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NUITS DE LA LECTURE - L'Asie à travers les mots et le coeur de trois auteurs français

Par Lepetitjournal Pékin | Publié le 02/06/2013 à 20:00 | Mis à jour le 02/06/2013 à 18:02

Virginie Bouyx (Les Fleuristes), Vincent Hein (L'Arbre à singes) et Michaël Ferrier (Tokyo, petits portraits de l'aube) se sont prêtés à une lecture de leurs propres oeuvres, dans le cadre du festival Croisements. Pour le lecteur, l'auteur n'est plus alors seulement une signature, mais un visage et une voix qui entrouvrent la porte de sa personnalité. Cependant l'exercice reste difficile, car inhabituel, pour les écrivains, plus à l'aise en interview quand il s'agit de parler des pays qu'ils décrivent, de leurs habitants, du rapport au livre ou à la littérature. Morceaux choisis.

Article réalisé en partenariat avec le site Faguowenhua dans le cadre du festival Croisements

L'attachement est d'abord géographique. Vincent Hein vit et travaille depuis 2004 à Pékin, et son 2ème carnet de voyages, l'Arbre à singes, qui a obtenu le Prix littéraire de l'Asie, nous parle de Corée du Sud et de Chine. Virginie Bouyx, avocate de profession, a vécu en Chine et en Russie, décors de son recueil de nouvelles Les Fleuristes. Et Michaël Ferrier vit depuis 20 ans au Japon, où il enseigne la littérature. Il a reçu l'année dernière le Prix Edouard Glissant pour l'ensemble de son oeuvre, dont son ouvrage Tokyo, petits portraits de l'aube. L'attachement est ensuite sentimental. Même si cela aurait pu être tout aussi vrai ailleurs qu'en Asie, le fait est que le destin les a conduit vers divers territoires de ce continent, qu'ils arpentent avec leurs pieds et leurs mots. Et leurs histoires sont  là pour partager leur expérience de ces pays.

Virginie Bouyx : Faire connaître le pays est un but qui apparait progressivement. L'envie de montrer la vie de gens simples, auxquels on ne fait pas forcément attention, que l'on croise dans la rue. L'envie de raconter leurs histoires, mais sans donner de leçons. Ce sont des gens qui me touchent. Je vois ça comme des photographies. La première fois que je suis venue en Chine, j'étais assez émerveillée, mais c'est vrai à chaque fois que je vais dans un pays différent, je suis émerveillée, sans être dépaysée. Je ne me suis jamais sentie perdue.

Michaël Ferrier : J'ai attendu très longtemps avant de publier un livre sur le Japon. J'avais besoin de temps, le temps de l'imprégnation, de me nourrir du pays. J'écrivais dès le début mais il a fallu une dizaine d'années avant d'envoyer quelque chose à un éditeur. Parce que sur le Japon, il y a plein de stéréotypes qui traînent, et en même temps, si on prend le contrepied, un cliché retourné reste un cliché. Il faut du coup rentrer de manière un peu latéral. J'ai envie de battre en brèche quelques préjugés que je trouve abominables sur le Japon. Par exemple le présenter comme un pays homogène ethniquement ou culturellement. C'est aussi une grande terre d'immigration et d'émigration. Il y a donc tout un tas de discours convenus qui traînent sur le Japon, et qui l'esthétisent beaucoup. C'est une manière de ne pas s'y intéresser finalement et d'en faire une sorte de fantasme. D'où cette volonté d'expliquer mon rapport au pays, et non le Japon en général, car il y a plusieurs Japon de toute façon et, d'une certaine manière, chacun a le sien.
 
