Faire l’histoire d’un peuple n’est jamais simple. Faire l’histoire du peuple gitan en Espagne l’est encore moins. Bien souvent, on connait leur passé à travers la plume des autres. D’où viennent-ils ? Quels ont été leurs rapports avec les autorités et la population de la Péninsule à travers les siècles ? Qu’apportent-ils à la culture espagnole ? Quelle est leur situation actuelle ?


D’où viennent-ils ?
Autant briser directement le mystère : il n’y a aucune certitude absolue quant à leur provenance. "Comme pour bien des périodes historiques lointaines", direz-vous et vous n’aurez pas tort.
Ce que l’on sait mieux, pour le sujet qui nous intéresse, c’est que les Gitans pénètrent en Espagne pour la première fois au début du XVe siècle. Leurs chefs sont désignés comme provenant "d’Egypte Mineure". C’est où ça sur la carte l’Egypte Mineure ? Et bien, il s’agit en réalité du terme médiéval utilisé pour désigner une zone de l’Est de la Méditerranée (Chypre, Syrie notamment).
Aujourd’hui, les chercheurs pensent que les Gitans viennent plutôt du nord-est de l’Inde, qu’ils auraient quitté aux alentours de l’an Mil avant d’entreprendre leur grande aventure vers l’Occident.
Quoi qu’il en soit, et parce que l’étymologie est toujours intéressante, le terme « gitanos » en espagnol (« gitans » en français, « gypsies » en anglais) provient d’une déformation du terme « egipcianos », c’est-à-dire « Égyptiens » dans la langue de l’époque.
Le temps des nobles d’Égypte Mineure
Nous l’avons vu, les Gitans pénètrent en Espagne au début du XVe siècle. Bien souvent, ils se présentent comme chrétiens et affirment être en pèlerinage vers Saint-Jacques-de-Compostelle. Leurs chefs, chaque groupe étant dirigé par un homme, portent des titres de noblesse tels que « comte » ou « duc » d’Égypte Mineure.
C’est le cas de Jean (Juan), considéré comme le premier Gitan arrivé en Espagne. Nous savons que cet homme bénéficie, pour lui et sa suite, d’un laissez-passer (reproduit ci-dessus) signé en 1425 par le roi Alphonse V d’Aragon, dit le « Magnanime » (ce qui laisse penser, au passage, que ce souverain méritait son surnom). Ce document accorde sa protection à ces premiers Gitans traversant les Pyrénées afin qu’ils puissent circuler sans encombre en terres espagnoles. Par la suite, nous retrouvons la trace de communautés gitanes en Galice dès 1436. Trente ans plus tard, elles sont reçues avec les honneurs à Jaén, en Andalousie.
C’est un aspect souvent oublié aujourd’hui : les Gitans sont, dans un premier temps, bien accueillis par les pouvoirs politiques comme par la population de la péninsule Ibérique. Cette attitude s’explique par le contexte de la fin de la Reconquista, où la distinction entre sédentaires et nomades est bien moins marquée que celle qui oppose chrétiens et musulmans. Le fait qu’ils se présentent comme chrétiens est alors déterminant.
On estime à environ 3.000 le nombre de Gitans dans la péninsule Ibérique au XVe siècle. Précisons qu’il ne s’agit pas d’un groupe unifié mais de plusieurs entités d’une centaine de personnes qui sont toujours dirigées par un homme. Ces ensembles sont donc indépendants même si des liens familiaux peuvent exister entre eux. Dès cette époque, ils sont nomades et vivent du spectacle ou de la divination.
Les premiers historiens à avoir travailler sur l’histoire du peuple gitan estiment que cette période qui s’étend de 1425 à 1499 constitue un âge idyllique entre les nomades et les autochtones. Contre toute attente, la situation se tend à la toute fin du siècle.
Le temps des rois catholiques moins favorable aux Gitans
Comme nous l’avons vu, les Gitans sont, à la fin du XVe siècle, acceptés en Espagne et même relativement bien intégrés. En 1498, Christophe Colomb en emmène d’ailleurs quatre avec lui lors de son troisième voyage. Ils deviennent ainsi les premiers Gitans à fouler le sol du Nouveau Monde.
De même, lorsque les couronnes d’Aragon et de Castille s’unissent en 1479, Ferdinand et Isabelle, les Rois Catholiques, adoptent à leur égard une attitude plutôt conciliante. Ils maintiennent les lettres de protection accordées aux Gitans déjà présents sur leurs terres et en promulguent même de nouvelles. C’est notamment le cas en 1491 pour un certain Philippe d’Égypte Mineure.
