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Canicule : pourquoi le modèle espagnol inspire de plus en plus la France

Alors que la France fait face à une nouvelle vague de chaleur et cherche encore comment s’y adapter, de plus en plus de regards se tournent vers l’Espagne. Refuges climatiques, horaires de travail aménagés, urbanisme pensé pour limiter les îlots de chaleur : de Barcelone à Madrid en passant par Séville, le pays a déjà commencé à transformer ses villes et ses habitudes, en traitant désormais les canicules comme une réalité durable plutôt qu’une urgence ponctuelle.

Rue espagnole sous une forte chaleur, avec des passants cherchant à se rafraîchir.Rue espagnole sous une forte chaleur, avec des passants cherchant à se rafraîchir.
@Image générée par IA via ChatGPT – OpenAI
Écrit par Inès Desbois
Publié le 1 juillet 2026

En Espagne, la chaleur n'est plus considérée comme un événement exceptionnel et les alertes canicule n'inquiètent plus personne. Chaque année, ces épisodes arrivent toujours plus tôt.

Selon le gouvernement espagnol, l'été 2025 a été le plus chaud jamais enregistré dans le pays et le deuxième en termes de mortalité attribuable à la chaleur — il risque d'être détrôné par les étés à venir.

La chaleur est devenue une question de santé publique autant que d'aménagement du territoire. Cette manière d’aborder la chaleur commence désormais à attirer l’attention au-delà des frontières espagnoles. 

En France, où les épisodes de canicule se multiplient et s’intensifient, le modèle espagnol est de plus en plus cité comme une source d’inspiration. Fin juin, le ministre du Travail français a résumé ce changement de perspective : « La France l’été, ça devient l’Espagne. » 

Dans ce contexte, il a annoncé son intention d’effectuer un voyage d’étude en Espagne afin de mieux comprendre comment la société espagnole s’est adaptée aux fortes chaleurs, que ce soit dans l’organisation du travail, l’aménagement des villes ou les politiques publiques. 

Un signe que l’adaptation au climat n’est plus seulement perçue comme un enjeu méditerranéen, mais comme une question qui concerne désormais toute l’Europe. 

 

Barcelone, ville pionnière des refuges climatiques

Avec son réseau de lieux frais, Barcelone est devenue une référence en la matière. La ville a fait le choix de transformer des équipements déjà existants et accessibles à tous plutôt que de construire de nouvelles installations de climatisation individuelle.

Bibliothèques, marchés couverts, musées, parcs et cours d'école sont recensés comme « refuges climatiques ». L'accès y est gratuit, l'eau et les sièges garantis, la température maintenue autour de 26°C dans les espaces intérieurs.

Le projet a été lancé en 2020 avec 70 espaces. Six ans plus tard, près de 500 refuges sont à disposition des habitants selon la mairie de Barcelone. Irma Ventayol, directrice du Bureau du changement climatique et de la durabilité, précise qu'au début, 60 % de la population se trouvait à moins de dix minutes d'un refuge ; aujourd'hui c'est 98 %, et 77 % à moins de cinq minutes.

Le modèle est directement inspiré par les cooling centers de Chicago. Après la canicule de 1995, extrêmement meurtrière, la ville avait mis en place ces centres pour s'adapter au réchauffement climatique.

À Barcelone comme à Chicago, ces lieux visent prioritairement les quartiers les plus vulnérables, les plus exposés à la chaleur faute de moyens. Le quartier du Raval notamment, dense et mal isolé, concentre une grande partie des riverains les plus exposés.

Irma Ventayol a rappelé que « tous les quartiers ne sont pas dans la même situation de vulnérabilité », ce qui explique que la mairie cartographie les zones à risque pour orienter l'extension du réseau. Les mesures d'adaptation vont au-delà des municipalités.

Le gouvernement espagnol s'est emparé du sujet à l'échelle nationale : un Pacte d'État face à l'urgence climatique, présenté en septembre 2025, prévoit la création d'un réseau national de refuges climatiques. Plusieurs villes ont déjà lancé le leur, dont Valence, Jerez, Bilbao, Saragosse ou Valladolid.

 

Le travail à l'espagnole : repensé pour les fortes chaleurs

La jornada intensiva, ou journée de travail intensive, est une autre mesure que l'Espagne met en place pour affronter la chaleur.

