Édition internationale

À Montréal, l’AUF lance 2026 entre lucidité géopolitique et diplomatie scientifique

Mercredi 21 janvier, dans la salle Senghor de ses bureaux sur le campus de l’Université de Montréal, l’Agence universitaire de la Francophonie (AUF) a tenu sa traditionnelle rencontre de vœux et de la galette des rois pour les Amériques. Les soirées de l’AUF ne sont jamais anodines : ce qui s’y dit dépasse largement le cadre social et convivial. À travers les interventions, des lignes politiques se dessinent, des alertes sont lancées, des priorités s’affirment. Présidée par son recteur, Slim Khalbous, la rencontre a été l’occasion de prises de parole fortes, dont nous avons retenu les moments clés.

Martin Maltais, Zarah Kamil, Slim KhalbousMartin Maltais, Zarah Kamil, Slim Khalbous
Trois voix au pupitre pour une même séquence : Martin Maltais, Zahra Kamil et Slim Khalbous, lors de la rencontre de début d’année de l’AUF. Photos LPJ
Écrit par Bertrand de Petigny
Publié le 26 janvier 2026

 

 

 

Dès l’accueil, l’atmosphère est à la fois chaleureuse et attentive. Universitaires, représentants gouvernementaux, diplomates, responsables d’organismes scientifiques et partenaires institutionnels se retrouvent pour la première fois depuis la pause des fêtes. La diversité des profils présents donne immédiatement la mesure de ce qu’est l’AUF : un réseau mondial, ancré localement, mais traversé par des enjeux globaux.

L'après-midi était animée par Antoine Rauzy, directeur régional de l’AUF pour les Amériques, dont la conduite sobre et maîtrisée a donné le ton. Enchaînant les interventions avec précision, il a su installer un rythme fluide, laissant à chaque prise de parole l’espace nécessaire, tout en préservant l’esprit d’échange et de dialogue qui caractérise ces rendez-vous.

Cette rencontre, volontairement structurée autour de prises de parole brèves, poursuivait un objectif clair : donner à voir, en un temps resserré, la pluralité des voix qui composent la francophonie universitaire et scientifique, tout en laissant place à l’essentiel — la rencontre, l’échange, la discussion informelle.

 

Le Québec, territoire universitaire et espace d’influence

La députée de Mont-Royal–Outremont, Michelle Setlakwe, porte-parole de l’opposition officielle en matière d’enseignement supérieur, a rappelé avec force le rôle central de Montréal comme ville universitaire et carrefour international du savoir. Son intervention a souligné l’importance des réseaux francophones pour le rayonnement académique, la coopération internationale et la formation des générations à venir.

Dans le même esprit, les représentants du gouvernement du Québec ont réaffirmé la continuité d’un engagement historique envers la francophonie scientifique. Alain Olivier, directeur de la Francophonie et de la Solidarité internationale, a rappelé le rôle central de la diplomatie québécoise dans la défense de la langue française et de la coopération universitaire comme leviers d’influence. À ses côtés, Sylvain Périgny a souligné l’ancrage ancien du Québec dans la francophonie universitaire et l’importance stratégique de l’AUF dans un contexte international marqué par la recomposition des équilibres et des alliances.



 

Michelle Setlakwe, Syvain Périgny, Alain Olivier, Catherine Villemer, François Gelineau, Robert Bilterys, Monique Brodeur
Michelle Setlakwe, Syvain Périgny, Alain Olivier, Catherine Villemer, François Gelineau, Robert Bilterys, Monique Brodeur



 

Une francophonie scientifique face aux réalités du monde

Le cœur politique de la rencontre s’est cristallisé autour des interventions portant sur la place de la science en français dans un environnement international de plus en plus contraint. Budgets sous tension, domination de l’anglais dans les publications scientifiques, redéfinition des priorités géopolitiques : les constats sont lucides, parfois préoccupants, mais jamais résignés.

 

 

« Quand les budgets glissent vers l’armement, il devient essentiel de rappeler que la science en français est aussi un enjeu stratégique. » - Martin Maltais

 

À cet égard, le discours de Martin Maltais, président de l’Acfas, a particulièrement marqué les esprits. Sans détour, il a rappelé que les relations scientifiques au sein de la francophonie n’ont jamais été aussi cruciales. Face à des réorientations budgétaires dictées par des impératifs de défense et de sécurité, il a plaidé pour une diplomatie scientifique plus affirmée, capable de démontrer que la science en français n’est ni marginale ni nostalgique, mais pleinement stratégique.

