Des fusées fabriquées à Elche, des satellites dopés à l’intelligence artificielle et 1,5 milliard d’euros de chiffre d’affaires : longtemps discret, le spatial espagnol change d’orbite. Entre ambitions européennes, investissements publics et nouveaux acteurs privés, tour d’horizon d’une industrie en plein décollage.


À Elche, on fabrique des chaussures. Et, depuis peu, des fusées. La ville de la province d’Alicante avait jusqu’ici davantage fait parler d’elle pour ses palmiers et ses fabriques de souliers que pour ses ambitions orbitales. C’est pourtant ici que PLD Space développe MIURA 5, un lanceur destiné à mettre des satellites en orbite.
Le raccourci est tentant, mais pas tout à fait trompeur : quelque chose est en train de décoller dans le spatial espagnol. Longtemps resté dans l’ombre des grands programmes européens et de quelques poids lourds industriels, le secteur voit fleurir une nouvelle génération d’entreprises. On y fabrique des satellites, on traite des données venues de l’espace et, désormais, on construit même des fusées.
Et cela commence à suivre côté business. En 2025, l’industrie spatiale espagnole a réalisé 1,5 milliard d’euros de chiffre d’affaires, contre 1,293 milliard un an plus tôt : près de 16 % de hausse en douze mois. Elle compte quelque 8.400 emplois directs et réinvestit 14,2 % de son chiffre d’affaires dans la recherche, le développement et l’innovation, selon les chiffres provisoires de la fédération industrielle TEDAE. Des montants encore modestes à l’échelle de l’économie espagnole. Mais la trajectoire, elle, mérite qu’on lève les yeux.
L’espace, notre quotidien très terre à terre
Car l’espace n’est plus seulement ce grand ailleurs où l’on expédie astronautes, sondes et fantasmes de science-fiction. Il est devenu, beaucoup plus prosaïquement, une infrastructure dont dépend une part croissante de notre vie quotidienne.
On pense rarement aux satellites en consultant un itinéraire, en payant son café par carte, en suivant la livraison d’un colis ou en regardant la météo. Ils sont pourtant derrière tout cela. Même constat dans les champs, où ils permettent de surveiller les cultures, auprès des assureurs qui évaluent les dégâts d’une tempête ou des secours qui tentent de mesurer l’étendue d’un incendie ou d’une inondation.
La DANA qui a frappé la province de Valence le 29 octobre 2024 en a fourni une démonstration grandeur nature. Le service européen Copernicus avait alors été activé pour cartographier au plus vite les zones inondées. Les premières images faisaient apparaître quelque 15.000 hectares sous les eaux, mais elles durent ensuite être corrigées et affinées, notamment dans plusieurs zones urbaines de l’Horta Sud.
L’épisode disait finalement beaucoup des promesses, mais aussi des limites, de ces yeux braqués sur la Terre depuis plusieurs centaines de kilomètres d’altitude. En pleine catastrophe, avoir la donnée ne suffit pas : encore faut-il qu’elle soit précise et, surtout, qu’elle arrive à temps. C’est précisément là que se joue une partie de la nouvelle course à l’espace.
Quand les satellites se mettent à penser
La petite révolution du moment ne se joue d’ailleurs pas dans le moteur des fusées. Elle se cache plutôt à l’intérieur des satellites.
Jusqu’ici, le principe était simple : le satellite prenait une image, attendait de passer à portée d’une station terrestre, envoyait ses données, puis des ordinateurs au sol se chargeaient de les traiter. L’intelligence artificielle embarquée chamboule ce petit manège. Désormais, un satellite peut faire lui-même une partie du tri depuis l’orbite : repérer une image masquée par les nuages, l’écarter ou sélectionner les informations qui méritent d’être envoyées sur Terre.
