Ils viennent étudier l’espagnol, suivre un Erasmus, intégrer une université ou décrocher un master. Derrière l’attractivité académique de l’Espagne se cache aussi un poids économique considérable : les étudiants internationaux génèrent plus de 8,3 milliards d’euros par an dans le pays, bien au-delà des seuls frais de scolarité.


À Madrid, Barcelone, Valence, Salamanque ou Grenade, ils font désormais partie du décor. On les croise sur les campus, dans les cafés, les colocations et les rues des quartiers universitaires. Mais derrière cette présence familière se cache aussi une petite machine économique. Selon l’édition 2026 de l’étude sur l’impact des étudiants internationaux en Espagne, réalisée par Spain Education Programs avec le soutien de l’ICEX, leur présence aurait généré 8,316 milliards d’euros au cours de l’année universitaire 2023-2024.
L’équivalent d’environ 0,55 % du PIB espagnol. Car l’argent dépensé par ces étudiants ne s’arrête évidemment pas aux portes des universités. Il paie aussi des loyers, des repas, des transports, des sorties, des achats et des voyages. Autant de dépenses qui, mises bout à bout, font de l’étudiant international bien plus qu’un simple enjeu académique : un acteur à part entière de l’économie espagnole.
Un million d’étudiants internationaux en Espagne, vraiment ?
Les chiffres peuvent, à première vue, sembler contradictoires. D’un côté, l’étude recense plus de 1,04 million d’étudiants internationaux en Espagne en 2023-2024. De l’autre, le ministère n’en comptabilise « que » 220.809 inscrits en licence, master ou doctorat en 2024-2025. Pas d’erreur de calcul : les deux statistiques ne parlent tout simplement pas de la même chose.
Le premier chiffre ratisse beaucoup plus large. Aux étudiants des universités s’ajoutent les participants à Erasmus+, les élèves des écoles d’espagnol, les étudiants des programmes américains de Study Abroad ou encore les auxiliaires de conversation.
Et dans cette grande famille, les étudiants venus apprendre la langue de Cervantes sont de très loin les plus nombreux : 676.089 personnes, soit près des deux tiers du total. Derrière arrivent les étudiants de master et de licence, puis ceux de Study Abroad et d’Erasmus+. Mais dès qu’on remplace le nombre d’étudiants par les euros qu’ils génèrent, la hiérarchie est complètement chamboulée.
Masters et licences, là où sont les milliards
Attirer des étudiants, c’est bien. Les garder plusieurs mois, c’est encore mieux. Lorsqu’on regarde les euros plutôt que les effectifs, la hiérarchie change radicalement. Les étudiants de licence et de master ne représentent que 21,5 % des internationaux pris en compte par l’étude, mais concentrent à eux seuls 58,6 % de l’impact économique total.
Les masters décrochent largement la palme : environ 13 % des étudiants, mais 39,4 % des retombées économiques, soit quelque 3,27 milliards d’euros par an. Rien de très mystérieux derrière ce grand écart : tout est affaire de temps. Là où un étudiant venu apprendre l’espagnol peut ne passer que quelques semaines dans le pays, un étudiant en master y reste en moyenne plus de dix mois. Dix mois à payer un loyer, remplir son frigo, prendre les transports, sortir et, plus généralement, dépenser.
Résultat : un étudiant de master génère en moyenne quelque 25.500 euros d’impact économique, contre près de 18.000 euros pour un étudiant de licence. À l’autre bout de l’échelle, un élève d’une école d’espagnol pèse un peu plus de 3.250 euros. Mais ils sont si nombreux que l’addition finit tout de même par être salée : plus de 2,2 milliards d’euros par an pour les seules écoles de langue.
Bien plus que des frais de scolarité
Et les frais de scolarité ne sont que le début de l’histoire. Selon l’étude, pour chaque euro consacré à sa formation, un étudiant international en dépense 1,27 de plus dans l’économie espagnole. Loyers, restaurants, transports, sorties, voyages, courses… L’« effet multiplicateur » atteint ainsi 2,27 : l’argent versé pour étudier en Espagne en entraîne plus du double une fois toutes les dépenses additionnées.
