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Olivia-Manissa Panatte : artiste multiple et unique à la fois

Par Clotilde Richalet | Publié le 19/08/2021 à 22:30 | Mis à jour le 20/08/2021 à 10:29
Photo : Olivia-Manissa Panatte sur scène dans ELLES à Yaté le 16 uillet 2021 © Clotilde Richalet Szuch
Olivia Manissa Panatte en représentation du spectacle ELLES de Richard DIgoue en Nouvelle-Calédonie

S’ils ont quitté la Nouvelle Calédonie, la Nouvelle Calédonie ne les a jamais quittés. Éloignés pour quelques semaines ou plusieurs années, ils sont la preuve que l’on peut avoir des racines et des ailes. Partons ensemble à la rencontre de ces Calédoniens explorateurs, voyageurs, créateurs…

 

Aujourd’hui j’ai RDV avec Olivia-Manissa Panatte. Comédienne et danseuse, créatrice et interprète, inter et pluri-disciplinaire, pédagogue et gestionnaire de projets : Olivia-Manissa est assurément une et plusieurs à la fois.

 

Une enfance artistique en Nouvelle-Calédonie

Olivia est issue d’une famille métisse : un papa indonésien franco-irlandais né à Hienghène, et une maman originaire de métropole : de l’Aveyron.  C’est une famille d’artistes. Son père est musicien, patrimoine de la culture calédonienne depuis 50 ans ; qui sera d’ailleurs célébré dans quelques semaines au Centre Culturel du Mont Dore lors du spectacle : Ardi Panatte, 50 ans de Musique - Rêvons ensemble les belles soirées calédoniennes.

Sa mère est artiste également, même si elle n'arrive pas à se l'avouer, du moins c’est ainsi que le ressent Olivia-Manissa :

 

Je pense que c'est la société qui nous brime et qui nous fait mettre de côté nos compétences créatives et instinctives premières. Ma mère est une grande artiste, mais elle est de celles qui vivent dans l’ombre et portent les autres.

Ses parents l'ont toujours éduquée dans la communication : parler, être dans le dialogue et exprimer ses émotions. A l’âge de 3 ans sa mère l'emmène à la FOL (Fédération des Oeuvres Laïques), une ancienne salle de spectacles très prisées dans les années 80 sur la colline aux poètes qui recevait de grands artistes internationaux. Un soir s’y produisent les danseurs de l'Opéra de Paris : « J’ai eu un coup de foudre. Pour moi, ça a été révélateur ! » me confie Olivia-Manissa.

Malgré son jeune âge elle commence les cours de danse, du jazz pour commencer puis la danse classique dans les sous-sol de la FOL avec Annie Missègue (pionnière de la danse classique à Nouméa) et ses Jeunes Ballets Calédoniens jusqu’à ses 15 ans. En parallèle elle se passionne pour la musique également. En 2000 elle intègre la Compagnie MAADO de Thierry Bain.

« En Nouvelle-Calédonie Véro et Thierry sont des parrain-marraine pour nous tous. Ils m’ont donné l’opportunité d'avoir mes premières expériences pré-professionnelles sur scène. »

Et cette expérience lui confirme ce qu’elle ressent déjà : elle a trouvé sa voie.

 

Des études fondatrices et formatrices en Métropole

Mais les études d’abord ! Elle part en Métropole et commence des études d’économie et gestion à Montpelier ; études avortées par la rencontre avec une pianiste étudiante en : Musicologie ! Mais est-ce possible ? On peut étudier la musique à la fac ? L’économie et la gestion ne font pas fait le poids : Olivia-Manissa entame une licence et puis un master en Musicologie.

Les rencontres avec d’autres artistes / étudiants des 4 coins du monde s’enchaînent et un camarade de promotion lui parle de la formation Opéra Junior. Sans hésiter elle passe l’audition et elle est prise. La voilà qui intègre les masters class de Didier Lockwood, et joue dans son opéra latin-jazz « Libertad ! » et d’autres pièces dirigées par Valérie de Sainte Agathe et Vladimir Kojoukharov aux côtés de la chorégraphe Patricia de Anna, de la chanteuse lyrique Guillemette Laurens etc.