Elle consiste à modifier les horaires de nombreux salariés, qui peuvent commencer plus tôt et terminer vers 14 ou 15 heures, sans pause prolongée à la mi-journée. Les employés travaillent ainsi durant les heures les plus fraîches de la journée. Cette mesure repose sur des accords passés au sein de chaque entreprise.

Plus de la moitié des sociétés espagnoles la proposent déjà, particulièrement dans la fonction publique et les grandes structures. Depuis 2023, les employeurs sont tenus d'adapter les conditions de travail lors des alertes météo extrêmes, ce qui peut aller jusqu'à suspendre certaines tâches aux heures les plus chaudes, notamment dans le BTP et l'agriculture.

À Barcelone, les employés municipaux qui travaillent en extérieur ont reçu un bracelet connecté qui mesure leur température corporelle et vibre en cas de risque de coup de chaud.

Après les inondations de 2024, le gouvernement espagnol a approuvé un congé climatique de quatre jours en cas d'alerte orange ou rouge, qu'il s'agisse de canicule, d'inondations ou de tempêtes, pour éviter les déplacements en cas de risque météorologique.

Plus récemment, l'Espagne a aussi imposé la fermeture des terrasses extérieures lors des alertes rouges, pour les établissements qui ne disposent pas d'installations suffisantes pour rafraîchir leur clientèle.

 

Des villes réaménagées pour faire face à la chaleur

L'adaptation passe également par l'urbanisme, avec une logique différente : réduire la chaleur avant même qu'elle s'installe, plutôt que de la subir.

En Andalousie, où les températures dépassent régulièrement les 45°C, l'architecture traditionnelle y répond depuis longtemps : rues étroites entretenant l'ombre et la circulation de l'air, murs épais pouvant atteindre un mètre, façades blanchies à la chaux.

Le patio, hérité de la période musulmane, agit comme un piège à air frais — selon des études relayées par Reporterre, il peut faire baisser la température de plus de 10°C par rapport à l'extérieur.

À Barcelone, l'aménagement urbain passe par le projet des superilles, ou superblocs. Ces îlots restreignent la circulation automobile aux rues périphériques pour rendre l'intérieur du quartier aux piétons. Le projet a notamment permis de réduire les niveaux de dioxyde d'azote de 25 % et les particules fines de 17 % dans la superilla de Sant Antoni.

Dans ces espaces piétonniers sont aménagés des lieux végétalisés qui contribuent à faire baisser la chaleur grâce à l'ombre et aux arbres plantés le long des rues. Un travail de l'institut ISGlobal estime que la généralisation du projet à l'ensemble de la ville pourrait éviter près de 700 décès prématurés par an, en partie grâce à l'atténuation des îlots de chaleur urbains.

Madrid investit également pour adapter ses infrastructures, notamment avec un réseau de transports en commun largement climatisé.

 

Un exemple certes, mais pas parfait

Malgré ces avancées, l'Espagne reste loin d'avoir réglé le problème. L'adaptation des écoles à la chaleur continue de faire débat : bien qu'une enveloppe budgétaire soit prévue par l'État, beaucoup la jugent trop modeste face à l'ampleur des besoins.

Les refuges climatiques ont eux aussi leurs failles. Beaucoup sont fermés le week-end et pendant la pause déjeuner, moment où la chaleur est la plus forte et où l'utilité serait la plus grande.

La grève des agents de bibliothèque limite par ailleurs parfois l'accès à ces lieux. Le modèle barcelonais reste, pour l'instant, une exception plus qu'une norme nationale — tous les territoires du pays ne sont pas équipés de la même manière.

Malgré ces dispositifs, le bilan humain reste lourd. Selon le ministère de la Santé espagnol, durant l'année 2026, la chaleur serait déjà responsable de 900 morts. Dominic Royé, chercheur en bioclimatologie au CSIC, alerte sur ce risque : « pour chaque dixième de degré supplémentaire, le risque de mortalité est presque multiplié par quatre. »

Ce risque, l'Espagne l'a compris et intégré depuis un certain temps. Pendant que la France débat encore de réponses ponctuelles, plusieurs villes espagnoles ont déjà revu en profondeur leur rapport à la chaleur — dans leur urbanisme, leur droit du travail, leurs équipements publics.

 

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