Édition internationale

Destiny Tchéhouali, du Bénin aux coulisses de la Francophonie numérique

Professeur à l'Université du Québec à Montréal (UQAM) et titulaire de la Chaire de recherche du Québec sur l'intelligence artificielle et le numérique francophone, Destiny Tchéhouali a contribué à faire émerger la découvrabilité comme un enjeu majeur des politiques culturelles. Mais derrière le chercheur engagé dans les travaux de l'OIF et de l'UNESCO se cache une histoire beaucoup plus personnelle, commencée au Bénin, devant un écran d'ordinateur, au milieu des années 1990.

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Destiny Tchéhouali intervient au Forum francophone de l’intelligence artificielle (FFIA), organisé à Montréal dans le cadre de MTL connecte 2026. Photos LPJ
Écrit par Bertrand de Petigny
Publié le 29 octobre 2026

 

 

Au milieu des années 1990, Internet fait ses premiers pas au Bénin. Le père de Destiny Tchéhouali lui confie alors une mission peu ordinaire pour un enfant de son âge : devenir le messager électronique de la famille.

Désormais, ce sera à toi d'envoyer et de recevoir les mails destinés à la famille.

Son père, qui avait étudié au Québec dans le cadre d'un programme de coopération avec le Bénin, connaissait déjà le potentiel de ces nouvelles technologies. Il avait participé au développement de l'enseignement technique dans son pays et voulait que son fils découvre à son tour ce nouvel univers.

Le jeune Destiny est fasciné. Mais davantage que la possibilité d'envoyer un message à l'autre bout du monde, c'est le fonctionnement même de cette mystérieuse toile qui l'intrigue. Comment une information peut-elle circuler ainsi, presque instantanément, entre deux continents ?

Cette question ne le quittera plus.

 

 

Du Bénin à la France, comprendre les réseaux plutôt que les programmer

Contrairement à ce que l'on pourrait imaginer, Destiny Tchéhouali ne choisit pas de devenir informaticien. Ce qui l'intéresse, ce sont les systèmes d'information, leur organisation et, surtout, les rapports de pouvoir qui déterminent la circulation des connaissances.

Il part étudier les sciences de l'information à Rabat, au Maroc. Pendant quatre ans, il se forme à la gestion documentaire et aux mécanismes de production et de diffusion de l'information.

De retour au Bénin, son premier emploi le conduit au Centre culturel français de Cotonou, aujourd'hui Institut français du Bénin, où il travaille notamment à la médiathèque. Une expérience qui le rapproche du monde de la culture, auquel il consacrera plus tard une grande partie de ses recherches.

Il poursuit ensuite ses études à Grenoble, à l'Institut de la communication et des médias.

C'est là que ses préoccupations prennent une dimension internationale. Au-delà des possibilités offertes par Internet, il s'interroge sur les inégalités d'accès aux technologies et aux connaissances entre les pays du Nord et ceux du Sud.

La fracture numérique devient son premier grand sujet de recherche, dans la foulée des débats et des initiatives nés du Sommet mondial sur la société de l’information, à Genève en 2003 puis à Tunis en 2005, pour la seconde phase. 

Il s'intéresse également aux associations et aux organisations qui militent pour un Internet plus ouvert et plus accessible. La solidarité numérique internationale, les logiciels libres et la coopération entre les continents nourrissent sa réflexion.

Puis vient le doctorat, à Toulouse, consacré aux politiques internationales de réduction de la fracture numérique.

Une opportunité lui permet de mener ses travaux au sein de l'Agence mondiale de solidarité numérique, installée à Lyon et présidée par Gérard Collomb, alors maire de la ville.

De 2008 à 2013, il étudie ainsi les mécanismes de coopération internationale dans le domaine du numérique, au croisement de la géographie, des relations internationales et des politiques publiques.

Mais pendant toutes ces années, son père continue de lui rappeler une destination qu'il connaît bien : le Québec.

 

 

Le Québec, une rencontre décisive avec la diversité culturelle

Destiny Tchéhouali avait découvert le Québec dès 2007, à l'occasion d'un congrès universitaire. L'expérience lui avait laissé un souvenir suffisamment fort pour envisager d'y revenir.

En 2013, sa thèse terminée, il franchit l'Atlantique avec son épouse et leur premier enfant. Le séjour devait initialement être une parenthèse de quelques années. Il deviendra un nouveau départ.

À Montréal, il se rapproche des équipes de recherche de l'UQAM et, notamment, de Michèle Rioux, spécialiste de l'économie politique internationale et de la gouvernance du numérique.

Une occasion se présente : répondre à un appel de l'UNESCO pour étudier les conséquences du numérique sur la diversité des expressions culturelles et la mise en œuvre de la Convention de 2005.

Le projet est retenu.

