Édition internationale

PICASSO – L’exposition événement d’un artiste en perpétuel mouvement

C'est le point d'orgue de cette 20ème édition du French May. Plus de 50 toiles et sculptures de Picasso pour la première fois à Hong Kong, agrémentées d'une cinquantaine de photographies prises par Picasso lui-même ou par des photographes renommés dans une exposition grandiose au Hong Kong Heritage Museum. Lepetitjournal.com a rencontré la curatrice de l'exposition Anne Baldassari qui nous livre sa passion sur cet artiste révolutionnaire au langage universel

 

Autoportrait a la tete de Minotaure, 1931-1932, 35x55x53cm, © Musée National Picasso

Cinq salles,  cinq époques, qui illustrent de manière magnifique et didactique l'immense ?uvre de Picasso, de son apprentissage au Prado où il copiait Velasquez à 14 ans à la fin du XiXème siècle jusque dans les années 60-70 où il continuait à inventer, à chercher, à dialoguer avec les artistes qui l'entouraient, mais pas seulement les peintres : les poètes, les photographes, les cinéastes aussi.
Cette exposition, destinée aux néophytes comme aux amateurs, sera un moment extraordinaire pour qui saura la recevoir à nu sans se parasiter des connaissances ou des apriori sur l'artiste. Comme nous l'explique dans cet entretien la commissaire de l'exposition et directrice du Musée National Picasso, Anne Baldassari, l'exposition a pour vocation de faire comprendre la pensée en perpétuel mouvement de cet inventeur de l'art moderne, dont l'?uvre est aujourd'hui présente partout autour de nous.

Vous réalisez une tournée à travers le monde. Comment est reçue l'?uvre de Picasso à l'étranger ? On constate de plus en plus une volonté des musées parisiens d'exporter leurs collections permanentes ? Pour quelle(s) raison(s) ?

Anne Baldassari : Nous sommes en pleine crise économique. Bien avant la crise des subprimes, nous avons ressenti une baisse des subventions. Le projet de rénovation du Musée National Picasso date déjà de l'année 2000. Cela coûte très cher et nous n'arriverons à nos fins que d'ici l'été 2013 mais nous avons eu les mains libres que depuis 2005 pour rechercher des fonds par nous-mêmes. Il est évident que sans ces tournées à travers le monde qui ont commencé en 2008, nous n'aurions pas pu financer ces travaux. Et pourtant, nous avons été extrêmement critiqués au début, accusés de commercialiser l'art.
Notre public en France est composé de 65% d'étrangers. Quand le musée a fermé, utiliser cette opportunité pour aller à la rencontre de notre public à l'international avait donc une vraie logique, pas uniquement commerciale ! Le restant des 100% en France, ce sont beaucoup de scolaires mais en France, finalement, les familles, en dehors des dimanches gratuits, viennent peu car nous n'avons pas les moyens de financer des expositions temporaires. Il y a donc ce double phénomène en France : les gens trouvent le musée trop cher et ont l'impression de déjà connaître Picasso.

La fille aux pieds nus, 1895, peinture à l'huile, 75x50 cm © Musée National Picasso

Cette exposition qui voyage à travers le monde est didactique et faite pour former toutes les générations et l'on sait que dans les villes où elle passera, elle ne pourra probablement pas revenir avant trente ans. La première fois, c'était dans les années 80 avant que le musée n'ouvre à Paris et les toiles avaient pu être exposées à New York au Moma, à Londres et à Berlin ? des lieux où Picasso était déjà connu et où des collections impressionnantes existaient déjà.
Dans cette nouvelle approche depuis 2008, nous avons décidé de reconstruite un nouveau réseau Picasso : nous sommes allées en Russie , première exposition depuis 1956, nous sommes allés en Chine, première exposition tout court, à Hong Kong, première rétrospective scientifique ici aussi étonnant que cale puisse paraître. Aux Etats-Unis, nous sommes allés à Seattle, à Richemont, dans des villes de deuxième importante, à San Francisco, nous sommes en ce moment à Toronto car nous pouvons tourner avec deux expositions simultanément. Je pourrais également citer Sydney, Tokyo, Abu Dhabi et bientôt Santiago au Chili.
Avec l'extraordinaire collections que nous possédons, nous avons un devoir qui dépasse le public parisien, francilien, voire européen proche car nous sommes les seuls à pouvoir faire ça. Nous travaillons dans un nouveau monde et c'est fabuleux de pouvoir aller à la rencontre de ces nouveaux publics.

