Édition internationale

MARTA TORDESILLAS - "L’enseignement, c’est aussi la transmission de valeurs essentielles, telles que la liberté, l'égalité, la fraternité"

L´adaptation des études universitaires espagnoles au cadre européen a entraîné à partir de 2009 une réforme profonde des enseignements linguistiques et littéraires. Cette reforme a supposé la naissance de nouvelles formations universitaires mais a en même temps mis un terme à certains domaines d'études jugés "absolument nécessaires" par la directrice du département de français de la UAM. Marta Tordesillas revient sur les enjeux de cette réforme, mais aussi sur le sens, au regard de son parcours et de son rapport avec la langue et la culture française, de l'apprentissage et de l'enseignement de la langue de Molière. Interview.

(Photo Madridmasd.org)

C'est avec regret que Marta Tordesillas, actuelle directrice du département de français de la UAM, "Chevalière des Palmes Académiques", observe la disparition de certains domaines de l'enseignement à l'université. Des domaines qu'elle estime "indispensables de nos jours et pour l'avenir, véritables fondements démocratiques pour les individus, les citoyens et les sociétés, représentatifs de l'esprit critique, fondés sur un point de vue philosophique et scientifique".  "L'enseignement, c'est aussi la transmission de valeurs essentielles pour l'être humain, telles que la liberté, l'égalité, la fraternité", rappelle-t-elle, "valeurs. qui sont malheureusement de nos jours souvent absentes de nos sociétés contemporaines, notamment, dans des situations de crise". Autant de vérités qui s'appliquent à l'enseignement du français à proprement parler. "Les études françaises signifient des connaissances profondes humaines, sociales, académiques et scientifiques", juge la directrice..
? Touché, mais pas coulé? Il est quand même encore possible d´étudier un itinéraire d'études françaises à l´Université Autonome ! Marta Tordesillas nous explique son parcours et les différents chemins professionnels que le français peut ouvrir à ses étudiants.

Lepetitjournal.com : Est- ce que le français est encore présent à l'université espagnole ?
Marta Tordesillas : Il est vrai que le français a été très touché, avec la disparition de la licence de Philologie Française qui assurait les études de langue, littérature, linguistique, culture et civilisations françaises et francophones. Apparemment, la seule raison c'était le nombre restreint d'étudiants ! Au XXIe siècle, la quantité peut encore l'emporter sur la qualité? Où sont les politiques universitaires de nos gouvernants ? Ces politiques qui doivent assurer des sociétés avec un bagage solide de connaissances, des sociétés plurielles, multiculturelles, plurilingues, démocratiques, capables d'aborder les défis du XXIè siècle ? La disparition de la licence de Philologie française a constitué une grande perte pour nous tous, tant au niveau académique qu´au niveau social et scientifique.

Ceci dit, tout n´a pas été perdu. Actuellement il est possible de continuer à apprendre et enseigner les études françaises dans le cadre de certaines études plus larges, à savoir : les études de Langues modernes, culture et communication (où l'on peut choisir comme première langue le français) ou bien les études de Traduction et Interprétation. On peut aussi étudier la langue et la civilisation française dans les études de langues en général et, de même, dans les études de Tourisme enseignées à la U.A.M. De plus, il est vrai, les études françaises et francophones sont récupérées en tant que telles au niveau du Master en études françaises et francophones : des connaissances théoriques aux compétences professionnelles. Il existe en outre la possibilité de réaliser un Doctorat en Études françaises et francophones. Pour plus d´informations, je vous invite à consulter la page du département.

Comment est ce qu´une Espagnole a fini par enseigner la linguistique française à l´université ? Pourquoi avez-vous parié sur le français et la linguistique ? Racontez nous votre parcours professionnel.
Je fais partie d'une grande famille fondée sur des valeurs de liberté, de respect, de travail et de solidarité. Bien que difficile à trouver dans des milieux institutionnels dans un pays marqué par la dictature, il existait heureusement en Espagne, à Madrid, un centre qui, dans la mesure du possible, rassemblait lesdites valeurs : le Lycée français de Madrid. À l´époque, le Lycée signifiait la liberté ... surtout, la liberté de pensée et d'expression, puis, bien sûr, la reconnaissance des droits de l'homme et du citoyen, ces droits qui, bien entendu, manquaient en Espagne parmi la classe dirigeante et les milieux sociaux et politique reconnus. C'est ainsi que j´ai eu la chance, grâce à mes parents, de plonger dans un monde autre, dans la langue, la culture, la société et les études françaises. Mon amour et ma reconnaissance envers ce que la France représente dans le panorama existentiel m'a entraînée dans le cadre de la Philologie française. C'est dans ce nouvel espace d'études que j'ai pu confirmé définitivement l'importance de la pensée et de la société françaises dans le monde et l'essentiel de la connaissance philosophique, sociale, scientifique et technologique francophones qu'elles comportent. Au niveau universitaire, il est à signaler que, vers les années 80/90, il existait un écart scientifique important, au niveau de la recherche et du progrès scientifique, au moins dans le domaine de la linguistique et, notamment, en ce qui concerne les sciences du langage en général et en sémantique et pragmatique en particulier, disciplines dont on s'occupait à peine en Espagne, sauf certains chercheur d'avant-garde. Les niveaux de recherche dans ces domaines et les valeurs que le monde francophone suppose apportent, dans le cadre scientifique, une connaissance universelle clef pour les savoirs des pensées du passé, pour les sociétés et les cultures du présent, pour la société, la science et la technologie de l'avenir. Dans ce panorama, mon séjour scientifique et professionnel à Paris, en tant que boursière et en tant qu'enseignante, puis ma présence à l'Université française dans les deux fonctions (Paris X-Nanterre, Paris IV-La Sorbonne, entre autres), à l'École Normale supérieure, à l'École des Hautes études en Sciences sociales, à la Maison de l'Amérique Latine, etc. m'ont permis de prendre contact avec l'actualité la plus poussée des Sciences du langage et d'observer la qualité de la recherche sur le sens et sa configuration, ainsi que d'expérimenter et le poids scientifique de la sémantique dans la construction des esprits, des cultures, des sciences, des mondes. C'est ainsi que j'ai eu le plaisir de soutenir la première thèse soutenue en Espagne.