Ce premier travail, réalisé en 2014, marque une étape déterminante. Destiny découvre que les questions qui l'occupent depuis des années — circulation de l'information, inégalités d'accès, domination des réseaux — prennent une dimension nouvelle lorsqu'elles sont appliquées aux œuvres culturelles.

Car être présent sur Internet ne signifie pas nécessairement être visible. Et être visible ne garantit pas davantage d'être recommandé ou découvert par les publics.

Avec Michèle Rioux et leurs collègues, les réflexions s'organisent progressivement autour d'un nouvel objet de recherche : la découvrabilité.

Le Laboratoire de recherche sur la découvrabilité et les transformations des industries culturelles à l'ère du commerce électronique (LATICCE) prend forme dans cette dynamique.

Les chercheurs commencent à mesurer la présence, la visibilité et la recommandation des contenus culturels sur les grandes plateformes numériques. Leur ambition dépasse rapidement les frontières québécoises.

En 2017, lors d'une réunion de l'OIF à Beyrouth consacrée aux dynamiques culturelles et linguistiques, Destiny propose d'étendre ces réflexions à l'ensemble de l'espace francophone.

De retour à Montréal, il entreprend avec son collègue Christian Agbobli un premier état des lieux de la découvrabilité des contenus culturels francophones.

Peu à peu, ce qui était un sujet de recherche devient un enjeu de politique culturelle.

 

Prendre connaissance de l’étude réalisée par Destiny Tchehouali et Christian Agbobli

 

 

Quand le chercheur entre dans les coulisses de la Francophonie

Ses liens avec l'OIF remontent à 2013, lorsqu'il participe à l'évaluation du Fonds francophone des inforoutes. Il contribue ensuite, en tant que président de ISOC Québec, aux rapports sur la francophonie numérique de 2014 et 2018, bien avant que la découvrabilité ne devienne un sujet central de son engagement.

 

Rapport 2018 sur l’état de la Francophonie numérique

Destiny Tchéhouali ne se contente pas de produire des études. Il veut que les résultats de la recherche contribuent à transformer les politiques publiques. Également titulaire de la Chaire UNESCO en communication et technologies pour le développement à l'UQAM, il conjugue ses activités universitaires avec une expertise auprès des grandes organisations internationales.

Comme nous l'avons vu plus haut dans cet article, ses travaux l'ont conduit à collaborer avec l'OIF, l'UNESCO et la Commission européenne. Entre 2021 et 2024, il accompagne notamment l'Organisation internationale de la Francophonie dans le développement de ses interventions en matière de découvrabilité. Il participe ensuite à des réflexions sur les priorités numériques de l'organisation et travaille auprès de sa représentation permanente à Genève.

Son expertise le conduit également à rejoindre un groupe international d'experts de l'UNESCO chargé de réfléchir à l'avenir de la diversité culturelle dans l'environnement numérique.

Mais un autre moment marque particulièrement son parcours.

En 2025, le gouvernement du Québec lui confie la préparation d'une première version du texte qui deviendra la Déclaration de Québec des ministres de la Culture de la Francophonie.

Destiny mesure la portée de cette responsabilité. Après des années consacrées à comprendre les mécanismes de la découvrabilité, il contribue désormais directement à la formulation d'engagements politiques internationaux.

Pour autant, il ne considère pas le travail comme achevé.

À ses yeux, la prochaine étape consiste à passer des déclarations aux réalisations : former les acteurs culturels, développer des outils, renforcer les compétences et permettre aux pays francophones, particulièrement en Afrique, de mieux maîtriser leur présence dans l'environnement numérique.

Aujourd'hui titulaire de la Chaire de recherche du Québec sur l'intelligence artificielle et le numérique francophone, il poursuit cette ambition avec une nouvelle préoccupation : l'arrivée de l'intelligence artificielle générative, qui transforme profondément les mécanismes d'accès à l'information, aux savoirs et aux cultures.

Son parcours l'a conduit du Bénin au Maroc, de la France au Québec, puis dans les enceintes diplomatiques internationales. Mais le fil conducteur reste étonnamment constant.

L'enfant qui s'interrogeait sur le trajet d'un courriel cherche désormais à comprendre pourquoi certaines cultures parviennent jusqu'à nous tandis que d'autres demeurent invisibles.

À quelques semaines du Sommet de la Francophonie de Phnom Penh, il prépare l'AgorIA francophone, un espace indépendant de réflexion et de concertation organisé en marge du Sommet et consacré à l'avenir des langues et des cultures à l'ère de l'intelligence artificielle.

Après avoir activement contribué à faire de la découvrabilité un enjeu politique majeur, Destiny Tchéhouali entend poursuivre son engagement aux côtés de celles et ceux qui cherchent désormais à passer des intentions aux actes. Comment cette mobilisation collective parviendra-t-elle à transformer les avancées politiques en solutions concrètes, au bénéfice de l’ensemble des francophones ? Et quel rôle le chercheur choisira-t-il de jouer dans cette nouvelle étape ?

 

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