Moins spectaculaire qu’un décollage de fusée, certes. Mais potentiellement beaucoup plus intéressant pour le marché. Lorsqu’il s’agit de suivre un incendie, de repérer un navire suspect ou d’observer l’état d’une parcelle agricole, la valeur n’est plus seulement dans l’image prise depuis l’espace. Elle est dans la vitesse à laquelle cette image devient une information utilisable.
Open Cosmos, qui dispose notamment d’installations en Espagne, mise justement sur cette course contre la montre avec ses constellations de petits satellites. Grâce au traitement des données directement en orbite et aux communications entre satellites, l’entreprise entend raccourcir considérablement le délai entre ce qui est observé là-haut et ce que l’on peut en faire ici-bas.
Le bon vieux satellite-appareil photo est donc en train de changer de métier. À plusieurs centaines de kilomètres au-dessus de nos têtes, il devient aussi un ordinateur volant.
À Elche, une fusée nommée MIURA
Mais avant d’envoyer tous ces satellites au-dessus de nos têtes, il faut de quoi les y emmener. Et les fusées restent justement l’un des grands goulets d’étranglement du marché spatial mondial.
C’est là que l’on retrouve PLD Space. Fondée en 2011 à Elche, l’entreprise espagnole s’était fait remarquer en octobre 2023 avec le vol de MIURA 1, son démonstrateur lancé depuis Huelva. L’étape suivante est plus ambitieuse : MIURA 5, une véritable fusée orbitale destinée notamment à embarquer de petits satellites.
Ce qui ressemblait encore il y a quelques années à un pari fou prend des allures de projet industriel très sérieux. En mars 2026, PLD Space a annoncé une levée de fonds de 180 millions d’euros, avec notamment Mitsubishi Electric. Début septembre, 108 millions supplémentaires sont venus grossir l’enveloppe, portant l’opération à 288 millions d’euros. L’entreprise compte aujourd’hui plus de 450 salariés et déploie ses activités bien au-delà d’Elche, de Teruel à Kourou, en Guyane française, jusqu’à Oman.
PLD Space ne mise pas seulement sur l’argent privé. Madrid a engagé 169 millions d’euros pour soutenir MIURA 5, signe que l’Espagne veut se faire une place sur le marché des lanceurs, face à SpaceX et aux autres acteurs déjà installés. La fusée fabriquée à Elche n’est donc plus une curiosité industrielle, mais un projet stratégique pour le pays et l’Europe entière.
Madrid veut sa place dans les étoiles
PLD Space est la vitrine la plus spectaculaire du spatial espagnol, mais derrière les fusées d’Elche gravite déjà tout un petit monde. Hispasat et Hisdesat sont présents dans les télécommunications et les satellites gouvernementaux, GMV dans la navigation, le contrôle et le traitement des données, Satlantis dans l’observation de la Terre. Sener, Airbus, Thales Alenia Space ou encore Indra occupent eux aussi différents maillons de cette chaîne industrielle.
Et Madrid compte bien lui donner du carburant. L’Espagne a fortement augmenté sa mise auprès de l’Agence spatiale européenne (ESA) : 455 millions d’euros par an en moyenne entre 2026 et 2030, contre environ 300 millions auparavant et trois fois plus qu’en 2017. Sur cinq ans, l’effort doit atteindre près de 2,3 milliards d’euros.
De quoi changer de catégorie. Avec les engagements pris lors du Conseil ministériel de l’ESA fin 2025, l’Espagne s’est hissée pour la première fois au rang de quatrième contributeur aux programmes de l’agence, derrière les trois poids lourds historiques que sont l’Allemagne, la France et l’Italie, et devant le Royaume-Uni, la Belgique ou encore la Suisse.
Le gouvernement parle volontiers de « souveraineté technologique » et d’« autonomie stratégique ». Traduction : fabriquer des satellites, c’est bien ; maîtriser les données, les télécommunications et, si possible, les fusées qui permettent de les envoyer dans l’espace, c’est mieux.
