitaux" (6,1%) et "trouver un travail à un proche" (5,2%).
Des chiffres optimistes quand une étude de l'Isfol révèle en 2011 que 30,7% des Italiens prétendent avoir été embauchés grâce à un ami ou un parent. Ces derniers endossent alors le rôle du précieux "intermédiaire". Contre toute attente, ce système de sélection anti-méritocratique, fruit d'une société de privilèges, se perpétue chez les nouvelles générations. Environ quatre jeunes sur dix avouent jouer le jeu des recommandations pour entrer durablement dans la vie active.
En s'enracinant dans les mentalités et dans l'A.D.N des comportements, le problème prend de l'ampleur. Entre 1972 et 1997, un peu moins du quart (24,4%) de nos cousins transalpins passait par des "intermédiaires" pour trouver du travail. En 2003, ils étaient 35,3% à préférer faire valoir leurs relations que la qualité de leur Curriculum Vitae. Anti-démocratique, ce processus de sélection n'épargne pas l'administration publique. Avant 1997, un Italien sur trois (29,5%) pouvait y entrer par la voie royale des concours. Aujourd'hui, seulement 10% des nouveaux arrivés ont pris le temps de les passer.
Le clan a ses raisons que la raison ignore
"Si le candidat est l'un des nôtres, alors il n'aura pas de mal à être embauché. En Italie, c'est le clan avant tout", argue tristement Giorgio pour expliquer les motivations d'un système inégalitaire. Sans vouloir l'excuser, il reste critique : "Seules les sociétés traditionnelles fonctionnent sur ces schémas préhistoriques et notre pays a montré à maintes reprises qu'il en faisait partie".
Outre cette raison anthropologique, Giuseppe De Rita, Président du Censis et auteur de "L'Eclissi della borghesia", avance dans son livre publié en 2011, une explication historique. Contrairement à la France (administration), l'Allemagne (militaire) et l'Angleterre (finance), l'Italie n'a pas nourri une véritable élite étatique. Cette organisation sociale verticale engendrerait selon Giuseppe De Rita "le subjectivisme absolu" permettant à chacun d'être son propre patron dans le mépris du mérite. Un phénomène de cooptation corrompue et affligeant qui envahit aussi les amphithéâtres de l'université italienne. En 2008, la faculté d'Economie de Bari comptait sur ses 176 docenti, 42 professeurs de la même famille.
Logique de clan, tout est bon pour favoriser le clientélisme italien. Malheureusement, en ce temps de crise économique, le marché du travail en pâtit. Sa rigidité devient alors l'excuse idéale à la montée en puissance des logiques préférentielles. En attendant, les réformes pour la libéralisation du marché du travail restent veines et aucune mesure concrète n'a encore été mise en place pour freiner le phénomène. Alors comme disait Alberto Sordi à Giulio Andreotti dans la célèbre scène de "Il Tassinaro" -quand il cherche à lui "recommander son fils"- : " Le chemin est parfois dur, votre honneur, mais s'il est exact que toutes les routes mènent à Rome, la vraie réussite peut bien attendre encore" (vidéo).
Sophie LEI (www.lepetitjournal.com/rome) - Jeudi 9 mai 2013
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Précarité, Quand je serai grand je serai stagiaire !




































