Dimanche 5 décembre 2021
Nouvelle-Calédonie
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Denis Pourawa: une simplicité apparente, une complexité évidente

Par Clotilde Richalet | Publié le 21/11/2020 à 09:00 | Mis à jour le 31/01/2021 à 20:42
écrivain kanak Denis Pourawa

S’ils ont quitté la Nouvelle Calédonie : la Nouvelle Calédonie ne les a jamais quittés. Éloignés pour quelques semaines ou plusieurs années, ils sont la preuve que l’on peut avoir des racines et des ailes. Partons ensemble à la rencontre de ces Calédoniens explorateurs, voyageurs, créateurs…

Aujourd’hui j’ai RDV avec Denis Pourawa: écrivain, conteur, poète...

J’ai écrit sans savoir que j'écrivais.

C’est une des premières choses que me confie Denis quand nous commençons à discuter.

 

Son rapport à l'écriture

Son premier rapport à l’écriture scolaire est un rapport de force : conflictuel. Déjà quand il avait 4 ou 5 ans et qu’il apprenait à l’école primaire de sa commune de Canala à écrire l’alphabet dans son petit cahier à lignes, les lettres prenaient leur indépendance et résistaient au carcan de ces 2 lignes droites imposées. Depuis les spirales dessinées sur les marmites en terre cuite de sa grand-mère Salomée, jusqu’à sa maitresse qui lui a un peu forcé la main pour écrire la lettre A « correctement » en lui disant « tu fais l’escargot et tu coupes la queue du rat » : les lettres ont pris leur place sur le papier. Et un jour où ses larmes se sont mises à couler de son visage sur la page : l’encre s’est délavée. Des dessins sont apparus, formant des figures et libérant son imaginaire. Denis s’est senti libéré.

C’est ainsi que Denis rentra dans l’écriture, dualité devenue duo entre son rapport à l’espace de la page et à l’imaginaire.

A partir de 11 ans Denis commence à écrire partout où il peut. A l'adolescence il écrit des poèmes sans savoir que c'est de la poésie, sans même savoir qu’il écrit sous la forme HAIKU : poème japonais très bref. Il les inscrit sur les murs de son quartier à la Vallée du Tir, puis sur les murs des couloirs du collège où il est étudiant, c’est son moyen de s'exprimer. Nous sommes dans la période dite des « évènements de 84 ». C’est à cette époque qu’il construit sa relation avec la liberté d’îlien du pacifique qui passe par la poésie.

 

La rencontre avec Laurence Viallard

En 1995 Denis commence à écrire pour des revues communales. Son chemin croise celui de Laurence Viallard, fraichement rentrée en Nouvelle Calédonie, et qui va ouvrir sa maison d’édition : Grain de sable.

Encouragé par ses sœurs et par un ami professeur, Denis entreprend de taper à la machine le manuscrit d’un roman initiatique qu’il a écrit. N’ayant pas de papier, il récupère toutes les feuilles qui lui tombe sur la main, et tape son texte au verso, sur la machine à dactylo de sa sœur Lydia.

Denis présente son manuscrit à Laurence. Elle sera sa première éditrice.

Laurence le forme également aux métiers de l’édition, il sera apte à comprendre l’envers du décor. Elle lui fournit un espace avec bureau et ordinateur pour qu’il puisse venir écrire quand il le souhaite. Plus qu’une collaboration : c’est le début d’une belle histoire.

 

L’album jeunesse : Téa Kanaké, l’homme aux cinq vies

Téa Kanaké est un mythe fondateur de l’aire Paicî au nord du pays.

C’est une autre partie de mon écriture, avec Téa Kanaké j'ai pu expérimenter l'oralité, l'oralité Kanak en particulier ; tout ce qui touche au mythe fondateur, à la mythologie et aux légendes.

Téa Kanaké est une parole sacrée exprimée par le clan. Cette parole sacrée a été offerte en don de lien et relation à Jean-Marie Tjibaou, pour la création de Mélanésia 2000 en 1975. Jean-Marie Tjibaou a fait don de cette histoire à la population Kalédonienne pour que Téa Kanaké soit offerte au plus grand nombre et de différentes manières.

 

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Il y a différentes parties :  scientifique, sociologique, ethnologique, anthropologique etc. La dernière partie est la partie artistique. Denis est invité à prendre en charge la partie littérature jeunesse. Et bien sûr il l’écrit sous forme poétique.  

Je me suis approprié cette histoire, et je l'ai fait évoluer de manière poétique dans un autre langage imaginaire offert aux jeunes générations.

Cette fusion des imaginaires des pays coutumiers kanak n'existait pas sous forme littéraire. Ici Denis expérimente. Il n’y a pas de précédent de cette création de l’oralité à l’écriture. C’est une pure création: la fusion des paroles sacrées ancestrales en un poème fondateur pour l’imaginaire de la jeunesse, pour la création et la naissance d’un peuple en devenir.