Un décollage sous perfusion publique
Reste à nuancer ce décollage espagnol. D’abord parce que le marché spatial européen demeure largement alimenté par l’argent public. Programmes de l’ESA, contrats de défense, commandes institutionnelles, aides à l’innovation… Les États et L'Union européenne restent les principaux moteurs d’un marché encore loin de voler de ses propres ailes.
IRIS² en est l’exemple parfait. Cette future constellation européenne de communications sécurisées représente plus de 10 milliards d’euros d’investissements, avec Hispasat parmi les entreprises du consortium chargé de la déployer.
Une manne qui offre aux industriels des contrats, de la visibilité et du temps pour grandir. Mais le défi commence après : transformer ce savoir-faire technologique en un marché commercial capable de trouver ses clients au-delà des administrations et des grands programmes européens. Car savoir fabriquer une technologie de pointe est une chose. La vendre en quantité suffisante pour changer d’échelle en est une autre.
Construire des fusées, retenir les ingénieurs
Autre problème : les fusées ne sont pas les seules à pouvoir quitter l’Espagne. Les ingénieurs aussi. Le spatial espagnol recrute à tour de bras. Plusieurs entreprises ont gonflé leurs effectifs ces dernières années et PLD Space a, à elle seule, doublé la taille de ses équipes en douze mois. Plus de 450 personnes, venues d’une vingtaine de pays, travaillent désormais pour l’entreprise d’Elche.
Mais à mesure que le secteur grandit, la bataille pour les cerveaux s’intensifie. Ingénieurs, développeurs, spécialistes de l’intelligence artificielle ou techniciens hautement qualifiés sont courtisés bien au-delà des frontières espagnoles. Et lorsqu’il s’agit de sortir le carnet de chèques, les entreprises du pays ne jouent pas dans la même catégorie que leurs concurrentes américaines ou celles des grandes puissances spatiales européennes.
Faute de pouvoir systématiquement s’aligner sur les salaires, elles misent donc sur autre chose : la qualité des projets, des équipes plus petites où les responsabilités arrivent vite, mais aussi un argument bien connu sous le soleil espagnol, la qualité de vie.
PLD Space va jusqu’à faire de son implantation à Elche un outil de recrutement. Avec, en substance, une promesse plutôt inhabituelle : participer à la construction de fusées sans avoir besoin de refaire sa vie à Houston, Munich ou Toulouse.
Le spatial espagnol doit donc relever un défi assez terre à terre : après avoir formé ses ingénieurs, réussir à les garder.
Le spatial espagnol a les pieds sur Terre
Dernier paradoxe : pour comprendre où se trouve l’argent du spatial, mieux vaut regarder vers le sol. Stations de réception, antennes, terminaux, logiciels, traitement des données, installation et maintenance… Une bonne partie de la valeur économique se fabrique sur le plancher des vaches. Et pour ce faire, l’Espagne peut compter sur des industriels qui travaillent depuis longtemps dans les télécommunications, l’électronique ou les systèmes d’information.
C’est peut-être là que le changement est le plus profond. Le spatial n’est plus le terrain de jeu réservé à une poignée de géants capables de fabriquer des satellites à plusieurs centaines de millions d’euros. Leur miniaturisation, la multiplication des constellations et l’explosion des données ouvrent peu à peu la porte à des PME du logiciel, de l’électronique, des télécommunications ou de l’intelligence artificielle qui, hier encore, ne se seraient jamais présentées comme des entreprises « spatiales ».
L’Espagne ne deviendra évidemment pas la nouvelle NASA. Mais un pays qui fabrique désormais des lanceurs à Elche, compte quelque 8.400 emplois directs dans le spatial et s’est hissé au rang de quatrième contributeur de l’Agence spatiale européenne n’est déjà plus tout à fait un figurant dans cette aventure.
Les étoiles peuvent bien continuer à faire rêver. Pour l’industrie spatiale espagnole, l’avenir se joue désormais surtout sur Terre.
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