Justement en Chine, comment l'exposition a été reçue là où elle est passée ?
Nous sommes allés à Shanghai et Chengdu. A Chengdu, cela a été relativement compliqué car les organisateurs avaient décidé pour des raisons mystérieuses dans un premier temps de réserver l'entrée à un public dit académique (professeurs, artistes, scolaires etc.). Je trouve cela dommage car notre démarche est vraiment d'essayer de toucher le public le plus large possible. Le directeur du musée, Mr Lu Peng, qui dirige aussi le MOCA à Chengdu, était lui ravi et nous a dit qu'il avait multiplié par cent son audience mais j'attends les chiffres officiels. Pour nous, ce n'est jamais assez car c'est une occasion unique mais, en même temps, nous devons respecter des consignes de sécurité à la fois pour le public et pour les toiles car Picasso est une star ! A Tokyo, nous avions demandé de limiter l'accès du public car il y a une tradition en Asie de laisser entrer le public tant que faire se peut. Mais cela ne sert à rien car le public ne voit plus les ?uvres. En outre, en cas de panique, c'est désastreux pour le public et les ?uvres car il peut y avoir une marée humaine. Enfin, il s'agit de conservation préventive des toiles car il n'existe plus d'équilibre hydrométrique en cas de densité trop forte dans une salle.
En contrepartie, on essaie de proposer des durées assez longues d'exposition, des nocturnes mais nous tenons absolument à la qualité de la visite, au respect des ?uvres, chose qui est encore trop rare en Asie.


Portrait de Dora Maar, 1937, peinture à l'huile, 53,3x46,3 cm © Musée National Picasso

Cette exposition regroupera une série de photographies de Picasso mais surtout une cinquantaine de peintures et sculptures ? Comment s'est fait la sélection des pièces ?
C'est la propre collection de Picasso que nous présentons. S'il avait gardé ces ?uvres, c'est que ce sont des ?uvres signifiantes pour lui. Non seulement des grands marqueurs de son processus de travail mais également les clés pour entrer dans ce qui était le plus important à ses yeux : les moments de bascule d'une période à l'autre, d'un monde à l'autre, d'une culture, d'une influence à l'autre. Il disait lui-même : "Je suis plus intéressé par le mouvement de ma pensée que par ma pensée elle-même". Ce mouvement, on le sent dans cette exposition. Elle est didactique au sens des grandes structures qui sous-tendent son ?uvre et on peut faire une lecture presque architectonique des grandes forces, y compris des forces de résistances, des retours, des repenties. On ressent les mécaniques du désir de révolutionner l'art en marche. Tous les éléments d'explication sont très discrets car la manière dont j'approche mon travail de commissaire est que l'on doit d'abord créer des conditions exceptionnelles de rencontre physique entre le visiteur et l'?uvre. C'est véritablement la première ambition de cette exposition. Une fois que la rencontre est opérée, la connaissance peut venir, chacun peut construire sa propre approche, son propre cheminement mais il faut d'abord le choc esthétique, physique, sensible. Mes expositions sont des machines à exposer le public aux ?uvres. Même un siècle après, les ?uvres sont des objets physiques qui vous envoient des ondes, qui vont vous tatouer physiquement. Il faut se mettra à nu face aux ?uvres, je veux donc créer les conditions pour que le public puisse les recevoir. Dans un deuxième temps, on peut lire le cartel, les panneaux, le catalogue, voire aller chercher plus loin.

Vous avez d'ailleurs un projet pour aller plus loin dans la connaissance de l'?uvre de Picasso ?

Oui, en même temps que le musée rouvrira ses portes en 2013, nous allons ouvrir un musée virtuel, qui fera office de centre de recherche en ligne, qui nous permettra de communiquer dans le monde entier avec les jeunes publics notamment. Nous sommes en train de numériser tous nos fonds. Dans un premier temps, nous mettrons en ligne les 11.000 coupures de presse qui sont dans les archives du Musée Picasso et qui de 1921 à 1973 raconte son histoire à travers la presse internationale. Chacun pourra élaborer ses propres théories à partir de cette immense base de données.

