Édition internationale

Guilhem Caillard, l'homme qui fait voyager la Francophonie à travers le cinéma

Il était venu au Québec pour étudier les festivals de cinéma. Près de vingt ans plus tard, Guilhem Caillard dirige l'un des grands rendez-vous du cinéma francophone en Amérique du Nord. À la tête de CINEMANIA depuis 2014, ce Français devenu également Canadien a une idée bien à lui de la défense du français : plutôt que de construire des murs autour de la culture québécoise, il préfère multiplier les ponts avec les autres Francophonies. Rencontre avec un homme qui a fait de Montréal son port d'attache et du monde francophone son terrain de jeu.

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Guilhem Caillard, directeur général de CINEMANIA depuis 2014, défend une vision du cinéma francophone fondée sur les rencontres, les échanges et l’ouverture aux cultures du monde. Photo Schaaffelix - cinemania
Écrit par Bertrand de Petigny
Publié le 26 octobre 2026

 

 

Un Français, deux solitudes et une histoire de sous-titres

Lorsque Guilhem Caillard débarque à Montréal en 2008, il vient de Béziers, dans le sud de la France. Son projet ? Étudier les festivals de cinéma à l'Université Concordia et comprendre comment ils composent avec leur environnement culturel et linguistique.

Il s'intéresse à Toronto, Vancouver, Halifax et Montréal. Mais c'est au Québec qu'il découvre quelque chose qui va durablement le marquer : cette volonté presque farouche de défendre une culture francophone au milieu d'un continent anglophone.

« Une féroce volonté, dans le sens positif, de sanctuariser la culture francophone, de la préserver », se souvient-il.

Quatre ans plus tard, en 2011, il rejoint CINEMANIA comme programmateur. En 2014, il en devient directeur général.

Pour comprendre ce festival, il faut pourtant remonter à 1995. Le Québec s'apprête alors à vivre son deuxième référendum sur la souveraineté. Dans une société où l'on parle volontiers des « deux solitudes », une Montréalaise, Maidy Teitelbaum, a une idée simple : pourquoi ne pas utiliser le cinéma pour rapprocher les communautés linguistiques ?

À l'époque, les films français distribués au Québec ne sont généralement pas sous-titrés en anglais. Pour une bonne partie des Montréalais anglophones ou allophones, ils demeurent difficilement accessibles. Maidy Teitelbaum décide de les présenter avec des sous-titres. CINEMANIA est né.

Trente et un ans plus tard, le festival a considérablement changé, mais cette tradition demeure. Les films sont toujours proposés avec des sous-titres anglais, permettant à des spectateurs qui ne maîtrisent pas encore le français de découvrir des œuvres francophones.

Guilhem Caillard y voit même une manière d'apprendre la langue. Il prend l'exemple d'un nouvel arrivant anglophone qui, en regardant un film en français avec des sous-titres anglais, commence à reconnaître des mots, à comprendre des expressions et à se familiariser avec une autre culture.

Mais la mission du festival a évolué. Il ne s'agit plus seulement de rapprocher francophones et anglophones.

« On a d'abord un gros mandat de renforcement du sentiment d'appartenance et de fierté à la Francophonie québécoise et internationale, notamment auprès de nos plus jeunes. »

Un changement de perspective qui doit beaucoup à son directeur général.

 

 

Des fromages québécois au cinéma luxembourgeois

Guilhem aime le Québec. Il admire cette capacité à défendre ses artistes, ses créateurs et sa langue. Mais il s'inquiète aussi de ce qui peut arriver lorsqu'une culture, à force de vouloir se protéger, finit par se refermer sur elle-même.

Il se souvient des années de pandémie. Partout, les campagnes invitaient les Québécois à consommer local. On vantait les produits d'ici, les fromages d'ici, jusqu'aux vins produits au Québec. Dans le domaine culturel, le même réflexe encourageait les spectateurs à regarder les films et les séries d'ici.

Une mobilisation parfaitement légitime, estime-t-il, pour soutenir des producteurs fragilisés par la crise. Mais avec un effet secondaire possible : celui de perdre un peu de vue le reste de la Francophonie.

