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Lisa Greenwald : l’historienne rend hommage aux féministes françaises

Par Elsa Stephan | Publié le 12/09/2019 à 16:37 | Mis à jour le 13/09/2019 à 15:27
Féministe

Lisa Greenwald, prof d’histoire à Stuyvesant High School, a vécu à Paris dans les années 1980 et s’est passionnée pour l’histoire des féministes françaises. De ses recherches, elle a tiré un livre, Daughters of 1968: Redefining French Feminism and the Women's Liberation Movement, qui vient de paraître chez Nebraska University Press et qu’elle présentera le 19 septembre à New York. Nous l’avons rencontrée.

 

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Lisa Greenwald

 

Lepetitjournal.com New York : Pourquoi vous êtes-vous intéressée au féminisme français?

Lisa Greenwald : En 1986, je venais de finir mon Master en « histoire des femmes et du genre », un des premiers programmes sur le sujet. Je voulais faire une pause avant de commencer ma thèse et, lorsqu’une amie m’a invitée à Paris, j’ai donc accepté. J’ai pris des cours de français à La Sorbonne et j’ai été surprise de voir qu’il n’y avait aucun groupe féministe à la fac. Personne ne savait de quoi je voulais parler. On m’a dit que le féminisme appartenait au passé : c’était un anachronisme. La France me paraissant assez sexiste, il m’a semblé qu’elle avait besoin du féminisme. Mais pourquoi les femmes que je rencontrais ne semblaient-elles pas partager mon avis?

J’ai donc voulu en savoir plus. J’ai découvert que le féminisme en France avait été incroyablement influent au cours des deux derniers siècles, et ce surtout pendant les décennies qui avaient précédé mon arrivée. Il avait véritablement transformé la France au niveau économique, légal et politique mais le mouvement s’était essoufflé au milieu des années 1980. Dans mon livre, j’analyse la renaissance du féminisme dans la France d’après-guerre, sa transformation en mouvement de grande ampleur dans les années 1970 puis sa dissolution à la fin des années 70.

 

Pourquoi le féminisme a-t-il une connotation négative en France et cela diffère-t-il aux États-Unis?

Je ne sais pas si c’est toujours le cas aujourd’hui. La nouvelle génération de femmes a été stimulée par de multiples facteurs en lien avec leurs propres attentes mais aussi avec la dimension internationale que prennent les mouvements politiques et culturels à travers les réseaux sociaux. Le mouvement #BalanceTonPorc a galvanisé beaucoup de jeunes femmes, qui, si elles n’étaient pas déjà convaincues,  voient le féminisme sous un autre jour. Ça a fait resurgir l’idée selon laquelle « le privé est politique », leurs expériences ordinaires peuvent avoir une valeur qui dépasse le cadre privé.

Mais historiquement, le féminisme avait une connotation négative en France pour plusieurs raisons. Pour en citer quelques-unes : quand les féministes ont commencé à revendiquer le droit à la contraception au début du vingtième siècle, elles ont été attaquées par les natalistes qui pensaient que le contrôle de naissance entraînerait la mort de la France. Les hommes français voulaient garder leur statut de chef de famille, ce qui était inscrit au code civil. Le fait que les Français valorisent à ce point la séparation entre la sphère privée et publique a forcé les féministes à mener un combat difficile pour changer les comportements. Pour revenir à #BalanceTonPorc, on voit bien comment cela s’est manifesté dans la lettre ouverte de Catherine Deneuve, qui affirmait qu’il fallait, certes, dénoncer le sexisme mais aussi préserver les relations privées et le choix des femmes de se comporter avec les hommes de manière libre. Enfin, la culture française semble adhérer à des rôles de genre définis et conçoit la sexualité d’une manière plus fixe et restreinte que la culture américaine.

 

Pourquoi l’attachement des français à la « féminité » a-t-il, selon vous, desservi la cause des femmes?

La « féminité » a longtemps été considérée comme le reflet du pouvoir des femmes et de leur identité. Elle était synonyme de force et non pas de faiblesse. Mais, historiquement, cela n’a pas aidé les femmes. Lors de l’avènement de la société bourgeoise au dix-huitième siècle, la féminité a été définie au détriment du pouvoir des femmes dans la société et cette absence de pouvoir envahissait toutes les sphères de la société : éducation, travail, mariage, maternité, contrôle du corps etc. Quand les femmes n’avaient pas de rôle concret au niveau politique et institutionnel, leurs besoins n’étaient pas pris en compte et on attendait d’elles qu’elles servent les intérêts des hommes ou de l’Etat. Cela transparaît à travers la politique nataliste menée en France pendant 150 ans ou encore à travers les lois sur le viol et l’infidélité, lois qui privilégiaient les hommes. Ils étaient libres de faire ce qu’ils voulaient du corps des femmes.

Cela étant dit, on vit maintenant au vingt-et-unième siècle, époque où la parité est inscrite dans la loi. De nombreuses femmes désirent faire l’expérience d’une sexualité et d’une identité de manière différente de celle des hommes et elles ne voient pas pourquoi le faire devrait forcément signifier qu’elles doivent accepter une quelconque forme de discrimination. La féminité (comme la masculinité) et l’égalité ne sont pas incompatibles à leurs yeux.

 

Pouvez-vous nous raconter les difficultés et réactions que vous avez rencontrées lors de conférences universitaires?

Il m’a fallu plus de vingt ans pour que mon sujet (l’histoire politique du féminisme dans la France du vingtième siècle) soit considéré comme digne d’intérêt aux États-Unis. Ce que l’on appelle depuis trente ans le « French feminism » aux États-Unis est une invention des universitaires américains : définir le féminisme comme un phénomène linguistique post-moderne a donné l’impression que les Américains n’avaient aucune idée de ce qui se passait en France. Et pire que cela : les universitaires américains, sans doute enfermés dans une tour d’ivoire, ont interprété le travail de certains romanciers et philosophes comme « féministes » et n’ont pas cherché à s’intéresser à d’autres figures engagées en politique.

 

À votre avis, le féminisme français contemporain peut-il être un exemple pour les États-Unis? 

Tout à fait ! Malgré leur apparence « rétrograde » et leur attachement aux rôles de genre, les Français sont en avance sur tant de points. Les féministes françaises ont bénéficié du code Napoléon tout autant qu’elles l’ont combattu. C’est un système qui définit un problème, l’étudie et avance une solution rationnelle qui s’applique à l’ensemble de la France. Si l’on compare les lois Neuwirth et Veil ainsi que le système de protection sociale en France à celui des États-Unis, on voit qu’ici un patchwork d’assurances privées et de décisions juridiques permettent à certains états d’accroitre ou de restreindre les droits reproductifs des femmes, qui reposent alors sur des fondations légales fragiles.

La parité, ardemment défendue par des militantes féministes comme Yvette Roudy, Gisèle Halimi, Françoise Gaspard et Claude Servan-Shreiber, est une loi en France, ce qui est inconcevable aux États-Unis, pays où on fait pourtant l’apologie de la « liberté ».

Mon livre est, je crois, le premier ouvrage en anglais à évoquer le pouvoir politique de la deuxième vague féministe en France. Les féministes américaines auraient tant à apprendre de leurs consœurs françaises et j’espère que mon livre sera une modeste contribution.

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Elsa Stephan

Après des études de médias, sciences politiques et littérature, Elsa Stephan enseigne dans le département d'études françaises à l’université Columbia à New York, où elle vit depuis 2017. Elle est passionnée par l’histoire de la condition féminine.
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