Après cette formation et ces premières expériences professionnelles acquises en France, vous décidez de rentrer en Espagne.
En effet, d'une part, j'ai obtenu une bourse de recherche octroyée par la Universidad Complutense de Madrid, puis, quelques mois plus tard, un poste de chercheur à la Universidad Autónoma de Madrid. Je me suis dès le début identifiée à l'UAM, du fait que cette université a toujours appuyé les séminaires de recherche, l'innovation et les actions scientifiques et culturelles, la recherche poussée disciplinaire et multidisciplinaire, la liberté d'enseignement et la relation directe avec l'étudiant. Depuis les années 90, je fais partie de cette équipe de travail dans le cadre de la Philologie française. Nous avons élaborer 3 plans d'études en Philologie française, avec un grand succès et de bons résultats quant à la qualité. La linguistique française étant un point original et fort de la formation, nous avons constitué un département de Philologie française. Nous avons signé des accords bilatéraux, avons assuré la mobilité internationale de nos étudiants, organisé de nombreuses activités culturelles, des projets de recherche? La plupart de nos docteurs ont actuellement des postes dans des universités espagnoles et étrangères. Pourtant, avec la dernière rénovation des plans d'études pour s'adapter au cadre européen, les études de philologie françaises, en tant que telles, viennent de disparaître?. Question de budgets ? pas du tout. Le département aurait bien pu assurer des Études françaises et francophones sans une dépense supplémentaire ! Peut-être, s'agit-il d'une question politique, idéologique, commerciale...

Qu'est devenu le département de Français de la UAM ?
Le département, composé de 20 professeurs, participe à l'enseignement du Grado en Lenguas modernas, cultura y comunicación, notamment pour les matières liées au français première langue. Le département assure également l'enseignement des matière de la première langue français dans le Grado de Traducción e interpretación, puis de plusieurs matières de langues et cultures dans le Grado de Turismo. Les professeurs participent à l'enseignement du Master en Estudios franceses y francófonos en el ámbito profesional: de los conocimientos teóricos a las competencias profesionales et sont responsables du Doctorado en Estudios franceses y francófonos. Le nombre d'étudiants atteint ainsi, au total, les 300 élèves.

Quels sont les défis actuels du Département de Philologie française, votre rôle et vos buts en tant que Directrice du Département ?
À mon avis, les études contemporaines, prédoctorales et postdoctorales, demandent plusieurs actions clefs et, notamment, en ce qui nous concerne, dans le domaine des études françaises :
- la récupération de l'enseignement d'Études françaises et l'élargissement clair aux études francophones, d'une façon explicite, avec la démonstration de son poids dans le multivers international;
- la qualité, l'originalité, l'actualité, l'utilité, des études proposées (enseignement, activités culturelles, étudiants critiques, etc.);
- la dynamique et plasticité des études françaises (je tiens à faire appel aux propositions d'Edgar Morin ou de Howard Gardner);
- l'insertion des nouvelles technologies et de stages en entreprises, ainsi que la disponibilité pour mener des activités commerciales liées à leur formation;
- le développement inter-universitaire des études françaises (réunir les efforts et enrichir les perspectives);
- l'internationalisation des études (stages de nos étudiants dans des universités étrangères pour augmenter leurs expériences, leurs connaissances et leurs imaginaires...);
- les doubles diplômes (multidisciplinarité, étudiants plus performants dans le monde scientifique et socioculturels);
- la présence dans les réseaux d'internet et l'établissement d'une e-communication pertinente avec des acteurs de tous les secteurs;
- l'augmentation des accords bilatéraux/trilatéraux pour expliciter notre présence dans le panorama actuel et l'obtention de fonds.

Propos recueillis par Ana Sánchez (www.lepetitjournal.com ? Espagne) Jeudi 30 janvier 2014
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