Vincent Hein : Pour moi, ce n'est pas un coup de foudre sur la Chine, mais sur le monde entier. Je pense que j'aurais été capable d'écrire exactement le même livre si j'avais vécu en Côte d'Ivoire ou au Brésil. Je crois réellement au renoncement, au hasard, au fait qu'il faut se laisser porter par les choses, par les courants. C'est ça qui est intéressant aussi dans le voyage, c'est le renoncement. Je pense qu'il faut savoir lâcher prise, ne pas tout planifier. La vie est faite de choses qu'on ne maitrise pas. Ensuite, ce qui m'intéresse vraiment, c'est de montrer aux autres, notamment aux lecteurs francophones, que finalement, à 10 000 km vit un homme qui est si exactement imparfait que nous, qui pourrait être notre siamois. Surtout que l'image de la Chine est très très négative en ce moment en Occident. Ce qui m'ennuie, c'est tous ces experts qui essayent de vous confisquer le pays en disant que c'est compliqué, qu'il y a des codes. Moi, je voulais expliquer que ce n'est pas si compliqué que ça. Ce sont des gens qui au final nous ressemblent, qui ont les mêmes sentiments que nous.

"Les paysans islandais ont rajouté cette précision que certains passereaux, quand ils ont trouvé leur vent, s'endorment et naviguent les yeux clos, jusqu'à leur résidence d'hiver. Mais parfois certains d'entre eux se trompent de vent, racontent-ils. Ils pensent se réveiller au Pérou, alors qu'ils atterrissent sur une dune dans un désert d'Arabie. On les appelle les égarés. Si ils veulent rentrer dans le droit chemin, ils doivent remonter au ciel, et changer de vent, comme nous changeons de train. Aujourd'hui je me sens comme ces oiseaux distraits et sans boussole. J'ai été déposé ici par hasard, par fortune et par ce vent laborieux dont j'ignore jusqu'au nom. Je suis cependant sans envie de reprendre le droit chemin. Cette vie de migrations et d'incertitudes me convient parfaitement. Les voies toutes tracées me vont mal, m'inquiètent, me pervertissent, elles conduisent trop vite à la fin, elles manquent d'insolence, de fantaisie, de passion essentielle, et finalement d'absolu."

extrait de  L'arbre à singes de Vincent Hein (ci-contre à la galerie Jiali)

De l'importance de la littérature

Pour ces hérauts du français, qui se frottent régulièrement aux langues chinoise et japonaise, il est aussi important de se nourrir de la littérature du pays d'accueil.

Michaël Ferrier : J'essaie de lire énormément d'écrivains japonais, des poètes, des penseurs, des sociologues. Il ne suffit pas de rester dans l'impression, il faut aller plus loin, soit dans la connaissance cultivée érudite, ou alors dans la connaissance des gens. Des fois, une soirée vous apprend plus qu'un livre entier, car il y a de l'humain qui transperce.

Vincent Hein : Tous les outils sont possibles pour apprendre une langue, maintenant pour apprendre le monde, le comprendre, le mieux c'est la littérature.
 
Virginie Bouyx : Oui, car même si les visions des auteurs sont différentes, toutes ont quelque chose à apporter par rapport à la sienne propre.

Michaël Ferrier : Ce n'est pas seulement la littérature mais toutes les formes artistiques. Et il faut aussi arrêter avec les rapports binaires, par exemple celui entre France et Japon, qui serait privilégié, et je suis sûr qu'il y a la même chose en Chine, l'amitié franco-chinoise. Chaque pays invente son espèce de relation à un autre pays, souvent pour des motifs économiques la plupart du temps. Je pense qu'il faut trianguler tout ça, j'apprends énormément sur le Japon parce que justement je viens en Chine, je vois les différences, les décalages, les influences, et là tout d'un coup, ce sont des ouvertures qui ne se font pas si on reste dans un rapport binaire.

