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France : et si on faisait travailler l’argent plutôt que les Français plus longtemps ?

À l'approche de l'élection présidentielle française de 2027, la question des retraites demeure l'un des sujets les plus sensibles du débat public. Vieillissement de la population, financement des pensions, âge de départ et équilibre entre générations : les réformes successives n'ont pas mis fin aux interrogations sur l'avenir du système par répartition. D'autres pays, notamment le Canada, ont fait une place importante à la capitalisation collective, en confiant à de grands organismes indépendants la gestion d'actifs destinés à contribuer au financement des pensions futures. C'est à partir de cette expérience que Tom Robert propose de déplacer les termes du débat français. Plutôt que de demander aux actifs de travailler toujours plus longtemps, pourquoi ne pas faire davantage travailler leur épargne ? Une réflexion qu'il développe dans cette tribune, publiée sous sa signature.

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Retraites et solidarité entre générations : et si la France s’inspirait du modèle canadien pour faire davantage travailler le capital et financer les pensions de demain ? Photo LPJ
Écrit par Tom Robert
Publié le 20 octobre 2026

 

 

Rendre du pouvoir d’achat aux Français, garantir de meilleures retraites, financer davantage l’école, nos entreprises et la transition écologique : tout cela peut commencer par une seule réforme. Celle des retraites.

 

 

Aujourd’hui, les retraites asphyxient progressivement nos marges de manœuvre collectives. En 2025, elles représentaient 422 milliards d’euros, 14,1 % du PIB et près d’un quart de l’ensemble des dépenses publiques françaises. C’est de très loin l’un des principaux engagements financiers du pays et leur financement contribue aux tensions sur nos finances publiques.

Et le problème est simple : dans notre système par répartition, les actifs d’aujourd’hui paient les retraités d’aujourd’hui. Or il y a progressivement moins de travailleurs pour davantage de retraités. Il faut donc sans cesse trouver de nouvelles ressources : davantage de cotisations et d’impôts, davantage de dette, moins d’argent disponible ailleurs, ou demander aux Français de travailler plus longtemps.

Nous tournons ainsi depuis des années autour des mêmes questions : 64 ans ? 65 ans ? 43 annuités ? 45 ? Et demain 67 ans ?

Pourquoi ne parlons-nous presque jamais de l’autre solution : faire travailler davantage notre argent ?

Une partie des cotisations pourrait progressivement être placée dans un grand fonds collectif, public et indépendant. Cet argent serait investi pendant trente ou quarante ans dans les entreprises, les infrastructures, l’énergie, la recherche et les marchés mondiaux. Les rendements accumulés contribueraient ensuite à payer les retraites.

À terme, cela pourrait signifier moins de pression sur les impôts et les cotisations, davantage de pouvoir d’achat et davantage de ressources disponibles pour l’éducation, la recherche ou la santé, tout en créant des centaines de milliards d’euros de capital de long terme pour financer l’économie française et la transition écologique.

Faire travailler davantage l’argent pour avoir moins besoin de faire travailler, taxer et contraindre toujours davantage les Français : voilà la réforme dont nous devrions parler.

 

 

La finance n’est pas réservée aux riches

Le mot « capitalisation » fait peur en France parce qu’il évoque immédiatement la Bourse, les fonds privés, Wall Street ou la retraite laissée à la responsabilité de chacun.

Ce n’est absolument pas une fatalité.

Le Canada, la Suède et d’autres pays ont démontré qu’il était possible de mutualiser l’investissement sur des décennies, avec de grandes institutions collectives et professionnelles.

À la fin de 2024, selon l’OCDE, les actifs affectés aux dispositifs de retraite représentaient environ 158 % du PIB canadien et 116 % du PIB suédois, contre seulement 12,9 % en France. Ces chiffres recouvrent des dispositifs publics et professionnels différents selon les pays, mais ils illustrent l’importance variable de la capitalisation dans le financement des retraites.

La vraie question est presque philosophique : pourquoi les travailleurs français devraient-ils avoir accès au fruit de leur travail, mais si peu au rendement du capital ?

Car les Français possèdent déjà énormément d’épargne.

Au premier trimestre 2026, leur patrimoine financier dépassait 6 500 milliards d’euros. Ils avaient près de 1 900 milliards d’euros dans les dépôts bancaires quelques mois plus tard.

Mais une grande partie de cette épargne leur rapporte très peu : en août 2026, les livrets bancaires ordinaires étaient rémunérés en moyenne à 0,79 %, et les dépôts à vue presque pas du tout.

Pendant ce temps, les banques utilisent ces dépôts pour financer des crédits et investir, et tirent leur rémunération de cette activité d’intermédiation. L’épargnant fournit donc une partie des ressources, mais ne bénéficie qu’indirectement des rendements de cette activité.

