Édition internationale

Christophe Berthet, l’homme qui a fait de l’immigration un réseau

Arrivé au Québec en 2008, Christophe Berthet n’avait pas vocation à devenir une figure centrale de l’écosystème migratoire. Confronté aux réalités de l’intégration professionnelle, il transforme rapidement son expérience personnelle en projet collectif. À l’origine du développement du site Immigrant Québec, du Salon de l’immigration et du Sommet de l’immigration, il a progressivement structuré un espace de rencontres entre nouveaux arrivants, institutions et acteurs économiques. Son parcours raconte autant une trajectoire individuelle qu’une manière de penser l’immigration : non pas comme un simple déplacement, mais comme une mise en relation.

Christophe Berthet Christophe Berthet
Arrivé au Québec en 2008, Christophe Berthet a transformé une expérience personnelle d’immigration en un réseau devenu incontournable pour les nouveaux arrivants. Photo Courtoisie
Écrit par Bertrand de Petigny
Publié le 24 avril 2026

 

Du choc du froid à l’ancrage québécois

Il y a des trajectoires qui ne se planifient pas. Celle de Christophe Berthet commence presque par une déception. En 2003, alors cadre chez BNP Paribas, il s’attend à un voyage d’entreprise au soleil. Ce sera finalement le Québec, en plein mois de janvier. Le froid, d’abord, puis une révélation. « Je ne suis pas un homme du froid… mais ça m’a énormément plu. »

Très vite, le séjour se transforme en attachement. Retour en famille, achat d’un terrain dans les Laurentides, construction d’un chalet. Le décor est posé : l’immigration ne sera pas une fuite, mais un choix.

En 2008, il franchit le pas. Résidence permanente obtenue depuis la France, arrivée au Québec quelques mois plus tard. Sans rupture avec son pays d’origine, mais avec une intention claire : vivre autrement. « J’avais une très belle vie en France… je voulais offrir une expérience différente à mes enfants. »

 

Apprendre à recommencer… même quand on a déjà réussi

Comme beaucoup de nouveaux arrivants qualifiés, Christophe Berthet se heurte rapidement à une réalité : son expertise ne se transpose pas immédiatement. Spécialiste du financement d’actifs informatiques — un domaine de niche — il découvre un marché qui ne correspond pas à son expérience. Et un choc culturel plus concret encore : le CV.

Photo, permis de conduire, situation familiale… autant d’éléments encore présents dans son dossier français, mais inadaptés au contexte québécois. « Je suis arrivé avec un CV bien français… et j’ai vite compris que ça n’allait pas fonctionner. »

Le tournant se joue pourtant sur une rencontre. Une DRH croisée dans un salon, une discussion improvisée, puis une opportunité : développer le marché des nouveaux arrivants pour un groupe d’assurance. Un premier ancrage. Et déjà, une intuition.

 

L’idée simple qui n’existait pas

Deux mois après son arrivée, Christophe Berthet pose une question qui va structurer les quinze années suivantes : pourquoi n’existe-t-il aucun lieu où se rencontrent les immigrants et les professionnels qui les accompagnent ? La réponse est simple : parce que personne ne l’a encore créé. Alors il décide de le faire.

Son idée initiale est claire : créer un salon dédié à l’immigration, un espace de rencontre, d’information et de circulation des opportunités. À l’époque, l’idée surprend.

« Quand on en parlait, personne n’y croyait vraiment… même si tout le monde savait qu’il y avait un manque. »

Pour concrétiser ce projet, il s’allie à une structure existante mais peu active, Immigrant Québec, qui devient le cadre de développement de l’initiative. Nous sommes autour de 2010. Le projet démarre modestement, avant de s’enrichir progressivement de guides, d’un site web et d’autres outils d’accompagnement.

 

Christophe Berthet
Christophe Berthet prenant la parole lors du Salon de l’immigration et de l’intégration au Québec.


 

Bâtir un écosystème, pas seulement un service

Quinze ans plus tard, les chiffres donnent la mesure du chemin parcouru. Plus de 100 000 visiteurs cumulés aux salons. Des dizaines de milliers de professionnels impliqués. Un site qui attire plus de 100 000 visiteurs uniques chaque mois.

Mais l’essentiel n’est pas là. Ce que Christophe Berthet revendique, c’est la création d’un espace de connexions.

« Les gens viennent parfois sans savoir ce qu’ils cherchent… et repartent avec quelque chose qui change leur vie. »

Un rôle d’interface, entre institutions, entreprises, organismes et individus. Un rôle devenu central dans une province où l’immigration est un levier économique structurant.

 

Du Salon au Sommet : structurer la conversation

En 2018, une nouvelle étape s’impose. Après les rencontres, place au débat. Christophe Berthet relance l’organisme et crée le Sommet de l’immigration, un événement annuel qui rassemble aujourd’hui près de 500 professionnels.

Fonctionnaires, dirigeants d’organismes, entreprises, juristes, acteurs du développement économique : tous les niveaux de décision y sont représentés. On y parle francisation, intégration, régionalisation, marché du travail. Mais surtout, on y confronte les points de vue.

« Je voulais qu’on parle des enjeux de l’immigration… qu’on fasse avancer les choses. »

Le rendez-vous s’impose progressivement comme un moment clé de l’écosystème québécois.

 

Christophe Berthet
Christophe Berthet prenant la parole à l’ouverture du Sommet de l’immigration au Québec.

 

L’immigration, entre nécessité et tension mondiale

Avec le recul, Christophe Berthet porte un regard lucide sur les mutations du phénomène migratoire. L’immigration n’est plus seulement une question d’accueil. Elle est devenue un enjeu de compétition internationale.

Santé, éducation, technologies : les talents circulent, mais aussi se raréfient. Certains pays se retrouvent fragilisés. Il évoque notamment les tensions autour du recrutement d’infirmières en Afrique : « À un moment, on déshabille des pays… la concurrence est mondiale. »

Dans ce contexte, la frontière entre immigration, mobilité et expatriation devient floue. Les programmes temporaires servent parfois de tremplin vers une installation permanente. Une réalité que le Québec connaît bien.

 

Une identité entre Québec et Canada

Installé depuis près de vingt ans, Christophe Berthet revendique une double appartenance. Québécois par culture, canadien par sentiment.

« Je me sens très canadien, très québécois… pour moi, c’est la même chose. »

Ce qui l’attache profondément au territoire, c’est aussi la langue. Le français comme ancrage, comme résistance, comme richesse. « Un village gaulois… qui a su préserver sa langue dans un environnement anglophone. » Un regard extérieur, devenu regard engagé.

 

Ne jamais se contenter

Lorsqu’on lui demande comment il voit les dix prochaines années, Christophe Berthet ne parle ni de croissance ni d’expansion. Il parle d’innovation. « J’espère qu’on ne va pas s’embêter… et qu’on va continuer à créer. »

Derrière la formule, une constante : ne jamais figer un modèle qui repose justement sur le mouvement.

 

L’immigration comme lien plutôt que comme flux

À écouter Christophe Berthet, une évidence s’impose : l’immigration n’est pas seulement une question de flux, de chiffres ou de politiques publiques. C’est une question de liens.

Créer des ponts, organiser des rencontres, structurer des réseaux. Faire en sorte que l’arrivée ne soit pas une rupture, mais une continuité. Reste une interrogation, plus large, presque politique : dans un monde où les talents se disputent à l’échelle globale, saura-t-on préserver cet équilibre fragile entre attractivité, éthique et intégration ?

Ou faudra-t-il, demain, repenser entièrement notre manière d’accueillir — et de faire société ?

 

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