Édition internationale

Le rapport à la langue maternelle entre lien, rupture, et transmission

Entre le français, l’arabe et le berbère, Leila Ajjarif explore un héritage linguistique à la fois riche et fragile. Dans ce texte intime, elle interroge le lien profond qui nous unit à nos langues maternelles, entre transmission incomplète, sentiment de perte et désir de renouer avec une part essentielle de soi.

Portrait en lumière naturelle d’une jeune femme au regard pensif, assise près d’une fenêtre, évoquant l’introspection et la réflexion sur son identité et ses langues maternelles.Portrait en lumière naturelle d’une jeune femme au regard pensif, assise près d’une fenêtre, évoquant l’introspection et la réflexion sur son identité et ses langues maternelles.
@Image générée par IA via DALL·E – OpenAI
Écrit par Leila Ajjarif
Publié le 9 avril 2026

Aujourd’hui, je veux parler d’un patrimoine immatériel : la langue maternelle. De par mon histoire, j’ai grandi avec plusieurs langues. Cette pluralité m’a donné une diversité et richesse intérieure, mais aussi le sentiment d’un héritage partiellement perdu.

J’ai toujours trouvé dans l’apprentissage des langues étrangères une forme de liberté. Lorsqu’on choisit soi-même d’apprendre une langue, on avance sans pression, avec indulgence, curiosité et bienveillance envers ses propres erreurs. On se donne le temps. C’est sûrement pour cette raison que j’ai pu apprendre d’autres langues étrangères avec facilité.

Et pourtant, malgré cette aisance linguistique, un léger regret persiste : celui de ne pas maîtriser pleinement certaines de mes langues maternelles. Comme si, à travers elles, une partie de moi s’effaçait doucement.

Je parle des langues maternelles au pluriel parce que j’en ai plusieurs. Née et élevée en France de parents marocains, j’ai grandi comme beaucoup d’enfants d’immigrés, entre plusieurs langues : le français, l’arabe et le berbère. Quand nous étions petits, mon père nous parlait berbère, ma mère parlait arabe et nous répondions… en français ! Assimilation, quand tu nous tiens…

Pour quelqu’un de passionnée par les langues, cette situation est d’autant plus paradoxale : ne pas maîtriser ses propres langues d’origine alors qu’on en parle d’autres couramment. Surtout quand on connaît la richesse culturelle, historique et poétique de ces langues, même si elles n’ont pas toujours bénéficié du même rayonnement.

 

Le bagage familial

Dans ma famille, en dehors du français appris à l’école, la transmission de l’arabe et du berbère s’est faite exclusivement à l’oral. Elles restaient confinées à la maison, aux échanges familiaux ou aux séjours au Maroc. Avec mon frère et ma sœur, nous avons développé un parler hybride, en associant des mots de langues différentes, chose que nous continuons encore à faire aujourd’hui.

Mais une transmission sporadique ne permet pas la maîtrise d'une langue. Une hiérarchie des langues finit par s’imposer. Dans notre cas, c’est naturellement le français qui a pris le dessus, les deux autres langues n’ayant jamais été enseignées de manière structurée. Ma mère, qui parlait les trois, a aussi progressivement privilégié le français, réservant l’arabe aux échanges familiaux. Cela a rendu la pratique, et donc la maîtrise de l’arabe et du berbère plus fragile.

 

Les liens familiaux jouent pourtant un rôle essentiel dans la transmission. Plus ils sont proches, plus la langue circule. Quand la distance s’installe, les échanges comme la langue se fragmentent et s’estompent.

 

Distance, diglossie et complexité

L’arabe est riche et complexe en tout point. Mais à cette richesse s’ajoute sa forte diglossie : l’arabe littéral, langue des médias et de la diplomatie, et les nombreux dialectes du monde arabe qui co-existent, tous très différents d’un pays à l’autre. 

Contrairement à l’espagnol, dont les variantes partagent un socle commun et sont largement “inter-compréhensibles”, l’arabe demande souvent un double apprentissage: l’arabe littéral puis l’arabe dialectal, certains plus ou moins proches de l’arabe littéral. Et soyons honnêtes, le dialecte marocain en est quand même très éloigné.

Je ne suis pas totalement défaillante : je peux tenir une conversation. Mais j’ai souvent l’impression d’être limitée, comme si quelque chose restait inachevé. Et peut-être derrière cette absence d’apprentissage se cache la peur d’échouer ou de ne pas réussir à maîtriser pleinement des langues faisant partie de mon histoire familiale. Une pression invisible que je ne me suis jamais imposée en apprenant d’autres langues.

 

Le berbère entre mémoire et reconnaissance

Avec le berbère ou Amazigh, la langue des « gens libres»  le fossé est déjà plus grand car je l’ai très peu pratiqué. Je le comprends mieux que je ne le parle, et je ne peux tenir que des conversations très basiques. L’histoire de cette langue, ses dialectes locaux et la marginalisation des populations amazighes expliquent en partie cette distance. Par exemple, la reconnaissance du berbère comme langue officielle par le Maroc et son enseignement à l’école n’est arrivé qu’en 2011. 

Pourtant la langue berbère m’a toujours touchée, notamment à travers sa musicalité et les chanteurs berbères que mes parents écoutaient, ou encore, les nombreux proverbes qu’ils m’ont transmis. C’est une langue qui dégage beaucoup de poésie et pénètre dans l’âme. 

 

Désir de renouer et de transmission

Je n’ai jamais renoncé à apprendre l’arabe un jour. Si j’ai privilégié d’autres langues, c’est qu’elles me semblaient plus accessibles, plus simples à apprivoiser, même dans leur complexité pour certaines.

Je ne peux pas en dire autant avec le berbère, qui me semble déjà plus difficile à rattraper, car sa pratique serait localisée/limitée, et aujourd’hui même dans les villages, les jeunes parlent davantage l’arabe voire d’autres langues que le berbère. Dans un monde globalisé, il est beau de pouvoir communiquer largement, mais cela nourrit aussi la crainte que des langues plus localisées se perdent. 

Je m’interroge sur ce que je serai capable de transmettre – non par vanité – mais par désir de partager l’intégralité de mon héritage, de ce qui me définit. Or c’est là que surgit le regret : je doute moins de ma capacité à apprendre l’arabe que de celle à transmettre le berbère. Et dans ma famille, c’est précisément cette langue qui s’est le plus effacée au fil des générations. Cela me rend nostalgique, comme si une partie de notre histoire familiale s’envolait.

Au-delà de l’apprentissage, il y a aussi le regret d’être passée à côté de conversations plus profondes. Celles que j’aurais pu avoir avec ma famille élargie, mais aussi avec mes parents, notamment mon père, qui parlait principalement le berbère. Une communication parfois morcelée, incomplète.

Alors même si je ne me suis pas encore lancée dans l’apprentissage de l’arabe – l’apprentissage du coréen m’occupant suffisamment pour l’instant – je sais que cela viendra, comme une promesse que je me fais à moi-même, celle de ne pas perdre mon héritage immatériel.

 

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