"C'est au printemps de l'année suivante que la situation s'est aggravée. En mars, à Tokyo, on dirait que la ville entière déménage. C'est bientôt la fin de l'année fiscale, économique, scolaire et universitaire, les gens changent de travail, les fonctionnaires sont mutés ici ou là, les enfants rentrent à la grande école, tout le monde s'active pour trouver un nouveau logement. Tokyo est soulevé de mouvements contradictoires, des flux de foules, des houles la parcourent, elles changent de forme, C'est la saison qu'elle a choisi pour déménager elle aussi, à tous les sens du terme, elle s'est rapproché du centre de la ville, "pour mieux la sentir vivre" disait-elle. Mais a partir de là, elle a commencé à mélanger les mots, les dates, les horaires. Elle ne se coiffait plus, ses cheveux se dressaient n'importe comment sur sa tête défaite, on croyait y voir un puzzle aux pièces disjointes, enchevêtrées."

extrait de  Tokyo, petits portraits de l'aube de Michaël Ferrier (ci-contre)

Un exercice difficile

A tour de rôle, les écrivains se relaient pour lire un extrait de leurs écrits, ensuite conté en chinois par la lectrice Yu Xia, sur des traductions préalables de Mme Li Shibin ou des étudiants de l'université de Nankin aidés de leur professeur. L'auteur laisse la place au conteur, mais pas facile de lire son propre texte. Après tout, c'est comme s'il s'agissait de parler de soi-même. Alors, pour Virginie Bouyx, dont c'est la première fois, le débit est un peu rapide, et pour Vincent Hein, le stress semble dissimulé derrière plusieurs plaisanteries lancées à l'auditoire. Michaël Ferrier, de son côté rodé à l'exercice, endosse les habits de conteur avec aisance. C'est justement cette fenêtre sur leur personnalité qui offre un éclairage nouveau sur les auteurs et offre un supplément de charme à l'exercice. Ils ont en tout cas presque plus de plaisir à écouter la version chinoise, quand bien même la traduction éloigne encore un peu plus l'auteur de son ouvrage.

Vincent Hein : Moi, ce qui m'inquiétait, c'était de savoir comment mes amis chinois présent ici pouvaient percevoir pour la première fois mon texte, sans l'avoir lu en français. Du coup, j'écoutais d'une oreille la traduction, et d'un oeil j'essayais de lire leurs réactions sur leurs visages.

Virginie Bouyx : De toute façon, dès qu'un livre est publié, il vous échappe, il est perdu. Les gens se l'approprient, voient des choses complètements différentes qu'ils rapprochent de leurs propres expériences personnelles. Une fois que le livre est publié, il ne vous appartient plus, notamment légalement, puisque la plupart du temps on cède les droits.

Michaël Ferrier : Un texte, on l'écrit aussi je pense pour s'en débarrasser. Après, beaucoup de gens ne relisent pas leur texte une fois publié.

"Ils apportaient une petite table sur laquelle ils jouaient aux cartes ou au ma-jong. Lorsqu'ils entamaient une partie, les passants et les gens du quartier venaient les regarder et faire des commentaires. Leurs parties de cartes avaient beaucoup de succès parce que les exclamations que certains d'entre eux poussaient en abattant violemment leur jeu attiraient les badauds. Le professeur Li, lui, préférait le ma-jong, sans doute parce qu'il y était bien meilleur. Lorsqu'il venait ainsi passer l'après-midi avec le petit groupe de vieux messieurs, il amenait souvent son oiseau. Avant de se mettre en route, il attachait soigneusement la cage, recouverte d'un épais tissu bleu, à un côté de son porte-bagages, et installait de l'autre côté une vieille sacoche très légère pour faire contrepoids. L'oiseau supportait assez bien ces trajets à bicyclette, malgré le bruit et les à-coups."
 
extrait de la nouvelle   L'oiseau, in Les fleuristes de Virginie Bouyx (ci-contre au bar Siif)

 

Joseph Chun Bancaud (lepetitjournal.com/pekin) Lundi 3 juin 2013

Pratique : livres disponibles à la librairie L'arbre du voyageur.
Prochaine nuit de la lecture le 21 juin, avec Frédéric Beigbeder.

Précédents articles Croisements :

- MARCEL DUCHAMP - L'héritage chinois d'une icône de l'art moderne

- LES TAMBOURS DU BRONX ? Une explosion de sons, de rythmes et d'énergie

- Grandir encore, surprendre toujours

- Les inattendus voyages artistiques de Valentin Durif

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