Cependant, mus par une volonté de centraliser, d’unifier, de rétablir l’ordre et poussés par une Eglise puissante, les Rois Catholiques promulguent en 1499 la Pragmática de Medina del Campo. Ce texte marque un tournant dans l’histoire des Gitans en Espagne. Le choix qui leur est laissé est simple : soit ils se sédentarisent et se placent sous la protection de seigneurs locaux, soit ils sont expulsés. Ils disposent de deux mois pour prendre leur décision. C’est un véritable coup de tonnerre pour la communauté gitane.
Le petit-fils des Rois Catholiques, Charles Quint, va encore plus loin. Il décide qu’un Gitan arrêté pour la troisième fois en situation de vagabondage pourra être emprisonné, voire réduit en esclavage à perpétuité. En outre, ceux qui ne se sédentarisent pas dans un délai de 70 jours sont condamnés à plusieurs années de galères. Cette politique est poursuivie par Philippe II, qui interdit aux Gitans de se rendre en Amérique et fait même rapatrier ceux qui s’y trouvent déjà. Même le grand écrivain Cervantès ne se montre guère indulgent à leur égard. Dans l'un de ses romans, il écrit : « Il sem
Malgré tout, la situation des Gitans s’améliore momentanément sous le roi Philippe IV qui, en 1633, décida, pour des raisons démographiques avant tout, de maintenir les Gitans sur le territoire péninsulaire. L’époque considérait, cyniquement sans doute à nos yeux contemporains, que chaque soldat comptait dans une Europe perpétuellement en guerre.
Le temps des persécutions
Des temps plus durs attendaient les Gitans d’Espagne. Au milieu du XVIIIe siècle survient en effet la Gran Redada, une vaste opération impulsée par les pouvoirs politiques et, surtout, religieux, bien décidés à mettre un terme au mode de vie gitan.
Cette opération, qui aboutit à l’emprisonnement d’environ 9 000 Gitans, germe dans l’esprit de l’évêque d’Oviedo avant d’être autorisée par Ferdinand VI, dit « le Juste » (ce qui laisse penser, au passage, que ce souverain ne méritait pas forcément son surnom).
Cet épisode, qui constitue l’un des moments les plus marquants de la mémoire gitane dans la péninsule Ibérique, dure près de vingt ans. Il faut attendre 1767 pour que le roi Charles III mette fin à cette politique en libérant les derniers prisonniers.
Par la suite, les Gitans traversent le XIXe siècle en poursuivant leur histoire espagnole, entre contacts, intégration, méfiance et rejet. Toutefois, le ciel s’assombrit de nouveau pour eux, comme pour le reste des Espagnols, au milieu des années 1930. La guerre civile est perçue par une grande partie des Gitans comme un conflit qui ne les concerne pas : en marge de la société espagnole, ils s’estiment également en marge de ses affrontements internes. Cela n’empêche pas certains d’entre eux de s’engager, notamment dans le camp anarchiste. Le plus souvent, cependant, les Gitans sont contraints de prendre parti.
Les années franquistes sont particulièrement rudes pour la communauté. Pour faire simple, les Gitans incarnent une sorte de contre-modèle pour les idéologues de l’État espagnol : ils sont marginalisés, discriminés et même accusés de propager des maladies.
Les Gitans aujourd’hui
Dire que tout a changé de nos jours serait faux. Toutefois, il convient de prendre en compte des évolutions parmi lesquelles une institutionnalisation progressive des Gitans avec des associations et des instances représentatives qui voient le jour dès les années 1980. Outre le combat pour une meilleure intégration des Gitans dans la société, ces entités tâchent de faire vivre et de faire connaître aux non-Gitans la mémoire d’un peuple présent dans le pays depuis six siècles.
Combien sont-ils de nos jours ? De 3.000 au XVe siècle, les Gitans sont, en ce début de XXIème siècle, environ 750.000 en Espagne. Notons qu’il s’agit d’une population très jeune car la moitié de celle-ci aurait moins de 25 ans.
Ce qui change véritablement la donne pour une large frange de la population gitane c’est la mise en place de l’Etat providence après le franquisme : l’accès à l’éducation, à la santé, à la retraite et aux logements sociaux. A la fin des années 1970, près des ¾ des Gitans habitent dans des campements ou des logements insalubres : ils sont moins de 20% dans ce cas actuellement.
