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Éducation en Espagne : un élève sur trois sous le niveau minimum

Lecture en chute libre, maths au plus bas, sciences en recul… Les élèves espagnols de 15 ans signent leurs plus mauvais résultats depuis la création de PISA. Le niveau baisse dans une grande partie du monde développé, mais l’Espagne décroche plus vite que la moyenne. Écrans, concentration, manque de profs, fractures entre régions… Que se passe-t-il dans les salles de classe espagnoles ?

Garçon en sweat à capuche noir assis sur une chaiseGarçon en sweat à capuche noir assis sur une chaise
Unsplash
Écrit par Paul Pierroux-Taranto
Publié le 9 septembre 2026

451 en lecture, 457 en mathématiques, 477 en sciences. Trois chiffres et un même constat : l’école espagnole décroche. Publié ce mardi 8 septembre, le nouveau rapport PISA fait tomber les élèves espagnols de 15 ans à leur plus bas niveau depuis le lancement de cette grande radiographie internationale de l’éducation, en 2000.

En trois ans, la glissade est sévère : 23 points perdus en compréhension de l’écrit, 16 en mathématiques et 8 en sciences. Et l’Espagne n’est pas seule à dévisser. De la France au Japon, en passant par l’Allemagne, la Suède ou la Corée du Sud, les scores reculent dans une bonne partie du monde développé. À ceci près que la pente espagnole est plus raide que celle de la moyenne OCDE. Et qu’après plusieurs éditions dans le rouge, il devient difficile de parler d’un simple accident de parcours.

 

La lecture, grande dégringolade espagnole

C’est en lecture que la chute donne le plus le vertige. Avec 451 points, l’Espagne se retrouve dix points sous la moyenne de l’OCDE (461) et huit sous celle de l’Union européenne (459). Trois ans plus tôt, elle affichait encore 474 points.

Mais il faut élargir le cadre pour mesurer vraiment le décrochage. Depuis 2015, les élèves espagnols ont perdu 45 points en compréhension de l’écrit, près de 30 en mathématiques et 16 en sciences. Une érosion qui n’a donc plus grand-chose d’un simple trou d’air.

Pour donner un ordre de grandeur, l’OCDE estime qu’une vingtaine de points correspond approximativement aux apprentissages acquis au cours d’une année scolaire. De là à conclure que les adolescents espagnols ont « perdu deux années d’école » en dix ans, il y a un pas qu’il vaut mieux ne pas franchir : PISA ne permet pas une conversion aussi mécanique. La comparaison donne néanmoins la mesure du recul. D’autant que celui-ci ne se cantonne plus aux élèves les plus fragiles.

 

Un élève sur trois sous le niveau minimum

Derrière la moyenne nationale, un chiffre inquiète peut-être davantage encore : un élève espagnol sur trois n’atteint plus le niveau minimal attendu en mathématiques ou en lecture.

En maths, 33 % des adolescents restent sous le niveau 2 de PISA, le seuil à partir duquel l’OCDE considère qu’un élève sait mobiliser seul des compétences élémentaires. Ils n’étaient « que » 27 % en 2022. Même glissade en lecture : de 24 % à 32 % en trois ans.

Qu’est-ce que cela signifie concrètement ? En lecture, ces élèves peuvent peiner à dégager l’idée principale d’un texte de longueur moyenne ou à y retrouver une information à partir de critères précis. En mathématiques, ils peuvent éprouver des difficultés à traduire une situation simple en calcul : comparer la distance de deux itinéraires ou convertir un prix dans une autre monnaie, par exemple.

L’Espagne n’est toutefois pas une exception. Dans l’ensemble de l’OCDE, 35 % des élèves se situent désormais sous ce seuil en mathématiques et 31 % en lecture. Sur ce terrain, le mal est largement partagé.

Plus préoccupant pour l’Espagne, le sommet de la classe est lui aussi bien clairsemé. Seuls 2 % des élèves atteignent les niveaux les plus élevés en lecture et 4 % en mathématiques, contre respectivement 6 % et 8 % dans l’OCDE. Le système espagnol se retrouve ainsi pris en étau : davantage d’élèves en difficulté, mais aussi beaucoup moins d’excellents élèves que chez ses voisins.

 

L’Espagne repasse sous la moyenne de l’OCDE

En 2022, l’Espagne avait connu un drôle de paradoxe. Ses résultats baissaient fortement, mais moins que ceux de plusieurs de ses voisins frappés de plein fouet par les séquelles de la pandémie. À force de moins chuter que les autres, elle avait presque rejoint la moyenne de l’OCDE. L’embellie statistique aura été de courte durée.

Trois ans plus tard, l’écart se creuse à nouveau. L’Espagne affiche 457 points en mathématiques contre 463 dans l’OCDE, 451 contre 461 en lecture et 477 contre 482 en sciences. Le ministère de l’Éducation le reconnaît lui-même : depuis 2022, la dégradation a été « plus prononcée » en Espagne.

Reste à ne pas transformer le cas espagnol en exception mondiale. Car presque tout le monde baisse. En trois ans, la moyenne de l’OCDE perd 15 points en lecture, 9 en mathématiques et 3 en sciences. Même les premiers de la classe rendent quelques points : le Japon et la Corée restent aux avant-postes, aux côtés notamment de l’Estonie, mais reculent eux aussi. Singapour, toujours numéro un mondial hors OCDE, n’échappe pas au mouvement.

Dans ce paysage plutôt morose, les gagnants se comptent sur les doigts d’une main. La Turquie fait figure d’ovni : elle progresse dans les trois matières et dépasse désormais l’Espagne. Le Royaume-Uni, lui, parvient globalement à tenir la barre quand une bonne partie de ses voisins européens continuent de glisser.