« On a beaucoup nourri cet appétit pour les contenus d'ici. Mais peut-être que parfois ça s'est fait au détriment du rattachement à la Francophonie internationale. »

Pour lui, le Québec ne pourra pas défendre durablement sa souveraineté culturelle en restant seul. Il doit au contraire multiplier les alliances, particulièrement dans le contexte des tensions commerciales et culturelles avec son puissant voisin américain. C'est ainsi que CINEMANIA est devenu, au fil des années, un partenaire de nombreux pays francophones.

Le Luxembourg en offre une illustration presque inattendue. En 2022, le Grand-Duché devient pays à l'honneur du festival. Quatre ans plus tard, les liens se sont renforcés au point que les investissements luxembourgeois dans CINEMANIA ont, selon son directeur, triplé.

Cette année, un ciné-concert luxembourgeois sera notamment présenté le 7 novembre au Monument-National. Et le Luxembourg n'est pas seul.

Andorre, par exemple, produit peu de longs métrages. Mais cette petite principauté des Pyrénées développe progressivement une industrie cinématographique, misant sur ses paysages, ses infrastructures et des incitations fiscales.

CINEMANIA suit cette évolution de près. En 2023, le festival montréalais était invité à présenter une programmation de films québécois en Andorre.

Monaco est également de la partie, avec une série documentaire consacrée aux films tournés sur le Rocher. La Suisse, la Belgique et plusieurs pays africains complètent cette géographie cinématographique.

Ce qui intéresse Guilhem Caillard, ce sont précisément ces cinématographies que l'on connaît moins, ces pays qui ne disposent pas de la puissance de production ou de diffusion de la France, mais qui ont des histoires à raconter.

Et Montréal lui semble être l'endroit idéal pour les faire se rencontrer.

 

 

Un festival devenu grand, mais qui préfère les rencontres aux marchés

Lorsque Guilhem rejoint CINEMANIA en 2011, le festival dispose d'un budget d'environ 420 000 dollars. Une cinquantaine de films sont présentés et l'arrivée de cinq ou dix invités constitue déjà une belle réussite.

Aujourd'hui, il parle d'un budget de 3,5 millions de dollars, de 170 films et de quelque 350 invités. L'édition précédente a réalisé 110 000 entrées.

Derrière ces chiffres, il y a aussi une équipe qui vit au rythme du festival. Onze personnes travaillent toute l'année à sa préparation. À l'approche de novembre, les effectifs grossissent jusqu'à une trentaine de collaborateurs, auxquels s'ajoutent quelque 120 bénévoles.

Au moment de notre rencontre, à quelques semaines de l'ouverture, la fatigue commence à se lire sur les visages. Guilhem Caillard en sourit. L'adrénaline prend progressivement le relais. Il sait aussi qu'à la fin novembre, tout le monde sera épuisé... avant de reprendre le travail dès décembre.

Cette croissance ne doit rien au hasard. Elle s'appuie sur une équipe, des partenaires publics et privés, ainsi que sur un conseil d'administration présidé par Pierre Roy, figure bien connue de l'industrie audiovisuelle québécoise, notamment pour son rôle dans le développement des chaînes du groupe Astral.

Mais Guilhem Caillard ne rêve pas nécessairement de transformer CINEMANIA en un gigantesque marché du film. Il observe avec intérêt, mais aussi avec prudence, les tentatives de créer de nouvelles places de marché professionnelles, notamment à Toronto. Ce qui lui importe davantage, c'est de provoquer les rencontres.

Depuis cinq ans, CINEMANIA PRO réunit pendant le festival des professionnels venus de différents horizons. On y parle coproduction, intelligence artificielle, droits d'auteur, circulation des œuvres et découvrabilité.

Mais les discussions ne se déroulent pas uniquement autour des tables rondes. Elles se prolongent dans les salles de projection, les réceptions et les conversations informelles. C'est là que peuvent naître des projets.