Son intervention a aussi mis en lumière un point décisif du contexte canadien : la modernisation de la Loi sur les langues officielles, désormais adoptée, fruit d’un travail de longue haleine auquel l’Acfas a activement contribué. Cette loi reconnaît explicitement la situation de fragilité du français au Canada et identifie la science en français comme un champ devant faire l’objet de mesures spécifiques de soutien. Mais, a-t-il souligné, l’enjeu se situe désormais dans sa mise en œuvre concrète : adoption des règlements, définition des procédures, application effective par les administrations. Il a ainsi appelé à la vigilance afin que les avancées législatives ne restent pas lettre morte.

 

L’OIF et l’AUF, partenaires naturels dans les Amériques

Autre prise de parole structurante, celle de Zahra Kamil, représentante pour les Amériques de l’Organisation internationale de la Francophonie. Elle a souligné l’importance, pour la francophonie institutionnelle, de présenter un front cohérent et coordonné dans la région.

Son intervention a mis en lumière la vitalité du français dans les Amériques, souvent en situation minoritaire mais portée par un dynamisme réel, en particulier au Québec. Elle a rappelé que, pour l’OIF, le partenariat avec l’AUF constitue un levier important pour renforcer les synergies, mieux coordonner les initiatives et accroître l’impact des actions menées en faveur de l’enseignement supérieur, de la recherche et de la jeunesse.
Une approche partagée par plusieurs intervenants, appelant à structurer davantage l’action francophone face aux recompositions internationales en cours.


 

« L’histoire est une force, mais elle ne peut pas suffire à définir une stratégie. » - Slim Khalbous


 

Redéfinir une stratégie, sans renier les valeurs

Moment central de la rencontre, l’intervention du recteur de l’AUF, Slim Khalbous, a donné une profondeur particulière à cette cérémonie de vœux. Alors que l’Agence s’apprête à célébrer ses 65 ans, et qu’elle est née ici même à Montréal, il a rappelé combien cet héritage engage aujourd’hui à la lucidité autant qu’à l’ambition. Dans un propos à la fois personnel et stratégique, il a insisté sur la nécessité d’adapter le positionnement et les modes d’action de la francophonie universitaire à un monde en profonde mutation.

Dans un contexte marqué par la désinformation, les crispations identitaires et les incertitudes géopolitiques, il a rappelé que la francophonie universitaire demeure un espace précieux où les valeurs de solidarité, de diversité, de coopération et de dialogue continuent de structurer l’action collective. Il a mis en avant le rôle central de la diplomatie scientifique francophone, évoquant des enjeux très concrets : publications en français, découvrabilité des contenus, innovation, liens entre universités et monde socio-économique, mobilité académique.

Il a enfin tenu à réaffirmer avec clarté que le Québec et le Canada occupent une place centrale dans la stratégie de l’AUF. Loin de toute mise à distance, les collaborations avec les universités et les institutions québécoises et canadiennes sont nombreuses, actives et structurantes, même si elles demeurent parfois insuffisamment visibles. Un rappel appuyé de l’importance de la confiance, condition essentielle à toute coopération durable.

 

Photo de groupe
Autour de son recteur, Slim Khalbous, les participants à la rencontre de vœux 2026 de l’Agence universitaire de la Francophonie, réunis dans les locaux de l'AUF à l’Université de Montréal.

 

 

La galette, ou l’art de conclure autrement

Après la photo de groupe, la séquence officielle s’est naturellement dissoute dans un moment plus libre. Les conversations se sont déplacées d’un coin à l’autre de la salle, debout, parfois à quelques pas seulement du pupitre ou de l’écran encore allumé. On échange, on se retrouve, on prolonge une idée entendue quelques minutes plus tôt. La francophonie universitaire apparaît alors dans ce qu’elle a de plus concret : un réseau vivant, en interaction constante.

La galette des rois marque le passage vers un temps plus convivial, sans interrompre le mouvement. Chacun prend sa part, discute, circule, s’arrête puis repart. Au fil des échanges, un horizon commun revient dans les conversations : le Sommet de la Francophonie, attendu à la fin de l’année au Cambodge, déjà présent dans les esprits comme un prochain temps fort politique et symbolique.

 

Penser le monde ensemble, en français

À Montréal, cette rencontre de début d’année aura montré que la francophonie universitaire ne se contente plus de célébrer son héritage. Les vœux échangés tout au long de la rencontre ont dessiné une ligne commune : celle d’une francophonie lucide sur les tensions du monde, mais déterminée à agir par le savoir et la coopération. Elle interroge sa place dans le monde, assume ses fragilités et affirme ses ambitions. Dans un contexte international incertain, l’AUF et ses partenaires rappellent qu’il existe encore des espaces où la coopération, le savoir et le dialogue constituent des actes profondément politiques.

 

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