 

C’est comme un double cursus pour l’artiste : étudiante à la fac d’un côté et en pleine formation scénique avec des chorégraphes, des metteurs en scène, des chefs de chœur, des artistes de renom de l’autre.

 

C'était la première fois que les deux disciplines se rencontraient à l'intérieur de moi. Avant je pratiquais les deux en parallèle et grâce à la formation à Opéra Junior les deux ont fusionné, les trois même parce que c’est à ce moment-là que j’ai goûté au théâtre. Et là c'est le début de la Reliance. 

Elle intègre ensuite l’Institut Supérieur des Arts de la Scène chez Rick Odums, une école de performing arts, où elle accumule les rencontres et les expériences. Le chemin se dessine et Olivia-Manissa ne le quittera plus.

 

L’Indonésie, le topeng et la rencontre avec Magali Song

Par le biais d’une amie rencontrée à Opéra Junior, Olivia-Manissa décide de partir en Indonésie faire une master class de Topeng (danse indonésienne exécutée avec un masque) auprès d’Elizabeth Cecchi fondatrice du Théâtre Zô.

 

Crédits Photo : Tropenmuseum, part of the National Museum of World Cultures
Crédit Photo : Tropenmuseum, part of the National Museum of World Cultures

 

À ce stage sont présents 5 Français dont une autre calédonienne : Magali Song. Coïncidence ou destin, les 2 artistes se trouvent. Leurs parcours sont différents mais parallèles. Leurs destins se sont déjà croisés plusieurs fois, géographiquement et de par leurs papas respectifs tous deux amis musiciens de Nouvelle-Calédonie. Mais la rencontre devait se faire là : en Asie du Sud-Est, chacune en quête d’elle-même et des autres à travers leur pratique artistique ; l’effet miroir était tel qu’il était évident que c’était là le début d’une grande amitié et d’un travail en collaboration.

 

On s'est rencontré à la source. À l’endroit où tout ce que j'avais appris pendant des années c’est assemblé, relié, unifié. Là-bas je me suis rencontrée. On dit que pour apprendre il faut comprendre, c’est à dire prendre avec soi et bien c’est ce que j’ai expérimenté. 

me confie Olivia-Manissa.

 

Outre la rencontre avec Magali, le stage avec Elisabeth Cecchi est intense et sa rencontre avec Gusti Aji Wengker (artiste danseur, musicien et pédagogue) la marque profondément. Ce voyage fut décisif pour l’artiste. Pour elle Gusti Aji est l’incarnation de l’interdisciplinarité qu’elle ressent en elle et cherche à développer en tant que créatrice et pédagogue.

À son retour en France, elle raconte ce voyage « initiatique » à Manuel Bachet alors responsable de du secteur culturel à La Maison de la Nouvelle-Calédonie à Paris. Il en est persuadé, elle doit raconter cette histoire : son histoire, cette quête initiatique et ce métissage est propre à bon nombres de Calédoniens. Comme une évidence elle appelle Magali Song et ce sont les débuts de leur Compagnie :  Les Arpenteurs du Caillou.

 

Les Arpenteurs du Caillou et le premier spectacle : Traversée(s)

En séjour en Nouvelle-Calédonie le projet commence à se mettre en place. La maison de la Nouvelle-Calédonie les met en lien avec la province Nord pour monter leur projet d’immersion-création : Traversée(s).

C’est sous le regard bienveillant de Corinne Delaveuve qu’elles démarrent le projet ; et tout s'enchaine : la rencontre avec Richard Digoué qui leur conseille de travailler avec Simon Poani chef de danse de la troupe Tyiaou à Bopope, les immersions et résidences entre Bali, la tribu de Bopope et le Centre Culturel Tjibaou.

En 2012, l’Odyssée d’une jeune femme en quête d’identitaire prend vie en salle Sisia en co-production avec le Centre Culturel Tjibaou.

 

 

Malgré le succès de ce premier spectacle, Olivia-Manissa se cherche toujours : 

« J'étais au début de ma carrière et j'avais cette soif de toucher à plein de choses. J’étais en permanence en train de me reformuler et de me questionner. »

Une chose est sûre, de sa collaboration complice avec Magali elle a rencontré une famille de théâtre : un langage théâtral corporel et dansé qui lui permet peu à peu d’éclore et avec qui elle continue de créer. 

