De retour à Montréal, deux ans après y avoir remporté le prix du public au festival Montréal Séries, David Hourrègue accompagnait cette fois la première nord-américaine de Désenchantées. Une projection hors festival, pensée comme une expérience collective, et l’occasion pour le réalisateur de raconter — sans filtre — un parcours tardif, cabossé, mais profondément fidèle à l’enfance et aux récits qui marquent.


« La série, c’est un marathon. Le film, c’est la précision. » - David Hourrégue
Il commence par le rappeler lui-même, presque comme une évidence : Montréal n’est pas un territoire inconnu. Il y a deux ans, Rivages avait trouvé à Montréal Séries un écho singulier, en remportant le prix du public, seule distinction décernée par le festival. Un choix éditorial assumé, qui place la rencontre au cœur de l’événement. David Hourrègue y voit une respiration rare dans le paysage des festivals.
« Ici, on ne vient pas défendre une œuvre devant un jury, on vient la partager », explique-t-il. La discussion prime sur la compétition, l’échange sur la stratégie. Pour un réalisateur habitué aux grands rendez-vous internationaux, cette attention portée d’abord au public, aux réactions immédiates, aux conversations prolongées après les projections, donne à Montréal Séries une tonalité particulière — plus humaine, plus directe, et profondément stimulante.
Ce retour à Montréal, en plein mois de janvier, lui semble d’autant plus symbolique. Organiser une projection hors festival, attirer un public fidèle et curieux par -20 degrés, relève presque du manifeste. « La même chose en France, ce serait plus compliqué », sourit-il, encore étonné par l’énergie de la soirée.
Un public à la croisée des mondes
Ce qui frappe David Hourrègue ici, ce sont les échanges. Les discussions prolongées après les projections, les dîners improvisés, les conversations qui dérapent vers l’enfance, la peur, la mémoire. Montréal lui offre un public qu’il décrit comme « à la croisée d’une mentalité européenne et américaine », moins formaté, plus disponible. « Sortir du circuit franco-français, ça fait du bien », confie-t-il. À Montréal, il sent ses séries autrement reçues, parfois déplacées, souvent enrichies. Le récit n’y est pas figé ; il continue de vivre.
Désenchantées, une série née d’un vertige
Sous son apparence de thriller, Désenchantées est pour lui l’une de ses œuvres les plus personnelles. La disparition d’une adolescente n’est qu’un point d’entrée. Ce qui l’intéresse vraiment, c’est l’enfance — celle qu’on qualifie trop vite d’innocente.
Il raconte ce moment précis où le projet lui a permis de « se reconnecter à sa propre enfance ». Une époque qu’on dit révolue, protégée, alors qu’elle portait déjà les mêmes dangers qu’aujourd’hui, simplement tus. « On n’en parlait pas. Ou mal. » La série agit alors comme un révélateur, parfois brutal, souvent nécessaire.
Arriver tard, mais arriver juste
Son parcours, il le raconte sans héroïsation. Il voulait faire du cinéma, mais personne ne voulait vraiment de lui. Refusé par les écoles — même les gratuites —, sans moyens pour Paris, il bifurque. Finance, fast-food, petits boulots, et toujours les vidéoclubs. « J’ai dit à ma mère : ça va être long. » Ça l’a été. Il produit ses propres courts métrages, parfois pour d’autres réalisateurs, en échange d’un poste d’assistant réalisateur. Une école impitoyable, mais complète. Il apprend la mécanique d’un plateau, la fragilité d’un plan, la logistique derrière une émotion. « Même un plan sur un téléphone, c’est une galère », dit-il en riant, évoquant reflets, traces de doigts et imprévus constants.
Apprendre dans l’urgence, trouver la respiration
Ses débuts se font sur des séries à production accélérée. « On tournait parfois une séquence par jour, des scènes qu’on n’aurait même pas osé écrire », raconte-t-il. Une école rude, presque brutale, où l’on apprend vite — à décider, à renoncer, à faire confiance au plateau. De là à SKAM France, puis à Germinal, le saut est vertigineux. Il repense alors à l’adolescent qu’il était, celui qui peinait à entrer dans Zola, et qui se retrouve soudain à mettre en scène l’un des monuments de la littérature française. Le vertige est réel, mais le geste, profondément intime.
Aujourd’hui, après huit séries et un premier long métrage tout juste achevé, David Hourrègue mesure pleinement la différence. « La série, c’est un marathon. Le film, c’est la précision. » Moins d’épisodes à tenir ensemble, une unité à préserver, un rapport plus resserré — presque plus physique — au récit et au temps.
Raconter, malgré les algorithmes
Il en parle sans détour : les plateformes imposent leurs règles. Les premières minutes doivent accrocher, les dernières retenir. « L’algorithme doit sentir l’engagement. » Une logique parfois à l’opposé de sa conception du cinéma.
Pourtant, il s’adapte, sans renoncer. Il se rappelle l’enfant de trois ans bouleversé par Blanche-Neige, la sorcière, le vertige émotionnel. Plus tard, Spielberg, Kubrick, la grammaire du cinéma comme langage universel.
« Raconter des histoires, c’est magique. » - David Hourrègue
Créer l’événement, encore
À Montréal, Désenchantées n’était pas qu’une projection : c’était un moment partagé. Et c’est peut-être là que David Hourrègue place désormais l’enjeu. Face au lissage généralisé des images et des sons, il rêve de retrouver l’atmosphère, la respiration, l’événement. Créer moins, peut-être. Mais créer juste. Et laisser aux histoires le temps de marquer — comme une bouteille qu’on ouvre des années plus tard, intacte.
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