Le lauréat du prix Médicis 2025 était en conversation avec le journaliste d’El País Guillermo Altares à l’Institut français de Madrid mercredi 4 mars pour présenter son dernier roman qui vient de paraître en Espagne*.


Un théâtre rempli, une conversation menée en français par le rédacteur en chef de la rubrique culture d’El País, un public prêt à faire longuement la queue pour repartir avec son exemplaire signé : Emmanuel Carrère a su toucher le public madrilène en racontant l’histoire de sa mère, Hélène Carrère d’Encausse, née Zourabichvili, l’Académicienne et grande spécialiste de l’URSS que tout le monde connaît, décédée le 5 août 2023 à 94 ans.
Un hommage d’un fils à sa mère. Mais pas que. En partant sur les traces de sa mère, Emmanuel Carrère raconte également ces Russes blancs flamboyants, persécutés par Staline, qui ont fui leur pays, la révolution bolchevique et l’effondrement du bloc soviétique mais aussi la Russie d’aujourd’hui et la guerre avec l’Ukraine, un conflit auquel sa mère ne croyait pas - erreur d’appréciation et d’anticipation qui lui a d’ailleurs valu de nombreuses critiques. « Moi, je ne suis pas un spécialiste de géopolitique », se défend Emmanuel Carrère quand on le questionne sur la situation actuelle dans le monde, notamment au Moyen-Orient et sur les intentions du président des Etats-Unis. Même si « le grand spectacle de l’Histoire » auquel on assiste en ce moment lui fait dire que « l’Europe est prise en tenaille par Poutine et Trump, l’un qui nous déteste et l’autre qui nous méprise ».
Dans la famille Carrère, je demande… le père
Kolkhoze est avant tout un portrait de sa famille, de sa mère donc, mais aussi de son père, Louis Carrère d’Encausse, bourgeois bordelais qui a toujours vécu dans l’ombre de celle qui fut son épouse pendant 71 ans. « Ma mère était une femme publique qui aimait la lumière ».
Alors que son père, assureur de profession, passionné de généalogie, était un homme de l’ombre, grand admirateur de sa femme et de son ascendance romanesque (Hélène est la fille d’une aristocrate germano-russe ruinée et d’un roturier géorgien) malgré les relations tendues que le couple a connues pendant 50 ans, avec chacun au moins un coup de canif dans le contrat à son actif. C’est d’ailleurs avec son père « ébloui par le soleil dans une clairière inondée de lumière » qu’Emmanuel Carrère conclut ce roman familial.

Contrairement à son Roman russe, paru en 2007, qui lui avait valu une longue brouille avec sa mère pour avoir révélé le passé collabo de son grand-père Georges, Kolkhoze ne règle aucun compte. « J’avais un impératif en écrivant ce livre après la mort de ma mère : ne nuire ni causer de souffrances à quiconque. J’ai d’ailleurs fait relire mon manuscrit à mes deux sœurs et à mon oncle Nicolas, les trois personnes encore vivantes les plus concernées par cette histoire. Je sais que mes sœurs sont fières de son succès et je le partage avec elles ».
« Faire kolkhoze »
Lorsque leur père était en voyages d’affaires, les trois enfants et leur mère se réunissaient le soir dans la chambre à coucher de leur appartement parisien : « Marina, étant la plus petite, prenait la place dans le lit des parents. Nathalie et moi tirions nos matelas ou simplement des coussins autour du lit. Notre mère avait donné un nom à ce rituel du dortoir : faire kolkhoze. Nous adorions faire kolkhoze », écrit l’auteur livrant ici le choix du titre.
La photo de couverture de l’édition espagnole va dans le même sens, celui de l’intime. S’il fait preuve ici de piété filiale, Emmanuel Carrère garde toute sa lucidité quand il parle de sa mère : « elle était dure, froide, de très mauvaise foi, jalouse, généreuse, jamais mesquine ». Quant à l’auteur, il excelle décidément dans l’art du portrait et ne manque ni d’humour ni d’autodérision, donnant à ses 548 pages un mordant qui n’enlève rien à l’émotion.

Des personnages de roman
Dans la famille Carrère, on pourrait aussi demander la sœur cadette, Marina, journaliste médicale, très connue du grand public pour ses émissions de santé et engagée dans la lutte pour le droit de mourir dans la dignité. Nathalie, la seconde de la fratrie, avocate, celle des trois enfants qui fut la plus proche de sa mère ; l’oncle Nicolas, le petit frère d’Hélène (88 ans aujourd’hui), un homme haut en couleurs à qui son neveu doit son admiration pour Tolstoï alors que, chez les Carrère d’Encausse, on ne jurait que par Dostoïevski ; la cousine Salomé, devenue présidente de la république de Géorgie, après avoir été exilée elle aussi. « Ma mère et elle sont des modèles d’intégration réussie. Quant à moi qui suis de la 3e génération d’immigrés, je n’ai aucun sentiment d’exil »…
Toute une galerie de personnages qui courent sur quatre générations et qu’Emmanuel Carrère raconte de façon chronologique avant de conclure, comme il se doit, par la dernière fois où ses sœurs, sa mère et lui « ont fait kolkhoze », la nuit de sa mort. « Une mort impressionnante de grandeur » : dernier mot d’amour d’un fils à sa mère.
*Koljós, ed. Anagrama.












