Ils font des films, organisent un festival et ont même transformé le foot en outil d'intégration pour des travailleurs étrangers saisonniers. À Châteauguay, Sandra Cerdeline et Philippe Sévigny construisent leurs projets avec une conviction : plutôt que d'attendre que les structures existent, mieux vaut commencer par les créer.


Derrière le Festival de cinéma Plan d’ensemble, il y a un duo qui travaille ensemble depuis plusieurs années. Sandra Cerdeline et Philippe Sévigny sont cinéastes et producteurs, mais leur terrain d’action dépasse largement les plateaux de tournage. En Montérégie, ils ont fait de la culture, de l’intégration et même du sport différentes portes d’entrée vers un même objectif : rapprocher des personnes qui ne se seraient pas nécessairement rencontrées.
Plan d’ensemble est l’une des traductions de cette manière de fonctionner. Face à ce qu’ils considéraient comme un espace manquant pour les créateurs indépendants, Sandra et Philippe ont choisi de le construire eux-mêmes.
Du journalisme au cinéma
Sandra Cerdeline est originaire du Cameroun et a étudié au Québec, notamment à l’Université Laval. Son premier choix professionnel était le journalisme. Elle s’en est progressivement éloignée, estimant que le cinéma lui offrait une liberté d’expression correspondant davantage à sa personnalité.
« Je pouvais exprimer mon ressenti », explique-t-elle. Pour elle, l’image permet de montrer ce qui mérite d’être célébré, mais aussi de questionner ou de critiquer une réalité en laissant au spectateur sa propre perception.
Elle se définit comme cinéaste indépendante depuis 2017. L’année précédente, elle avait lancé un média, la Télévision de la diversité. La pandémie a interrompu cette expérience, mais pas son engagement dans l’audiovisuel. Elle poursuit depuis son travail de production et de réalisation.
Philippe Sévigny, le partenaire de longue date
Dans ce parcours, Philippe Sévigny occupe une place particulière. Sandra Cerdeline parle de lui comme d’un collaborateur avec lequel elle travaille depuis des années. Ensemble, ils ont produit plusieurs œuvres et continuent de développer des projets audiovisuels.
Leur complémentarité semble être l’un des moteurs de leur association. Lorsqu’elle parle de leur travail commun, Sandra insiste moins sur une répartition rigide des fonctions que sur cette capacité à avancer ensemble. « On se comprend très bien, on se complète », résume-t-elle.
Tous deux continuent d’ailleurs à produire parallèlement au festival. Lors de notre entretien, ils travaillaient notamment sur un projet documentaire lié aux Jeux olympiques de Montréal de 1976. Un autre projet abordant le féminicide et la violence conjugale était également évoqué. Les deux cinéastes restent toutefois volontairement discrets sur ces productions encore en développement.
Faire quelque chose pour leur territoire
Il y a environ quatre ans, les deux collaborateurs se sont posé une question : puisqu’ils vivaient en Montérégie et travaillaient dans le cinéma, que pouvaient-ils apporter à leur propre territoire ?
La réflexion s’est nourrie de leur expérience professionnelle, mais aussi de leur observation des politiques culturelles municipales. Sandra Cerdeline a notamment contribué en 2024 aux travaux entourant la politique culturelle de Châteauguay.
Ils ont surtout constaté que les politiques culturelles parlent beaucoup des œuvres et de leur rayonnement, mais que les personnes qui les fabriquent restent souvent moins visibles. Scénaristes, réalisateurs, techniciens, producteurs indépendants ou étudiants peuvent créer des films sans disposer ensuite des lieux et des réseaux nécessaires pour les montrer. Plan d’ensemble est né de cette volonté de leur ouvrir une porte.
Complexe X Immigration, accueillir et créer des liens
L’engagement de Sandra Cerdeline dépasse le domaine culturel. Elle est également directrice générale de Complexe X Immigration, un organisme qui accompagne les immigrants dans leur installation et leur intégration au Québec.
Son action commence par l’accueil et l’information : faire connaître les activités proposées dans la région, renseigner les nouveaux arrivants sur leurs droits et leur offrir une écoute. L’objectif est aussi de briser l’isolement, favoriser la création de liens et faciliter leur inclusion dans leur nouveau milieu de vie.
Complexe X Immigration est par ailleurs partenaire d’Immigrant Québec, un acteur de l’accompagnement des nouveaux arrivants auquel LePetitJournal.com a déjà consacré un article.