Si l’avènement de la démocratie en Espagne a amélioré la vie des Gitans, des inégalités et des problèmes demeurent. A titre d’exemple, si presque tous leurs enfants vont à l’école, seulement 2% arrivent jusqu’à l’université parmi lesquels une écrasante majorité de jeunes femmes. Notons toutefois que, dans les années 1980, presque qu’aucun enfant gitan n’était scolarisé.
Cette question de l’éducation est d’ailleurs révélatrice de la position complexe des Gitans dans la société espagnole entre marginalité subie et marginalité choisie. Ainsi, au départ, les parents de la communauté craignaient que la scolarisation de leurs enfants dans des écoles espagnoles allait en faire des "gadjos" (c’est-à-dire des non-Gitans).
Enfin, sur le plan professionnel, des divergences existent également entre non-Gitans et Gitans : 85% des premiers sont salariés contre un tiers de la population active gitane.
Certains membres de la communauté réussissent brillamment à s’intégrer dans la vie publique espagnole et parviennent à des fonctions "supérieures". C’est le cas de María Hernández, conseillère municipale "Unidas Podemos" de Castille et Léon ou encore de l’avocat cordouan Marcos Santiago.
Il n’en reste pas moins que, si l’Etat providence a constitué pour les Gitans une évolution positive, les difficultés ne se sont pas envolées en quelques années. Demeurent de nos jours de véritables problèmes socio-économiques comme le chômage qui atteint des chiffres très importants dans la communauté.
Des Gitans socialement marginalisés mais culturellement appréciés ? Le cas de la musique gitane
Quand on pense aux Gitans, de nombreux clichés nous traversent l’esprit. Parmi eux, l’image de dynamiques joueurs de guitare qui font ventiler leur main en grattant les cordes de manière à produire une rythmique très reconnaissable. Ajoutez à cela la vision de femmes dansant en robes rouges en tapant dans leurs mains et vous obtenez une association plus ou moins consciente de la culture gitane et du flamenco.
Il faut en convenir, le terme « flamenco » est souvent utilisé à tort et à travers (et surtout par nous autres, expatriés en Espagne). Toujours est-il que si les Gitans n’ont certainement pas inventé le flamenco, dont les origines demeurent encore aujourd’hui largement débattues, ils ont largement contribué à en façonner les codes par leur réinterprétation. Reconnu comme « patrimoine culturel immatériel de l’humanité » en 2010, le flamenco constitue aujourd’hui une composante majeure de l’identité andalouse et, par extension, de la culture espagnole.
Le flamenco doit notamment son renouveau à des artistes comme Paco de Lucía et Camarón de la Isla. Le premier a grandi en Andalousie, dans un quartier populaire à majorité gitane, tandis que le second est issu d’une famille de cette communauté. Ensemble, ils renouvellent profondément le genre en donnant naissance au « Nouveau Flamenco » dans la seconde moitié du XXe siècle.
Enfin, d’autres artistes gitans ont également marqué durablement la musique espagnole de ces dernières décennies. C’est notamment le cas de groupes influencés par la rumba, comme Los Chichos, Los Chunguitos ou Las Grecas. Ici, on s’éloigne des canons traditionnels du flamenco, et même les origines géographiques diffèrent : Los Chunguitos sont originaires d’Estrémadure, tandis que les deux autres groupes sont madrilènes. Comme c’est souvent le cas dans les groupes de musique, et plus encore dans la culture gitane, la dimension familiale est essentielle : Las Grecas sont deux sœurs et Los Chunguitos trois frères.
Le succès commercial est considérable. Par exemple, "Los Chichos" ont vendu plus de 22 millions d’album. Notons, et c’est intéressant pour notre sujet, que les thèmes des chansons de ces trois groupes sont très souvent en lien avec les difficultés de la condition des Gitans à notre époque (pauvreté, exclusion, drogue…).
En définitive, la réalité actuelle des Gitans est complexe. Entre marginalité subie et marginalisée choisie. Entre amélioration des conditions d’habitats et de l’accès à l’éducation mais crainte des anciens que les jeunes deviennent des "gadjos" ignorants de leur culture d’origine. Entre plébiscite de la musique gitane comme part de l’identité espagnole et méfiance pérenne à l’égard des anciens nomades.
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