Le logement se taille, sans surprise, la part du lion. Un étudiant Erasmus+ dépenserait en moyenne un peu plus de 1.500 euros par mois, dont environ 1.100 euros pour se loger. Sur les cinq mois et demi que dure en moyenne son séjour, la facture grimpe à quelque 8.300 euros.
A l’échelle d’un pays, les petites dépenses du quotidien finissent par faire de très gros chiffres. L’étude évalue à près de 4,7 milliards d’euros les dépenses indirectes générées par l’ensemble des étudiants internationaux. À la clé également, entre 350 et 600 millions d’euros de recettes potentielles de TVA et plusieurs milliers d’emplois qualifiés soutenus par cette économie étudiante.
En dix ans, le nombre d’étudiants étrangers a doublé : les universités espagnoles n’ont jamais été aussi internationales. En dix ans, le nombre d’étudiants étrangers y a bondi de 117 %. En licence, ils sont passés de 53.928 en 2015-2016 à 102.567 en 2024-2025 ; en master, de 34.302 à 89.449. S’y ajoutent aujourd’hui 28.793 doctorants étrangers. Plus le niveau d’études grimpe, plus leur présence est forte : les étrangers représentent 7,2 % des étudiants en licence, 28,6 % en master et 29,5 % en doctorat. Autrement dit, près de trois étudiants sur dix en master ou en doctorat viennent désormais de l’étranger.
Madrid, capitale des étudiants étrangers
Sans grande surprise, c’est Madrid qui rafle la mise. Pour les études de licence, la région accueille plus de 25.000 étudiants étrangers, loin devant la Catalogne et ses quelque 16.450 inscrits. La Communauté valencienne complète le podium. Même trio en master : 14.580 étudiants étrangers à Madrid, 11.831 en Catalogne et un peu plus de 6.000 dans la Communauté valencienne.
Mais changez de thermomètre et la carte se redessine. Si l’on rapporte les étudiants étrangers à l’ensemble des inscrits, la Navarre passe en tête pour les licences, avec 14 %, devant Castilla y León (11,8 %) et la Communauté valencienne (11 %).
La puissance d’attraction madrilène tient aussi à une offre pléthorique. La région compte à elle seule 19 universités, dont treize privées, sur les 92 établissements en activité en Espagne en 2024-2025. Et le privé gagne du terrain, surtout lorsqu’on monte dans les cursus : en master, les universités privées accueillent désormais plus de la moitié des étudiants inscrits.
L’Espagne profite du repli de ses concurrents
L’Espagne profite aussi d’un joli alignement des planètes. Plusieurs poids lourds de l’éducation internationale — Royaume-Uni, Canada, Australie, États-Unis ou Pays-Bas — ont durci ces dernières années leurs conditions d’accueil. Pendant ce temps, l’Espagne multiplie les cursus en anglais et joue ses cartes : coût des études souvent plus doux, qualité de vie, grandes villes attractives et portée de la langue espagnole.
Avec toutefois un point de fragilité : près de sept étudiants internationaux de master sur dix viennent d’Amérique latine, une dépendance qui expose le secteur aux soubresauts économiques et politiques de cette région. Et l’éternel casse-tête administratif espagnol reste de la partie : visas, homologation des diplômes et procédures d’admission peuvent encore refroidir les candidats extra-européens.
Reste que le filon est désormais bien identifié. L’éducation internationale fonctionne comme une exportation un peu particulière. L’Espagne vend une formation à l’étranger, mais le client vient la consommer sur place, et y dépenser bien davantage que ses seuls frais de scolarité. À plus de 8 milliards d’euros par an, attirer des étudiants étrangers n’est donc plus seulement une affaire de rayonnement universitaire. C’est aussi devenu un sacré marché.
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