Une capitalisation collective changerait cela. Les cotisations seraient directement investies, pour le compte des travailleurs, dans des entreprises, des infrastructures et des marchés diversifiés. Les rendements reviendraient au fonds qui finance leur retraite.

 

C’est aussi cela, démocratiser la finance : permettre à tous les Français, et pas seulement aux plus fortunés, de bénéficier directement des rendements du capital qu’ils contribuent déjà à financer.

 

Un fonds collectif de retraite permettrait à un professeur, un infirmier, une caissière ou un technicien de posséder indirectement une fraction de milliers d’entreprises et d’infrastructures, sans avoir à devenir expert en Bourse.

Ce serait une forme de finance démocratique : le capitalisme ne serait plus seulement quelque chose que l’on taxe ou que l’on regarde fonctionner de loin. Les citoyens en deviendraient collectivement propriétaires.

 

 

Et, à terme, cela peut remettre de l’argent dans la poche des Français

Aujourd’hui, le principe de la répartition est simple : les jeunes qui travaillent paient les pensions de ceux qui sont déjà à la retraite.

Ce système fonctionnait particulièrement bien lorsqu’il y avait beaucoup de travailleurs pour relativement peu de retraités. Mais la population vieillit : il y a progressivement moins d’actifs pour financer chaque retraité. Le système devient donc de plus en plus coûteux.

Il faut alors trouver l’argent quelque part : augmenter les cotisations ou les impôts, repousser l’âge de la retraite, s’endetter davantage, ou réduire les marges disponibles pour d’autres services publics.

 

 

Faire travailler l’argent

Le Canada montre très concrètement ce que cela peut produire. CPP Investments (Office d’investissement du régime de pensions du Canada) gère les actifs du Régime de pensions du Canada (RPC), de manière indépendante des gouvernements. Son objectif est simple : investir à long terme une partie des cotisations pour contribuer au paiement des pensions futures.

CPP Investments a généré environ 8,4 % de rendement net annualisé sur dix ans, au 31 décembre 2025. Cela signifie qu’un capital de 1 000 dollars devient, à ce rythme illustratif, 1 084 dollars après un an — puis ces 1 084 dollars continuent eux-mêmes à produire des rendements, auxquels s’ajoutent chaque année les nouvelles cotisations. C’est ainsi que CPP Investments est passé à près de 781 milliards de dollars canadiens d’actifs, dont 543 milliards de dollars canadiens de revenus nets d’investissement accumulés depuis 1999.

C’est la puissance des intérêts composés sur trente ou quarante ans.

Le Canada, la Suède et les Pays-Bas disposent ainsi d’une importante composante capitalisée. L’Allemagne envisage également de développer de nouveaux dispositifs de capitalisation. Ces pays continuent de réformer leurs retraites, mais ceux qui disposent d’importants actifs capitalisés ne dépendent pas uniquement du nombre de jeunes disponibles pour financer les retraités.

Voilà ce que la France devrait ajouter à son modèle.

C’est cela, au fond, la démocratisation de la finance. Les intérêts composés, les actions, les infrastructures et les rendements de long terme ne devraient pas être réservés aux grandes fortunes.

Chaque salarié devrait pouvoir être, par sa retraite, un investisseur.

 

 

Et rendre de l’argent à l’avenir

La question dépasse largement les retraites.

En 2025, la France consacrait 14,1 % de son PIB aux pensions.

Il faut mesurer ce que cela signifie.

Chaque euro mobilisé durablement pour financer les dépenses héritées est un euro qui n’est pas disponible pour d’autres priorités : l’école, l’université, la recherche, la défense, la transition énergétique ou la réduction de la dette.

L’exemple de l’Éducation nationale est frappant. Dans le budget 2026, la mission « Enseignement scolaire » représente 64,5 milliards d’euros hors contribution directe aux pensions. Parallèlement, cette mission doit verser environ 25,2 milliards d’euros au compte d’affectation spéciale Pensions, soit l’équivalent de 28 % des crédits de la mission, contributions aux pensions comprises.

Cela ne signifie évidemment pas que 25 milliards pourraient être transférés demain des retraites vers les salles de classe : ce sont des engagements envers d’anciens fonctionnaires qu’il faut honorer.

Mais cela montre le problème de long terme.

Une économie qui finance progressivement davantage ses retraites par les rendements d’actifs accumulés pourrait se donner, à terme, davantage de marges pour financer ses enfants plutôt que de consacrer toujours davantage de ressources à ses engagements passés.

Voilà peut-être la véritable solidarité entre générations.

 

« Mais qui paie la transition ? »

C’est la vraie difficulté, et il serait malhonnête de la cacher. Pendant une période, il faut continuer à payer les retraités actuels tout en commençant à constituer le capital des générations suivantes. Mais cela ne signifie pas qu’il faudrait financer deux systèmes complets du jour au lendemain. La transition pourrait être progressive, sur vingt ou trente ans.