 

Les voyages, les rencontres, Paris et l’expatriation

Denis est invité à plusieurs reprises à Paris, d’abord en 2005 pour le Salon du Livre à Paris où il présente son album jeunesse « Téa Kanak, l’homme aux cinq vies ». Un vif succès auprès des nouvelles et jeunes générations d’éditeurs parisiens qui trouvent les propositions des éditions Grain de Sable pertinentes et dans l’air du temps. Il voyage en Bretagne pour faire des interventions dans des lycées et universités. Il est invité à la Comédie Française pour la Semaine de l’Océanie où sera interprété une de ses saynètes : Waôh, l'ermite scientifique en 2006. Son troisième voyage en France vient d’une invitation du service culturel international de la Ville de Paris pour effectuer une résidence de création à la Cité Internationale des Arts, expérience passionnante qui lui permet d’échanger avec des artistes du monde entier. 

Je suis dans une puissance de création qui avait commencé au pays et qui continue aujourd’hui, donc je n'ai jamais senti de déracinement.Je n'ai pas le sentiment de me perdre ou d'être arraché à quelque chose.Ce que j'ai créé là-bas : je viens le partager ici.Ce que je créé ici je le partage là-bas. C’est ma force.

Depuis Denis est en expérimentation de sa poétique Kanak en France.

 

L'instant décisif : Publication de « Entrevoir les Mots des Murs » en 2009

Laurence Viallard, son éditrice, a fait une série de photographies de maisons abandonnées pendant les "événements" : des maisons brûlées, des maisons qui avait été habitées par des familles chassées pour certaines, des maisons abandonnées pour d’autres… On devine ici la violence et la dureté de l’histoire de la Nouvelle-Calédonie. Lors de ses recherches en brousse elle découvre des écrits sur les murs de ces maisons et commence à les prendre en photo. 

Elle fait part de sa découverte à Denis et ensemble les voilà partis à travers le pays en quête de ces écrits, témoignages d’une époque. C’est sur la base de ce travail que Laurence lui propose d'écrire avec elle le recueil Entrevoir les Mots des Murs. Ici l’art et la poésie ont été les armes miraculeuses de guérison contre la douleur et la souffrance de tout un peuple.

 

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Toutes leurs recherches sont aujourd’hui archivées au centre culturel Tjibaou et aux archives de la Nouvelle-Calédonie.

 

Le Centre Culturel Tjibaou

Le centre culturel Tjibaou est un établissement public destiné à promouvoir la culture Kanak, il est situé au Nord de Nouméa. Bâti entre 1995 et 1998 sur les plans de l'architecte Renzo Piano, il est à la fois un pôle de développement de la création artistique Kanak et un lieu de rencontres et d’échanges internationaux.

Le travail qui a été fait depuis le début avec Emmanuel Kasarhérou est extraordinaire, il faut le dire : rassembler toutes ces œuvres du Pacifique et les montrer, c'était l'esprit de Jean-Marie Tjibaou.

Pour lui, le centre culturel Tjibaou n'est pas simplement un centre culturel kanak. Jean-Marie Tjibaou désirait un lieu qui favoriserait le lien relationnel avec toutes les îles du Pacifique c'est-à-dire que les artistes aborigènes puissent venir faire des résidences de création avec les artistes néo-zélandais, wallisiens, tahitiens etc. ; et qu'il y ait ensuite à partir du centre culturel Tjibaou un rayonnement qui se diffuse à l'intérieur de la société calédonienne.

« Notre identité, elle est devant nous. » Ces paroles de Jean-Marie Tjibaou résonnent, et pour Denis on peut aller plus loin ; plus loin sur la question de la place de la Nouvelle-Calédonie dans l’Océanie. Plus loin dans la liberté de prendre ses propres décisions.

L'envergure politique de l'imaginaire de Jean-Marie Tjibaou va bien au-delà de notre petitesse Kanako-Calédonienne.

 

L’origine du mot : KANAK

La première fois que Denis a entendu le mot kanak dans la maison familiale remonte à 1982 lors de l'assassinat de Pierre Declercq. Le père de Denis était un responsable politique.  Un soir alors qu’il rentre à la maison il entend son père discuter avec des collègues et dire que Declercq : « est mort pour les Kanaks ».

Son père lui explique : « les Kanaks c’est nous, c’est toi. ». Kanak signifie les vrais hommes du pays.

Les hommes politiques et intellectuels de l'époque avaient décidé de prendre le mot Canaque écrit en français qui était une insulte et un mot péjoratif. C'est inspiré de la pensée de la négritude, lancé par Césaire et Senghor. C'est une façon d'utiliser le rapport de force intellectuel et imaginaire avec l'autre pour être dans un rapport de remise en question du fait colonial, et ça c'est propre à la négritude.

 

Son œuvre emblématique? 

Le mot de la fin est pour l’artiste, tout en modestie il me nomme La Taraudière quand je lui demande l’œuvre la plus emblématique de sa carrière.

 

nouvelle-calédonie écrivain kanak

 

 

C'est une expérimentation du chant poétique de l'imaginaire Kanak que j'ai expérimenté sous différentes formes et techniques de respiration. Nous cherchons à retrouver notre respiration originale dans un monde superflu et artificiel.

Vous savez ce qu’il vous reste à faire…

 

 

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Clotilde richalet

Clotilde Richalet

Photographe et voyageuse passionnée, expat à travers les Amériques et en Asie du Sud-Est, l'exploration journalistique et culturelle se poursuit aujourd'hui dans le Pacifique.
1 Commentaire (s) Réagir
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shinraiko dim 22/11/2020 - 13:47

Bonjour, pouvez-vous remettre son A au nom de Viallard ? Il en serait très heureux.

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