Mais pour l’instant l’aventure est ailleurs, la transmission la passionne : elle a encore besoin d’explorer – soi-même et les autres ; et elle repart pour la Métropole préparer son diplôme d’État en danse contemporaine.

 

L’expatriation – Partir, S’enrichir, Revenir

La Métropole est aussi synonyme de rencontres dans le parcours d’Olivia-Manissa. Notamment les rencontres avec les Calédoniens expatriés grâce à la Maison de la Nouvelle-Calédonie à Paris : parmi tant d’autres certaines rencontres la marque ; comme celle avec Wenic Bearune de Maré, avec Jean Boissery, Annabelle Gransagne ou encore Rémy Vachet : tous expatriés à Paris à la même période. Des rencontres qui l’ont aussi mise sur le chemin de la réflexion politique du pays comme avec Denis Pourawa.

« J'avais beaucoup de questionnement et ils m'ont apporté des réponses que je n'avais jamais entendu ni à l’école ni à la maison. »

Tous ensemble ils ont eu l’opportunité de représenter la Calédonie en tant qu'artistes expats, notamment lors de l'Année des Outre-Mer en 2011 et 2012, avec des lectures en mouvement sous la direction de la compagnie de la Feuille d’Or. Ils jouent dans différents lieux parisiens (le Quai Branly, le Jardin d’acclamation etc). et font entendre les mots « de chez eux » (Déwé Gorodé, Jean-Marie Tjibaou, Nicolas Kurtovitch…).

Même si souvent on parle du grand départ que représente l’expatriation, on parle moins souvent du retour. Le « rapatriement » est souvent plus compliqué et plus intense que le départ lui-même. Sur le spectacle « Portrait » en 2011 et 2012 - premier volet d’une belle série de portraits réalisée par le collectif Nyian sous la direction de Richard Digoué - cette phrase d’Olivia-Manissa résonne encore :

 

Partir pour revenir. Pour mieux revenir. Mais comment revenir ?

Après 12 années « d’ailleurs » extrêmement constructrices, elle ne sait pas exactement comment revenir « au Pays ». « J'avais l'impression que j'étais déconnectée de la réalité calédonienne. J'avais besoin de me rendre à cette source mais je ne savais pas comment. »

Ce sont, entre autres, Richard, Corinne et Simon qui vont œuvrer à ce retour.

 

Les multiples facettes du retour aux sources

De retour en Nouvelle-Calédonie, Olivia-Manissa continue d’ajouter des cordes à son arc et passe de l’autre côté du miroir en travaillant à la Direction de la Culture Province Nord. Pendant 10 mois elle sillonne la région.

 

Travailler au sein de cette institution a été pour moi une opportunité grisante où je me suis connectée à une autre réalité du Pays que Nouméa et le Grand-Nouméa.

Puis elle est engagée en tant que professeure de danse contemporaine  à l’antenne du Conservatoire de Musique et de Danse sur Koné. En tant que pédagogue elle aime sensibiliser les jeunes artistes à leurs propres sensations et à leur créativité pour qu’ils ne soient pas seulement dans une technicité et dans la reproduction d’une forme. Tout ça en lien avec la culture Kanak puisqu’elle collabore avec Vincent Djamali, Simon Poani et Adeline Nicolas sur les classes CHAM dont l’un des objectifs est de mettre les élèves au centre du dispositif de création et de ré-encrer la jeunesse calédonienne dans leur contexte culturel. L’équipe pédagogique s’appuie essentiellement sur des contes, chants et instruments appartenant au bassin océanien.

