En remportant sa deuxième Coupe du monde, l’Espagne n’a pas seulement inscrit une nouvelle page de son histoire sportive. Selon plusieurs travaux universitaires, un tel sacre pourrait aussi offrir un véritable coup de pouce à l’économie du pays pendant plusieurs mois. Exportations, tourisme, image de marque... Explications d'un phénomène que des économistes appellent "l'effet champion".


Lorsque Rodri s’est emparé de la Coupe du monde pour la soulever, ce n'est pas seulement la Roja qui est entrée dans l'histoire. Pendant quelques heures, l'Espagne a monopolisé les écrans du monde entier. Les images de la Roja célébrant son deuxième sacre ont fait le tour de la planète, offrant au pays une exposition que même les plus grandes campagnes de communication auraient du mal à égaler.
Et si cette victoire avait aussi des effets bien au-delà des terrains de football ? Depuis quelques années, plusieurs économistes s'intéressent à ce qu'ils appellent l'« effet champion ». Leur hypothèse est simple : remporter une Coupe du monde ne procure pas seulement une immense joie collective. Cela pourrait aussi donner un coup de pouce temporaire à l'économie du pays vainqueur.
Longtemps cantonnée au rang d'intuition, cette idée est aujourd'hui appuyée par plusieurs travaux universitaires qui tentent d'en mesurer l'impact.
Pourquoi les économistes parlent d'un « effet champion »
Publiée en 2024 dans la revue scientifique Oxford Bulletin of Economics and Statistics, une étude du chercheur Marco Mello a analysé plusieurs décennies de données économiques portant sur les pays de l'OCDE ayant remporté la Coupe du monde.
Sa conclusion est sans détour : les pays champions enregistrent, en moyenne, un supplément de croissance d'environ 0,48 point de pourcentage au cours des deux trimestres suivant leur victoire.
Rapporté à la taille actuelle de l'économie espagnole, ce phénomène représenterait un surcroît théorique d'activité pouvant approcher les 8 milliards d'euros. Plusieurs économistes préfèrent toutefois retenir une estimation plus prudente, comprise entre 4 et 6 milliards d'euros, en raison du caractère temporaire de cet effet.
Il ne s'agit évidemment pas d'un chèque de 8 milliards d'euros versé à l'État espagnol, ni d'une richesse créée par magie. Les chercheurs comparent simplement l'évolution de l'économie du pays champion à celle qu'elle aurait probablement connue sans victoire.
Non, tout ne se joue pas dans les bars et les magasins
À première vue, on pourrait penser que cet effet s'explique par les ventes de maillots, les téléviseurs achetés avant la finale ou les terrasses bondées pendant les célébrations. Ces dépenses existent bien. Mais elles ne constituent pas le principal moteur du phénomène.
L'étude montre que le véritable levier se situe ailleurs : les exportations. En devenant championne du monde, l'Espagne bénéficie d'une visibilité exceptionnelle. Pendant plusieurs semaines, son nom, son drapeau et son équipe occupent les médias du monde entier. Cette amélioration de l'image du pays peut favoriser les échanges commerciaux, renforcer la notoriété des entreprises espagnoles et attirer davantage l'attention des investisseurs internationaux.
Autrement dit, le Mondial agit comme une gigantesque campagne de communication... entièrement gratuite.
Et si la Roja faisait aussi voyager l'Espagne ?
Le tourisme pourrait lui aussi bénéficier de cette exposition mondiale. Déjà proche du seuil historique des 100 millions de visiteurs internationaux par an, l'Espagne n'a sans doute pas besoin d'une Coupe du monde pour remplir ses plages cet été. En revanche, le titre pourrait renforcer son attractivité sur des marchés plus lointains, notamment aux États-Unis ou en Asie, où la visibilité offerte par la compétition est particulièrement forte.
Le football ne suffit évidemment pas à faire choisir une destination de vacances. Mais il peut constituer cette première étincelle qui place un pays sur la liste des prochains voyages.
Les économistes rappellent toutefois que cet effet dépend largement de la capacité des pouvoirs publics et des acteurs du tourisme à transformer cette attention médiatique en véritable stratégie de promotion.
Un effet réel... mais limité dans le temps
L'euphorie économique ne dure cependant pas éternellement. Selon l'étude de Marco Mello, le supplément de croissance disparaît au bout d'environ six mois. À partir du troisième trimestre suivant la victoire, les indicateurs reviennent progressivement sur leur trajectoire habituelle.
Autrement dit, remporter une Coupe du monde ne modifie pas les fondamentaux d'une économie. La croissance reste avant tout déterminée par la productivité, l'investissement, l'emploi, l'innovation ou encore la conjoncture internationale.
Le précédent de 2010 l'illustre parfaitement. Quelques semaines après avoir décroché sa première étoile en Afrique du Sud, l'Espagne demeurait confrontée à la crise financière et bancaire qui frappait alors durement le pays. Le sacre mondial n'avait pas suffi à inverser cette dynamique.
Gagner vaut parfois mieux qu'organiser
L'un des enseignements les plus surprenants de la recherche est qu'il semble plus avantageux de gagner une Coupe du monde que de l'organiser.
Contrairement aux pays hôtes, qui doivent souvent investir des milliards dans la construction de stades et d'infrastructures, le champion profite de la visibilité internationale sans supporter ces dépenses. Les précédents Mondiaux organisés en Afrique du Sud ou au Brésil ont montré que les bénéfices économiques promis aux pays organisateurs étaient loin d'être systématiques.
L'Espagne, elle, récolte aujourd'hui les bénéfices d'une image renforcée sans avoir eu à financer l'événement. Reste désormais à convertir cette immense publicité en résultats durables.
Car une Coupe du monde ouvre surtout une fenêtre d'opportunité. Elle ne garantit ni davantage d'investissements, ni une explosion automatique des exportations ou du tourisme.
La deuxième étoile cousue sur le maillot de la Roja ne changera sans doute pas, à elle seule, le destin économique du pays. Mais pendant quelques mois, elle pourrait bien offrir à l'économie espagnole l'un des plus beaux coups de projecteur de son histoire récente.
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