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Frédéric Tardieu, Sulubaaï : « La nature a juste besoin d’espace »

Par Caroline Chambon | Publié le 31/05/2021 à 17:45 | Mis à jour le 31/05/2021 à 17:45
Frédéric et Christina Tardieu, sur l'île de Pangatalan.

Aux Philippines, sur l’île de Pangatalan, la Fondation Sulubaaï a restauré la faune et la flore de cette réserve de biosphère. Frédéric Tardieu est à l’origine de ce projet éthique et éco-responsable.

 

Sur l’île de Pangatalan, au nord-est de l’archipel de Palawan, aux Philippines, Frédéric Tardieu a fondé avec sa femme Christina, il y a quelques années, la Fondation Sulubaaï. Porté par l’envie de ramener la biodiversité, il travaille depuis plusieurs années dans cette réserve de biosphère. La Fondation a également mis au point un procédé innovant de restauration corallienne, et s’attache aujourd’hui à encourager l’émergence d’aires maritimes protégées gérées par les communautés locales. C’est grâce à se projet éthique et éco-responsable qu’il a remporté l’édition 2019 du Trophée Innovation des Français d’Asie-Océanie.

 

Qu’est-ce qui vous a amené aux Philippines ?

Ma femme et moi y avons voyagé en 1992, et nous étions promis d’y revenir. A l’époque, nous avions des enfants en bas âge, donc il était délicat de changer de vie, mais nous l’avons fait fin 2010. Nous avons acheté l’île le 4 janvier 2011.

 

Nous n’avions aucune envie de monter un business, car nous en sortions

 

D’où vous est venue l’idée de la Fondation Sulubaaï ?

Quand nous sommes arrivés, nous avons remis l’île en l’état. Nous avons croisé, en avril 2015, un jeune biologiste marin, Thomas Pavy, qui donnait des cours de plongée. Le courant est immédiatement passé. J’ai été chasseur sous-marin pendant des années à Marseille. Je connais donc la mer, mais de là à la restaurer… Il nous a sensibilisés à l’état catastrophique des coraux. Nous nous sommes rendu compte qu’une fondation était essentielle. Nous n’avions aucune envie de monter un business, car nous en sortions : je travaillais dans la promotion immobilière à Marseille. Avec l’aide de Thomas, nous avons trouvé notre vocation : travailler sur les ressources naturelles de l’île.

 

Si nous, les privés qui avons une grande liberté d’action sur nos territoires, ne privilégions pas la nature, nous continuerons à tout détruire

 

Une scientifique observe les coraux à Pangatalan.
Une scientifique observe les coraux à Pangatalan. Crédit photo : Corinne Bourbeillon. 

 

Quel travail effectuez-vous pour protéger et aider l’écosystème de l’île ?

Il s’agit d’une toute petite île, de 400 mètres de long par 120 mètres de large. Nous sommes les seuls à habiter dessus, et nous voulions nous rendre tout petits : urbaniser 5% de l’île, et laisser le reste de l’île à son état naturel. Au bout de trois ans, à force de planter des arbres et plantes - nous en sommes à 71.000 aujourd’hui, la biodiversité est revenue toute seule.

Aujourd’hui, je suis le CEO Asie-Pacifique de la Small Islands Organisation (Smilo). Si nous, les privés qui avons une grande liberté d’action sur nos territoires, ne privilégions pas la nature, nous continuerons à tout détruire. Notre objectif est de ne pas créer de nuisance supplémentaire à la biodiversité. Aujourd’hui, nous avons des oiseaux par milliers. En ce qui concerne notre aire marine protégée, créée il y a cinq ans, notre travail premier a été de nettoyer ce qui avait été détruit par la pêche intensive. Par chance, l’Unesco - car Palawan est une des 700 réserves de biosphère de l’Unesco, nous a soutenus. Nous n’employons aucun composant chimique ou plastique. Nous avons trouvé une méthode de restauration, fait un récif artificiel, et aujourd’hui la population halieutique a été multipliée par 10. Il y a un an et demi, WWF est venu faire un relevé. Même si nous sommes la dernière aire marine protégée à avoir été créée à Palawan, nous avons les meilleurs résultats.

 

La nature manquait de supports pour se recréer naturellement. Il faut entendre l’appel de la nature à l’agonie, qui a juste besoin d’espace

 

Comment avez-vous réussi à restaurer les coraux et fonds marins ?

