Mardi avait lieu la 9e conférence "Femmes et Diplomatie", organisée par l’association d’amitié hispano-française Mujeres Avenir. Inscrite dans le cadre de la Journée internationale des droits des femmes (8 mars), cette conférence annuelle s’aligne chaque année sur un Objectif de développement durable des Nations unies. En 2026, le choix s’était porté sur l’ODD n°13, consacré à l’action climatique, en résonance avec le rapport publié par ONU Femmes, intitulé "Les corrélations entre inégalités de genre et changement climatique".


À l’heure où les conflits armés s’enlisent, où les équilibres géopolitiques se fracturent et où certaines puissances tournent le dos à leurs engagements climatiques, une phrase a hier résonné avec force dans l’amphithéâtre de l’École diplomatique de Madrid : "Il y a trop de testostérone dans les hautes sphères décisionnaires mondiales." Prononcée par l’ambassadrice de Serbie, Irena Šarac, la formule a fait mouche au cours d’une rencontre placée sous le signe de l’urgence : urgence climatique, urgence démocratique, urgence d’inclusion.

Diplomatie féministe et climat : un agenda indissociable
En ouverture de la conférence, la présidente fondatrice de Mujeres Avenir, María Luisa de Contes, avait de fait déjà posé un diagnostic lucide : 2025 figure parmi les années les plus chaudes jamais enregistrées, marquée par l’aggravation des sécheresses, des incendies extrêmes et des inondations. Dans le même temps, avait-elle rappelé, "le changement climatique est devenu une «guerre» politique et culturelle au niveau international", certains États allant jusqu’à se retirer de l’Accord de Paris.
Face à ce recul, la présidente fondatrice a encore revendiqué un "optimisme pragmatique", citant la progression mondiale des énergies renouvelables, le triplement de l’énergie solaire en sept ans ou encore l’engagement de 79 pays à protéger juridiquement la haute mer. Mais l’essentiel est ailleurs : la crise climatique menace de "réverser les avancées en matière de droits humains et de développement durable" et "aggrave les inégalités de genre", comme le souligne le rapport d’ONU Femmes.

Quatre continents, un constat commun
Autour de la table, quatre ambassadrices en poste à Madrid ont dans la foulée croisé leurs perspectives : Wilma Piedad (Équateur), Irena Šarac (Serbie), Rosemary Morris-Castico (Australie) et Nairimas Sharon Ole-Sein (Kenya). La modération des échanges était assurée par Ana María Alonso Giganto, ambassadrice en mission spéciale pour la politique étrangère féministe de l’Espagne – une fonction emblématique de l’intégration de l’égalité femmes-hommes dans la diplomatie espagnole.
Depuis l’Équateur, Wilma Piedad a décrit l’enchevêtrement des vulnérabilités : sécheresses prolongées, inondations, accès inégal à l’eau potable – 82 % au niveau national mais parfois à peine 20 % dans certaines zones rurales. "Le changement climatique et les inégalités de genre ne sont pas des phénomènes séparés", a-t-elle souligné. Les femmes, qui assument déjà une charge domestique et de soins supérieure de 25 heures hebdomadaires à celle des hommes, voient leur capacité d’adaptation entravée. Aux catastrophes s’ajoutent l’augmentation des maladies vectorielles comme la dengue et la recrudescence des violences de genre en période de crise.
Pour un leadership "plus serein, plus mesuré, plus empathique"
En Serbie et dans les Balkans, Irena Šarac a insisté sur le lien entre climat, sécurité et paix. L’adaptation n’est "pas une option mais une nécessité" pour une région où l’agriculture reste stratégique. Mais son intervention a pris une dimension plus politique encore : dans un contexte international qu’elle a qualifié de "compliqué et dangereux", elle a plaidé pour un leadership "plus serein, plus mesuré, plus empathique". La paix, la sécurité et la transition climatique sont "profondément connectées", a-t-elle affirmé, appelant à une présence accrue des femmes dans les espaces de décision, notamment au sein du système onusien.
Depuis l’Australie, Rosemary Morris-Castico a rappelé la violence des mégafeux, des inondations et des cyclones qui frappent son pays et les îles du Pacifique. La hausse du niveau des mers, l’augmentation des températures océaniques et les dégâts sur les infrastructures représentent un risque majeur pour la sécurité nationale. Là encore, les femmes et les filles sont affectées de manière disproportionnée, notamment dans les communautés vulnérables et insulaires.
Enfin, au Kenya, Nairimas Sharon Ole-Sein a détaillé une stratégie articulant adaptation climatique et autonomisation économique des femmes. Dans un pays où 80 % des terressont arides ou semi-arides et où l’agriculture pèse environ 30 % du PIB, les femmes sont au cœur de la production mais manquent souvent d’accès à la propriété foncière et au crédit. Programmes de transferts monétaires, fonds dédiés aux entrepreneuses, outils numériques d’anticipation climatique : l’innovation technologique et financière devient un levier d’émancipation et de résilience.

Un prix pour une diplomatie de l’inclusion
Point d’orgue de la soirée : la remise du Prix Mujeres Avenir 2026, décerné en alternance à une personnalité issue des sphères hispanophone et francophone. Cette année, la lauréate est la scientifique gabonaise Aurélie Flore Koumba Pambo, ambassadrice itinérante pour le climat, l’environnement et le développement durable.
Présentée par la consule générale de France à Madrid, Nathalie Berthy, la lauréate incarne plus de vingt-cinq ans d’engagement en faveur d’une gouvernance environnementale inclusive. Co-facilitatrice du Partenariat pour les forêts du bassin du Congo et présidente du Comité pour les plantes de la CITES, elle œuvre à l’intégration systématique du genre dans les politiques agricoles et forestières.
Dans un discours empreint d’émotion, Aurélie Flore Koumba Pambo a rappelé une vérité simple : "Il ne peut y avoir de développement durable sans égalité des genres, sans inclusion des femmes dans les décisions." Dans un pays comme le Gabon, couvert à 88 % de forêts, la conservation de la biodiversité ne peut réussir sans l’implication pleine et entière des femmes.
"Les femmes ne doivent plus être des spectatrices et bénéficiaires passives des politiques environnementales et climatiques, mais des co-architectes, a-telle défendu." Et de conclure par un appel qui fait écho aux tensions internationales évoquées en début de conférence : "La diplomatie doit être une diplomatie de l’inclusion, où les voix des femmes, dans toute leur diversité, doivent être entendues et écoutées." Pour elles, les femmes doivent s’impliquer dans le combat, sans complexes : "Vous avez le pouvoir de faire la différence", les a-t-elle exhortées.
À l’heure où le climat devient un champ de bataille idéologique et où la sécurité mondiale vacille, la 9e conférence "Femmes et diplomaties" aura rappelé que la transition écologique n’est pas seulement une affaire de technologies ou de financements. Elle est aussi – et peut-être d’abord – une question de gouvernance, de justice et de représentation. Et, pour reprendre les mots de l’ambassadrice serbe, d’équilibre dans les sphères de pouvoir.
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