 

Une Espagne éducative à plusieurs vitesses

Derrière la moyenne nationale, les écarts territoriaux restent béants. Madrid, les Asturies et Castille-et-León trustent le haut du tableau : les Asturies dominent en lecture (471 points), tandis que Madrid arrive en tête en mathématiques (477) et en sciences (495).

À l’autre bout, la Communauté valencienne décroche brutalement : 424 points en lecture, 435 en maths et 450 en sciences, soit respectivement 58, 38 et 33 points perdus depuis 2022. Le Pays basque chute lui aussi, notamment en lecture : avec 419 points, il ne devance plus que Ceuta et Melilla. Et presque personne n’échappe à la glissade : toutes les communautés reculent dans les trois matières, à une exception près, Castille-La Manche en sciences.

Reste le cas très particulier de la Catalogne. Ses scores affichés sont élevés — 473 en lecture, 474 en maths et 502 en sciences — mais ils ne sont pas comparables aux autres. En cause : 23,22 % des élèves initialement sélectionnés ont été exclus de l’échantillon, contre 7,89 % au niveau national. Un taux tel que l’OCDE a écarté les données catalanes de ses comparaisons internationales. Le ministère les publie uniquement à titre indicatif, en précisant que l’échantillon n’est pas représentatif.

La Murcie, avec 12,72 % d’exclusions, fait également l’objet d’un avertissement, même si ses résultats restent exploitables avec précaution. Quant à l’Espagne dans son ensemble, son taux d’exclusion de 7,89 % dépasse le standard de 5 % fixé par PISA, mais l’OCDE estime, après analyse du biais potentiel, que les résultats nationaux restent valables pour les comparaisons internationales.

 

Écrans, attention, IA : les pistes du décrochage

Reste la question qui agite déjà le débat espagnol : pourquoi ? PISA ne désigne pas de coupable unique, mais pointe plusieurs évolutions observées depuis une décennie : moins de lecture pour le plaisir, davantage de difficultés à rester concentré, moins de persévérance face aux tâches complexes et un climat de classe parfois plus difficile.

Impossible, non plus, d’ignorer le bouleversement numérique. Les adolescents évalués en 2025 sont nés autour de 2009. Ils ont grandi avec les smartphones et les réseaux sociaux, avant de voir débarquer l’intelligence artificielle générative.

Attention toutefois au raccourci : PISA ne démontre pas que TikTok, les smartphones ou ChatGPT font baisser les résultats scolaires. Il constate plutôt que les habitudes d’apprentissage et les capacités d’attention évoluent au moment même où les compétences fondamentales reculent. L’IA, elle, est déjà bien installée dans les cartables espagnols. Près d’un adolescent sur quatre dit l’utiliser quotidiennement pour apprendre, tandis que beaucoup s’en servent aussi pour résumer des textes, effectuer des recherches ou rédiger des travaux.

 

Des établissements en manque de bras

Une autre piste est beaucoup moins technologique : le manque de bras. Près de 49 % des chefs d’établissement espagnols interrogés déclarent manquer d’enseignants, dix points de plus que la moyenne OCDE. Et 72 % jugent insuffisant le personnel d’accompagnement — psychologues, éducateurs spécialisés, travailleurs sociaux… — contre 39 % dans les pays développés. Un déficit particulièrement sensible alors que les profils d’élèves se diversifient.

La bataille est aussi politique. Les élèves évalués ont connu la mise en œuvre de la LOMLOE, la réforme éducative adoptée fin 2020 sous Pedro Sánchez, dont les opposants font déjà le procès. Mais PISA ne permet pas d’établir ce lien. La réforme a été déployée progressivement et le décrochage touche des pays aux systèmes très différents.

L’OCDE appelle d’ailleurs à ne pas attribuer la baisse à une seule réforme nationale. Le gouvernement, qui reconnaît de mauvais résultats, promet désormais de travailler avec les communautés autonomes. Un plan de renforcement en lecture et en mathématiques avait déjà été annoncé après PISA 2022, mais son déploiement a notamment été freiné par l’absence de nouveaux budgets de l’État.

 

Tout n’est pas noir dans l’école espagnole

Tout n’est pourtant pas noir. L’école espagnole reste relativement équitable. L’écart entre élèves favorisés et défavorisés demeure inférieur aux moyennes de l’OCDE et de l’UE. Les adolescents espagnols affichent aussi un fort sentiment d’appartenance à leur établissement et une persévérance supérieure à la moyenne internationale.

Autre éclaircie, dans la nouvelle épreuve de résolution computationnelle de problèmes, l’Espagne se situe autour de la moyenne OCDE, avec 499 points. Un contraste saisissant avec le recul en lecture, mathématiques et sciences.

C’est tout le paradoxe de ce PISA : une école plutôt inclusive, où les élèves disent se sentir bien, mais dont les apprentissages fondamentaux s’érodent. L’Espagne n’est certes pas seule à décrocher — la France ne la devance que légèrement et plusieurs anciens modèles nordiques chutent eux aussi — mais elle baisse plus vite que la moyenne OCDE.

Et les chiffres restent difficiles à esquiver. Un adolescent sur trois sous le seuil minimal en lecture ou en mathématiques, 45 points perdus en compréhension de l’écrit en dix ans… À l’heure où l’IA peut produire en quelques secondes un texte, un résumé ou la solution d’un exercice, savoir lire longtemps, raisonner et résoudre soi-même un problème n’est peut-être pas devenu moins important. Bien au contraire.

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