Picasso est non seulement le grand précurseur de l'art moderne mais il s'est en plus intéressé à différents médias comme la poésie, la photographie ou le cinéma et s'est laissé influencé par des sources aussi diverses que l'art africain, océanien, espagnol. Quelles seraient pour vous ses influences majeures ?
J'aimerais d'abord rendre un hommage à la langue française. Picasso, lorsqu'il arrive à Paris à 19 ans au tout début du XXème siècle, ne connaît pas un mot de français. On l'oublie trop souvent ! Il représente l'Espagne à l'exposition universelle avec une peinture très académique et il va découvrir le milieu bohème parisien et va apprendre le français à travers la poésie : celle de Marc Jacob dont il va être le plus proche ami, celle de Guillaume Apollinaire qui va écrire des textes magnifiques sur les Arlequins de la Période bleue. Picasso est d'emblée dans une langue française en pleine révolution, : on pense par exemple aux calligrammes d'Apollinaire lorsqu'il travaille sur des papiers collés et est en train d'inventer le cubisme!
Il existe un parallélisme et une même recherche avec ces poètes, il assiste à toutes les soirées Vers et prose à la Closerie des Lilas. Il apprend la poésie à travers Paul Faure. On nous montre toujours un Picasso, petit macho torero mais il était extrêmement érudit. C'était un philosophe, un lettré, il avait une collection de livres extraordinaire, il a illustré tous les grands auteurs et poètes de son temps. Il faut penser à lui comme d'abord pris par une fascination de la langue. D'ailleurs à partir de 1935, il écrira des centaines de poème en castillan, en catalan, en français, avec des variations qui s'approchent de la répétition et de la déformation chantée du flamenco ou du jazz.

Le sculpteur 1931, huile sur bois © Musée National Picasso

Pour ce qui est des grandes influences en peinture, il a été formé au Prado en copiant des Velasquez, des Murillo, c'est la culture académique de la fin du XIXème siècle. Il est nourri dès jeune de l'histoire de la peinture, c'est à l'époque sa culture à lui. Il est donc pétri d'influences. De la même façon que nous utilisons de mots, il utilise des touches car la peinture est un langage, il est le premier à le comprendre pleinement.
Puis, dès le début du siècle, du fait de la situation coloniale de la France, Picasso s'intéresse et collectionne des objets d'art africain et océanien. Il se meuble et s'habille aux puces. La peinture chinoise, la sculpture africaine et les masques océaniens le passionnent. Il va s'intéresser autant aux nouveaux medias, la presse, la photographie, l'image imprimée, le cinéma qu'aux cultures extra-européennes qu'il va profondément respecter et qu'à la peinture ancienne qui est sa formation. C'est au croisement de ces formes de la culture populaire (chromo, carte postale, voire religieuse, les ex-votos), traditionnelles et extra-européennes qu'il va créer l'art moderne.
C'est un art de l'impureté qui va être le gage de cette révolution qu'il va conduire. Ce dépaysement, cette perte de repères, c'est ce qui va permettre la fécondité de son ?uvre, nourrie de toutes ces influences, d'ici ou ailleurs et c'est aussi pour cela que son art est aussi universel, qu'il parle partout où il passe.

Qu'est-ce que vous aimeriez que les Hongkongais et notamment les jeunes retirent de cette exposition ?
Qu'ils arrêtent d'avoir peur ! Qu'ils comprennent que Picasso, c'est leur langage. Picasso n'est pas le grand peintre du XXème siècle mais quelqu'un qui leur est proche, celui qui a inventé le monde dans lequel ils vivent. Quand on voit l'architecture à Hong Kong, le design, la mode ? Picasso est le père de tous ces arts qui sont aujourd'hui notre cadre de vie, sans même parler du cinéma ou de l'art contemporain nourri de l'?uvre de Picasso.
Qu'ils comprennent qu'ils parlent la même langue, que ce n'est pas le langage codé d'une élite, c'est un langage universel !

Propos recueillis par Eric Ollivier (www.lepetitjournal.com/hongkong.html), mardi 22 mai 2012


Le FrenchMay 2012

PICASSO, Chefs d'?uvre du Musée National
Jusqu'au 22 juillet
Hong Kong Heritage Museum, Shatin, North Territories
Tlj de 10h à 20h (fermé les mardis)
Ticket : 20HKD
Ticketing Information: http://www.heritagemuseum.gov.hk/eng/exhibitions/exhibition_details.aspx?exid=189



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