Seize ans après son premier sacre mondial, en Afrique du Sud, l'Espagne a retrouvé le toit du football. Dimanche, au MetLife Stadium, dans le New Jersey, la Roja a décroché une deuxième étoile en battant l'Argentine (1-0 après prolongation), grâce à un but de Ferran Torres à la 106e minute. Mais au-delà du trophée, c'est une autre impression qui domine : celle d'une équipe qui n'arrive peut-être pas au terme d'un cycle, mais au début d'un nouveau. Une génération encore très jeune, un sélectionneur qui a vu grandir une partie de ses internationaux, un modèle de formation qui ne cesse de renouveler son vivier de talents : rarement une nation a semblé réunir autant d'atouts pour s'installer durablement au sommet. Une question s'impose désormais : l'Espagne est-elle partie pour dominer le football mondial au cours de la prochaine décennie ?


Les grandes équipes marquent l'histoire par leurs trophées. Les très grandes équipes imposent, en plus, un sentiment de supériorité. C'est exactement ce qu'a inspiré l'Espagne tout au long de cette Coupe du monde 2026.
La Roja n'a concédé qu'un seul but durant l'ensemble du tournoi — un record défensif dans l'histoire du Mondial — tout en éliminant successivement les deux derniers champions du monde. En demi-finale, elle a étouffé une équipe de France jusque-là invaincue (2-0, buts d'Oyarzabal et de Porro), avant de faire plier l'Argentine en finale grâce à un but de Ferran Torres à la 106ᵉ minute.
La dynamique dépasse d'ailleurs le seul cadre de cette Coupe du monde. Depuis l'arrivée de Luis de la Fuente, l'Espagne reste sur une série de 38 matchs sans défaite, un record dans le football de sélections.
Ces statistiques ne garantissent évidemment aucun règne. Mais elles traduisent une réalité : la Roja ne connaît pas seulement une génération exceptionnelle. Elle semble avoir bâti un collectif capable de durer.
Le modèle espagnol, machine à former des champions
Pourquoi cette Espagne est-elle si difficile à battre ? Parce que son talent ne se résume pas à Lamine Yamal, Pedri ou Nico Williams. Depuis plus de vingt ans, la Roja forme ses joueurs selon une même idée du football. Maîtrise technique, conservation du ballon, occupation des espaces, pressing à la perte… Les principes évoluent avec les époques, mais l'identité reste la même.
Résultat, les internationaux arrivent en sélection avec des repères communs. Beaucoup se connaissent depuis les catégories de jeunes, parlent le même langage footballistique et maîtrisent déjà les exigences du système. L'intégration des nouveaux venus s'en trouve facilitée, sans remettre en cause les équilibres du collectif.
Les résultats des sélections de jeunes confirment cette continuité. L'Espagne est la nation la plus titrée de l'histoire de l'Euro U19 et reste régulièrement présente parmi les meilleures équipes en U17 et en Espoirs. Cette équipe championne du monde ne ressemble donc pas à une génération dorée apparue par hasard. Elle est l'aboutissement d'un modèle de formation qui, année après année, continue d'alimenter la sélection en joueurs de très haut niveau.
Le tiki-taka n'a pas disparu, il a évolué
Longtemps, le football espagnol s'est identifié au tiki-taka, ce jeu de passes courtes et de mouvements permanents qui permettait de monopoliser le ballon, d'étirer les défenses adverses et de contrôler le rythme des rencontres. Xavi, Iniesta et Busquets en ont été les plus brillants interprètes. Cette identité n'a pas disparu avec eux.
La sélection de Luis de la Fuente en est l'héritière, mais elle en a modernisé les principes. La qualité technique et la maîtrise du ballon restent au cœur du projet, auxquelles s'ajoutent davantage de verticalité, un pressing beaucoup plus agressif et une utilisation plus fréquente des ailes pour accélérer le jeu. Et lorsque le scénario l'impose, l’Espagne sait aussi sortir de son dogme pour se montrer plus directe et pragmatique.
C'est sans doute la principale évolution par rapport à la génération championne du monde en 2010. La possession n'est plus une fin en soi ; elle est devenue un outil au service de la domination. En gardant le ballon, la Roja ne cherche pas seulement à construire ses attaques, mais aussi à priver son adversaire d'oxygène. Face à la France en demi-finale comme à l'Argentine en finale, cette maîtrise a fini par étouffer les deux derniers champions du monde.
Luis de la Fuente, l'homme de la continuité
Le succès de l'Espagne ne s'explique pas seulement par la qualité de son effectif. Il porte aussi la marque de son sélectionneur. Avant de prendre les commandes de la Roja en 2022, Luis de la Fuente avait déjà remporté l'Euro U19 en 2015, l'Euro Espoirs en 2019, puis conduit la sélection olympique jusqu'à la médaille d'argent aux Jeux de Tokyo. Depuis, il a enchaîné les titres : Ligue des nations, Euro 2024 et désormais Coupe du monde.
Cette réussite n'a rien d'un hasard. Luis de la Fuente connaît une grande partie de ses internationaux depuis les équipes de jeunes. Beaucoup ont grandi sous ses ordres avant de rejoindre la sélection A. Les automatismes, les exigences et l'identité de jeu sont déjà en place lorsqu'ils franchissent le dernier palier. Résultat, l'Espagne renouvelle ses générations sans jamais avoir le sentiment de repartir de zéro.
Pourquoi la Roja semble partie pour durer
L'autre raison de croire à un règne durable tient tout simplement à l'âge de cette génération. Lamine Yamal n'a que 19 ans. Pau Cubarsí, Gavi, Pedri ou Nico Williams seront encore dans la force de l'âge lors de la Coupe du monde 2030, que l'Espagne co-organisera avec le Portugal et le Maroc. Et derrière eux, la relève est déjà là.
Depuis plusieurs années, les sélections de jeunes continuent de fournir des joueurs prêts à franchir le cap du plus haut niveau. C'est sans doute ce qui distingue le plus la Roja actuelle. Elle ne ressemble pas à une génération dorée appelée à disparaître, mais à l'expression d'un modèle capable de produire des talents saison après saison.
Cette dynamique dépasse d'ailleurs le seul football masculin. Championne du monde en 2023 chez les femmes, régulièrement titrée dans les compétitions de jeunes, l'Espagne affiche une constance rare. La preuve que son savoir-faire en matière de formation irrigue l'ensemble de son football.
L'histoire invite pourtant à la prudence. Après son triplé historique entre 2008 et 2012, la Roja avait été éliminée dès le premier tour du Mondial 2014. Les blessures, les fins de cycle ou les adaptations tactiques des adversaires peuvent rapidement redistribuer les cartes. La France, l'Angleterre, le Portugal, le Brésil ou l'Argentine disposent, eux aussi, de générations extrêmement prometteuses.
Une chose, en revanche, paraît difficile à contester. Aucune sélection ne semble aujourd'hui réunir autant d'atouts : une identité de jeu clairement définie, un sélectionneur qui connaît ses joueurs depuis les catégories de jeunes et un vivier de talents qui ne cesse de se renouveler. Le football ne garantit jamais les dynasties. Mais si une nation semble aujourd'hui la mieux placée pour ouvrir un nouveau cycle de domination, c'est bien l'Espagne.
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