La découvrabilité des œuvres francophones constitue l'un des fils conducteurs de ces échanges. Comment faire en sorte qu'un film produit en Martinique, au Québec ou en Afrique centrale puisse être vu ailleurs que sur son territoire d'origine ?

La question est aussi économique que culturelle. Un film qui ne trouve pas de diffuseur, de programmateur ou de public au-delà de ses frontières voit ses possibilités de rayonnement considérablement réduites.

Cette année, CINEMANIA PRO accueillera notamment des professionnels de la Martinique, région à l'honneur, et de la Fédération Wallonie-Bruxelles, pays francophone invité.

Autre nouveauté : les Journées de la série francophone, qui permettront de découvrir des productions québécoises, françaises, suisses, congolaises ou encore monégasques.

Autant d'occasions de montrer que le français peut être une langue de création commune à des univers culturels très différents.

 

 

Du Cambodge aux Caraïbes, une Francophonie qui parle plusieurs langues

L'une des rencontres les plus singulières de cette édition se jouera à plusieurs milliers de kilomètres de Montréal. Alors que le XXe Sommet de la Francophonie se tiendra du 12 au 16 novembre à Phnom Penh, CINEMANIA a décidé de mettre en lumière les relations cinématographiques entre le Québec et le Cambodge.

Le 10 novembre, une table ronde sera consacrée à la création issue de la diaspora cambodgienne au Québec. Parmi les invités attendus figure Cédric Eloy, directeur du Cambodia International Film Festival, qui fera le voyage depuis Phnom Penh avant de regagner rapidement son pays pour les événements entourant le Sommet.

Dans le même temps, Laurence Ly, réalisateur québécois d'origine cambodgienne membre du collectif Super Boat People, doit effectuer le trajet inverse pour représenter CINEMANIA au Cambodge.

Ce croisement de parcours résume assez bien la manière dont Guilhem Caillard envisage son festival : faire circuler les œuvres, bien sûr, mais aussi les artistes, les idées et les expériences.

La présence de professionnels d'origine cambodgienne dans les jurys et les délégations professionnelles doit également permettre de nourrir ces échanges.

 

L'industrie cinématographique cambodgienne, quelles réalités aujourd’hui ?


 

Le Cambodge n'est d'ailleurs qu'un exemple parmi d'autres.

Guilhem évoque les films présentés l'an dernier dans le cadre de l'hommage au Maroc, où l'arabe dialectal avait toute sa place. Cette année, avec la Martinique à l'honneur, ce sont notamment les créoles qui viendront enrichir la programmation.

Il insiste sur les différences linguistiques et culturelles qui existent jusque dans les Caraïbes, entre la Martinique et la Guadeloupe. Pour lui, défendre la Francophonie ne signifie pas exiger que toutes les œuvres soient exclusivement en français.

« La Francophonie, c'est la langue française, mais pas seulement. »

Le français devient alors un point de rencontre entre des cultures qui possèdent leurs propres langues, leurs histoires et leurs sensibilités. Une vision qui s'éloigne d'une conception strictement linguistique de la Francophonie pour en faire un espace de dialogue et de création.

C'est peut-être ce qui anime le plus Guilhem, près de vingt ans après son arrivée au Québec.

Le jeune Français venu étudier les festivals a fini par prendre la tête de l'un d'entre eux. Et celui qui avait été frappé par la détermination des Québécois à protéger leur culture cherche aujourd'hui à leur montrer combien cette culture peut aussi s'enrichir au contact des autres.

De Maidy Teitelbaum, qui voulait rapprocher les deux solitudes montréalaises, à Guilhem Caillard, qui fait dialoguer des cinéastes de plusieurs continents, CINEMANIA a changé d'échelle sans renoncer à son intuition fondatrice : le cinéma peut créer des liens là où les frontières linguistiques, culturelles ou géographiques semblent les rendre difficiles.

À l'heure où les cultures francophones cherchent à mieux protéger leur place dans un univers audiovisuel mondialisé, cette expérience montréalaise pose une question essentielle : et si leur meilleure protection résidait justement dans leur capacité à se rencontrer ?

 

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