Le foot comme autre terrain de rencontre
Cette mission prend parfois des formes moins conventionnelles. L’une d’elles se joue loin des salles obscures : sur un terrain de foot.
Depuis 2022, Sandra Cerdeline organise avec Andro Perez, originaire du Chili, un championnat entre fermes à Saint-Rémi, en Montérégie-Ouest. Tous deux partagent une passion pour le foot et voient dans ce sport, extrêmement populaire dans de nombreux pays d'origine des travailleurs qu'ils accompagnent, un moyen naturel de créer des liens.
La compétition oppose des équipes composées de travailleurs étrangers saisonniers qui représentent les différentes exploitations agricoles où ils sont employés. De juin à septembre, une quarantaine de fermes participent aujourd’hui au championnat.
Au-delà du classement et des matchs, le rendez-vous offre à ces travailleurs, souvent présents au Québec pour quelques mois et dont le quotidien est largement rythmé par leur emploi, une occasion de rencontrer des saisonniers d’autres fermes et de créer des liens. L’expérience a même été prolongée en hiver, avec une formule qui rassemble, selon Sandra, une vingtaine d’équipes le dimanche.
À première vue, un championnat de foot entre fermes et un festival de cinéma ont peu de choses en commun. Pourtant, la démarche est sensiblement la même : partir d’une passion partagée pour créer un rendez-vous, provoquer des rencontres et faire tomber des frontières entre des personnes qui, autrement, auraient eu peu d’occasions de se croiser.

Refuser d’enfermer la diversité
Cette même volonté de créer des espaces de rencontre se retrouve dans la manière dont Sandra et Philippe ont imaginé Plan d’ensemble. Le festival revendique son caractère interculturel, mais ses fondateurs ne veulent justement pas en faire un événement réservé à une communauté particulière.
Ils se méfient d’une conception de la diversité qui finirait par recréer des catégories étanches. Leur ambition est plutôt de mettre dans les mêmes salles des cinéastes aux parcours différents, des étudiants et des professionnels, des Québécois établis depuis plusieurs générations et des créateurs venus d’ailleurs.
Cette volonté se retrouve jusque dans la programmation : films canadiens et internationaux, productions étudiantes, œuvres engagées, animation ou cinéma à vocation écologique sont appelés à cohabiter.
Semer sur plusieurs terrains
Sandra Cerdeline emploie elle-même l’image de la graine pour expliquer sa manière d’envisager l’action. Le changement, dit-elle, devient possible lorsque chacun apporte la sienne.
Avec Philippe Sévigny et Andro Perez, cette idée s’est traduite au fil des années sur des terrains parfois inattendus. Produire des films, accompagner des nouveaux arrivants, transformer le foot en lieu de rencontre entre travailleurs saisonniers ou créer un festival de cinéma : les projets diffèrent, mais procèdent d’une même envie de faire émerger quelque chose là où ils perçoivent un besoin.
Sandra et Philippe ne semblent d’ailleurs pas vouloir s’arrêter à ce qu’ils ont déjà construit. Leur activité de producteurs se poursuit, de nouveaux documentaires sont en préparation et Plan d’ensemble commence à regarder au-delà de Châteauguay.
La graine évoquée par Sandra n’est donc peut-être pas seulement celle que l’on plante en espérant la voir pousser. Chez elle et Philippe, elle raconte surtout une manière d’avancer : semer à plusieurs endroits, observer ce qui prend racine et continuer à cultiver ce qui rassemble.
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