 

Olivia Manissa Panatte donne des cours musique danse et expression corporelle en Nouvelle Calédonie

 

"J'aime témoigner de ces espaces extérieurs qui ont fait écho à mes multiples espaces intérieurs. On croit partir explorer le monde tel des arpenteurs et en fait c’est notre monde intérieur multiple que l’on découvre. Être « une équilibriste » est un challenge pour bon nombre d’entre nous ! » 

 

À partir de 2017, un de ces espaces intérieurs est la bulle familiale, qui se conjuguera avec un espace extérieur Canadien pour quelques temps. L’aventure Nord-Américaine lui fait explorer de nouvelles facettes d’elle-même. Grâce à ses nombreuses collaborations à Nouméa avec la metteure en scène chilio-québécoise Lorena Pizarro de la Compagnie Pied Libre, elle est introduite au studio Fragments Libres à Montréal. Et c’est auprès de la maitre Marie-Claude Rodrigue qu’elle est initiée au Qi Gong et notamment au Qi Gong Féminin et aux rituels à la lune.

 

Il y a les rencontres humaines -ces chemins de vie qui se croisent et qui nous nourrissent - et il y a les rencontres avec les pratiques qu’elle soit artistique ou spirituelle - qui nous font rencontrer notre vivance, notre authenticité. Celle avec le Qi Gong a transformé l’artiste et l’être humaine que je suis. 

me confie Olivia-Manissa.

 

Ce n’est que plus confiante et ancrée qu’elle prend alors le poste de chargée d'action culturelle au Studio 56 à Dumbéa sous la Direction d’Alice Pierre. La mission principale de ce studio est la création au service des publics, dont l'éducation artistique et culturelle en milieu scolaire. Belle opportunité pour Olivia-Manissa pour qui le partage est essentiel.

« On a mis en place plusieurs dispositifs dont ce que l'on appelle les capsules artistiques. Les artistes viennent sur le temps de la récréation faire découvrir leur pratique en arts vivants : théâtre, danse, musique. L’idée est d’éveiller la curiosité et pourquoi pas des aspirations. Ce n’est que du sensible. L’objectif étant de permettre aux enfants la découverte de différents univers artistiques. »

Quand le poste de Responsable d’Alice Pierre se trouve vaquant, c’est tout simplement qu’Olivia-Manissa prend la suite, dans la continuité de leur travail commun.

 

Toutes ces expériences au sein des collectivités Calédoniennes lui ont permis de comprendre les rouages institutionnels et aussi de tisser des liens de confiance avec les acteurs culturels du pays.

Elle est aujourd’hui à la fois artiste, pédagogue interdisciplinaire et gestionnaire de projets artistiques et culturels.

 

 

Sa dernière création : ELLES de Richard Digoué avec le Collectif Nyian

 

Avec ELLES Richard m'a offert l'opportunité dont tout artiste rêve : défendre son point de vue sans concession ni complaisance.

Pour son retour sur scène, le chorégraphe Richard Digoué lui a fait une confiance totale pour écrire les textes de son spectacle. Elle tient la scène pendant 1h20 de show intense où elle fait le lien entre 4 tableaux de danseuses : 4 danseuses de la nouvelle génération d’artistes calédoniennes. Elle devient, si ce n’est la grande sœur, en tous les cas la complice de ces jeunes artistes.

 

Olivia Manissa Panatte sur scène pour le spectacle ELLES de Richard Dugoue

 

ELLES présente 4 tableaux dénonçant les violences faites aux femmes et la place de la femme dans la société. Spectacle au positionnement engagé, Olivia-Manissa a eu 3 semaines pour s'auto mettre en scène. Elle a travaillé sous le regard bienveillant de Richard ; et a demandé l'aide de la comédienne Julie Durieux, de la Compagnie Caravane Spoutnik, qui a accepté de la coacher une après-midi à la veille de la première.

 

Olivia-Manissa ne tarit pas d’éloge sur son chorégraphe :

Richard Digoué est un révélateur : il vient chercher en nous ce que l’on a à dire, et ensuite il nous donne la liberté de le dire à notre manière. Il nous donne la parole. Il possède cette qualité des plus précieuse.

 

Les multiples territoires intérieurs de l’artiste Olivia-Manissa Panatte nous promettent encore de belles choses à voir, écouter et ressentir. Une personnalité qui a probablement déjà laissé son empreinte sur un génération de jeunes artistes calédoniens qui ont croisé sa route au détour d’un atelier ou d’un spectacle. Olivia-Manissa : un prénom composé comme un indice révélateur des multiples facettes de sa personnalité, de sa créativité et de sa générosité.

 

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