Surtout, la France ne part pas de zéro.

Le Fonds de réserve pour les retraites (FRR) possède encore environ 20,7 milliards d’euros et a déjà démontré qu’un fonds public français pouvait investir à long terme : depuis 2010, le FRR estime avoir créé 15,6 milliards d’euros de valeur au-delà du coût de financement de la dette française.

L’Agirc-Arrco possède également plus de 90 milliards d’euros de réserves. Elles appartiennent à son régime et ne peuvent évidemment pas être saisies par l’État. Mais leur existence montre quelque chose d’essentiel : la France sait déjà accumuler et investir collectivement du capital pour financer les retraites.

Nous disposons également de la CADES, créée pour amortir la dette sociale française, qui a encore remboursé 16,2 milliards d’euros de dette en 2025. Lorsque ses engagements actuels arriveront à échéance, une partie de cette capacité d’amortissement pourrait éventuellement servir au financement de la transition vers le nouveau système, sous réserve de décisions politiques et budgétaires.

Concrètement, on pourrait donc commencer modestement : une petite part des nouvelles cotisations serait capitalisée, puis cette part augmenterait progressivement. Pendant les premières années, le décalage pourrait être financé par de nouvelles ressources temporaires, une quantité limitée de dette de transition et, dans le respect de leurs missions, un appui des institutions existantes. À mesure que les générations ayant capitalisé approcheraient de la retraite, leurs pensions reposeraient davantage sur leur capital : une part croissante des cotisations pourrait alors basculer de la répartition vers le nouveau fonds. L’objectif serait de limiter le surcoût à la période de transition, dont le financement et la durée resteraient à préciser.

Une contribution de type taxe Zucman sur les patrimoines extrêmement élevés pourrait également accélérer cette transition. Selon les hypothèses retenues, son rendement potentiel varie fortement : de 3,5 à 5,5 milliards d’euros par an selon une estimation de la Direction générale du Trésor intégrant les effets comportementaux, contre 15 à 25 milliards selon les promoteurs de la mesure. Même une recette prudente autour de 5 milliards par an pourrait contribuer à amortir une partie de la dette de transition sur une décennie.

L’association des deux réformes est économiquement intéressante.

L’une des critiques adressées à une taxation plus forte des très grands patrimoines est qu’elle pourrait obliger certains entrepreneurs à vendre une partie de leurs actions. Mais si la France crée parallèlement un fonds de retraite représentant demain des centaines de milliards d’euros, elle crée précisément un nouvel investisseur français de long terme susceptible d’acheter et de conserver une partie de ce capital.

Ce serait donc un cercle assez différent de celui que nous connaissons aujourd’hui : une fiscalité plus progressive contribuerait à financer la transition, tandis que la capitalisation construirait progressivement un immense patrimoine citoyen, détenu collectivement au bénéfice des travailleurs français et investi dans les entreprises, les infrastructures et la transition écologique.

La transition coûte de l’argent. Mais la France possède déjà des fonds, des réserves, une infrastructure d’amortissement de dette et une immense capacité d’épargne. Le défi consiste à déterminer comment mobiliser ces ressources, sans compromettre les engagements existants, autour d’un nouveau modèle.

 

Pourquoi n’en parlons-nous pas ?

C’est finalement la question qui m’étonne le plus.

La France va entrer dans une nouvelle campagne présidentielle profondément polarisée. Une grande partie du débat risque encore de se résumer à des indignations, des interdictions, des promesses de dépenses ou des propositions de sacrifices.

Il existe pourtant un espace pour autre chose : de la raison, une réforme concrète et une vision du pays dans vingt ou trente ans. La capitalisation collective n’est ni une idée de droite consistant à abandonner chacun aux marchés, ni une promesse magique selon laquelle l’État pourrait tout financer.

C’est un choix pratique : accumuler aujourd’hui du patrimoine pour payer une partie des dépenses de demain.

C’est ce que font déjà des millions de Canadiens.

La France pourrait aller plus loin et en faire un véritable projet national : un capital citoyen, public dans sa mission, indépendant dans sa gestion, appartenant économiquement aux cotisants et investi dans l’avenir.

Au lieu de demander encore : « Combien d’années supplémentaires devons-nous travailler ? », posons enfin une autre question :

Combien de notre retraite pourrait être payée par notre argent, après l’avoir fait travailler pendant quarante ans ?

Voilà une réforme concrète plutôt qu’idéologique.

Et peut-être, surtout, une manière de remettre la politique réformatrice au centre d’une campagne qui risque autrement d’être dominée par la colère et la polarisation.

 

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