La restauration corallienne consistait à attacher des bouts de coraux sur des barres de fer avec une attache plastique, car le corail a besoin de pression pour adhérer. Nous avons créé un nouveau système de pression naturel. Nos récifs artificiels sont accessibles sur notre site : nous sommes là pour aider à la restauration des coraux, pas pour gagner de l’argent. Le but était de recréer des habitats pour la faune marine. Un récif corallien est une superposition, avec du relief, des cavités qui, détériorée, paraît rasée, comme si l’on avait abattu une forêt d’arbres. Naturellement, il faut attendre 20, voire 40 ans, pour que les coraux repoussent. Nous avons fait 2500 greffes environ, ce qui a fortement accéléré ce processus. La nature manquait de supports pour se recréer naturellement. Il faut entendre l’appel de la nature à l’agonie, qui a juste besoin d’espace.

 

Aujourd’hui, 400 millions de personnes dans le monde dépendent des récifs coralliens pour la pêche, et sont menacées par la disparition des ressources

 

Des locaux posent devant des récifs artificiels
Des locaux s'apprêtent à poser des récifs artificiels. 

 

Quelles activités effectuez-vous aujourd’hui ?

Les aires maritimes que les gouvernements créent ont aujourd’hui des objectifs de 100 millions d’hectares protégés avant 2030, qui ne sont jamais vraiment surveillés. Nous voulions montrer qu’il est possible de dupliquer des petites aires en engageant du personnel. La société Ecocean, à Montpellier, a créé une méthode pour aider à la reproduction des poissons. Un poisson femelle fait environ un million d’oeufs, dont 10 deviennent adultes et géniteurs. Les autres meurent au stade larvaire à cause de la pollution des océans. Aujourd’hui, nous élevons les larves dans des portes-larves pendant trois mois. Nous remettons les poissons juvéniles dans les espaces marins protégés. Quand je récupère 40.000 larves, je peux remettre à la mer plus de 30.000 poissons, qui deviendront reproducteurs deux ans après.

Le Fonds français pour l’environnement mondial (FFEM) a plébiscité notre projet. Aujourd’hui, 400 millions de personnes dans le monde dépendent des récifs coralliens pour la pêche, et sont menacées par la disparition des ressources. Il y a un véritable pillage des bateaux-usines. Nous apprenons aux communautés à gérer elles-mêmes leurs ressources. Elles en deviennent les gardiennes. L’objectif est d’être, d’ici 2026, la première baie au monde constituée d’au minimum huit aires marines protégées, participatives et gérées par les populations locales. C’est maintenant ou jamais.

 

L’île est une plateforme de recherche gratuite. Nous sommes 17 à faire de la recherche toute l’année sur l’île

 

Comment fonctionne votre activité d’éco-tourisme ?

Notre projet d’éco-tourisme responsable consistait à louer notre maison, qui a une capacité de 6 personnes, pas d’en faire une attraction touristique pour 200 personnes. Avant que les touristes n’arrivent sur l’île, je leur envoie un questionnaire pour savoir comment ils vivent, ce que signifie la biodiversité pour eux. Il y a des règles : pas plus de six personnes, plus de bruit à 22 heures et extinction des feux. Ils ont accès à des visites, au bateau pour pêcher… c’est donc assez élitiste. Nous ne le faisons que trois mois par an, afin de lever des fonds pour les missions scientifiques. L’île est une plateforme de recherche gratuite. Nous sommes 17 à faire de la recherche toute l’année sur l’île. Nous collaborons par exemple avec le Muséum d’histoire naturelle et le CNRS. C’est grâce à cet éco-tourisme que nous venons en aide à la recherche.

 

D’ici à moins de dix ans, nous espérons devenir la première baie expérimentale au monde dans la protection, avec des petites surfaces gérées par des populations locales, ce qui n’existe nulle part ailleurs dans le monde

 

Quels sont vos projets pour l’avenir ?

Nous avons reçu Tara Expédition, le grand bateau scientifique, ainsi que Race for Water. Nous attendons Energy Observer et Plastic Odyssey, des bateaux français. Notre petite île est au milieu d’une baie de 6500 hectares. D’ici à moins de dix ans, nous espérons devenir la première baie expérimentale au monde dans la protection, avec des petites surfaces gérées par des populations locales, ce qui n’existe nulle part ailleurs dans le monde. Nous avons gagné un concours du meilleur projet pour l’Asie-Pacifique, et nous avons été élus Hope Spot pour les cinq prochaines années à venir par Mission Blue. Aujourd’hui, le défi est de respecter cet engagement et devenir réellement la « baie de l’espoir ».

 

Remise des trophées des Français d'Asie-Océanie 2019.
Remise des Trophées des Français d'Asie-Océanie 2019.

 

Caroline Chambon

Caroline Chambon

Etudiante en relations internationales à Sciences Po Saint-Germain-en-Laye, Caroline a rejoint lepetitjournal.com en mars 2021 en tant que stagiaire à la rédaction.
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