Édition internationale

L’exil en héritage : Léonor de Récondo à la recherche de son Espagne perdue

En deux livres* parus à quelques jours d’intervalle, Léonor de Récondo revient sur l’histoire de sa famille espagnole contrainte à l’exil pour échapper aux franquistes.

Léonor de RécondoLéonor de Récondo
@Jean-François Paga, DR. / Léonor de Récondo
Écrit par Anne Smith
Publié le 25 mars 2026

Née à Paris en 1976 de parents artistes peintres, violoniste baroque, Léonor de Récondo publie son premier livre en 2010. Son 10e roman marche dans les pas de sa grand-mère paternelle dont la vie bascule un jour d’été 1936 quand elle doit fuir en dix minutes la maison familiale d’Irun menacée par les franquistes. Guerre civile, exil, séparations, abandon. Ce jour-là, Enriqueta perd tout. 

Marcher dans tes pas raconte aussi la quête de Léonor, née française 40 ans plus tard. Alors que son père est mort depuis 2015, elle découvre une loi récente sur la mémoire démocratique en Espagne permettant aux descendants d’exilés politiques de récupérer la nationalité espagnole. Il s’agit de la loi 20/2022, dite Ley de Memoria Democrática (LMD), entrée en vigueur le 19 octobre 2022.

Surnommée "Ley de los nietos" (la loi des petits-enfants), elle reconnaît le droit à la nationalité espagnole pour les personnes nées à l’étranger dont  les parents ou grands-parents étaient espagnols d’origine et ont perdu ou renoncé à la nationalité espagnole à cause de l’exil pour des raisons politiques, idéologiques, de croyance ou d’orientation sexuelle ou ont été contraints de fuir l’Espagne. Léonor de Récondo coche les cases. Et après neuf mois d’hésitation (le temps d’une grossesse), elle décide enfin de remplir le formulaire qui lui permettra de récupérer cette nationalité perdue. Pourquoi une telle requête ?

 

Livre jaune Goya de père en fille
@Verdier, DR.

 

Recomposer un passé perdu

Parce que les questions de transmission et d’identité l’habitent depuis longtemps (cf. Rêves oubliés (2012), Revenir à toi (2021). Parce qu’à travers l’écriture, elle peut redonner une voix à sa grand-mère et ne jamais oublier ce que la dictature de Franco a infligé à sa famille. Comme à des centaines de milliers de réfugiés espagnols. Parce que si elle ne grave pas l’histoire de ses grands-parents dans le marbre, elle sera effacée. Ils seront effacés. Puisque plus rien n’existe : la maison d’Irun a été détruite, les preuves tangibles de leur exil forcé ont disparu. Parce que son identité la constitue et que sans cette part d’elle, sans cette nationalité, elle ne se sentirait pas complètement… complète. Au moins quatre bonnes raisons - s’il en faut - de (re)prendre la plume. 

Oscillant entre récit, auto-fiction, poésie, Léonor de Récondo a écrit Marcher dans tes pas à la première personne et a choisi de s’adresser directement à Enriqueta. Cela crée une sorte de lien… Un pont entre deux rives, deux femmes, deux époques, deux destins, deux pays séparés par un simple pont-frontière qui enjambe le fleuve Bidassoa, entre Irun et Hendaye, entre l’Espagne et la France. Le pont International qui, une fois franchi, a rendu Enriqueta, ses parents, ses frères, ses fils, Félix, Jean et José, apatrides. Avec la langue basque, quelques bijoux, de l’argent et des papiers embarqués à la va-vite comme seuls bagages. Une valise les aurait trahis…

 

Les images de Goya

Félix de Récondo, le père de Léonor, avait 4 ans quand il a fui. Léonor a le même âge quand, un jour, dans son atelier parisien, il lui dit : « En 1936, on a dû partir d’Irun. Le 18 août, on a traversé le pont International jusqu’à Hendaye et c’était fini. Plus au sud, le poète Garcia Lorca a été assassiné, ce jour-là ». Ainsi, commence Goya de père en fille.

Les mêmes sujets (l’exil, la transmission, l’identité, la mémoire, l’histoire) mais cette fois, le récit, resserré (moins de 60 pages) est illustré par les images de Goya (Les désastres de la guerre) et celles de Félix de Récondo qui y font écho (Prison).

Le fil conducteur de Marcher dans tes pas ? Sans doute le gâteau de riz abandonné sur la table de la cuisine de la maison d’Irun et qui revient comme un refrain dans la chanson familiale. On le retrouve dans Goya de père en fille, symbole de la fuite, incompréhensible à hauteur d’enfant.

Mais si Léonor de Récondo revient sur cette fuite et sa quête, elle y ajoute la dimension artistique de l’œuvre de Goya, ses gravures qui expriment sa révolte et sa soif de résistance lors de l’invasion napoléonienne et la guerre d’indépendance. Autre guerre, autre époque ; mêmes violences, mêmes injustices. En scrutant les gravures de Goya et les peintures de son père, Léonor de Récondo questionne aussi le rôle de l’art dans la résistance contre toutes les formes d’oppression. 

 

Le souvenir d’un souvenir

A l’origine de ces deux livres, le souvenir d’un souvenir : le récit de l’exil de son père. Puis, en août 2023, Léonor de Récondo est invitée à participer à une conférence sur la filiation et la transmission. Ses recherches préparatoires la mènent par hasard (vraiment ?) à découvrir la loi sur la mémoire démocratique décrétée par le gouvernement Sanchez en 2022 (lire plus haut).

« Ma mère est française d’origine angevine, j’ai été scolarisée à Paris, je suis née dans le 12e arrondissement et j’y vis encore (…) mais pourquoi ne pas détenir noir sur blanc ce qui coule en partie dans mon sang ? ». L’en-quête commence…

Hommages intimes, poèmes et souvenirs, Marcher dans tes pas et Goya de père en fille révèlent avec finesse et humanité une histoire personnelle qui touche à l’universel.  

 

Marcher dans tes pas, éd. L’Iconoclaste ; Goya de père en fille, éd. Verdier, coll. Les arts de lire.

 

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