Édition internationale

« Il faut que la honte change de camp » : Gisèle Pelicot acclamée à Madrid

Lancé simultanément le 17 février dans vingt pays dont l’Espagne, le livre de Gisèle Pelicot* est un événement. Éditorial, sociétal, personnel et littéraire. L’autrice était à l’Institut français de Madrid le 2 mars en conversation avec la journaliste Montserrat Dominguez.

Gisele PELICOTGisele PELICOT
Crédit photo : DR
Écrit par Anne Smith
Publié le 4 mars 2026

Couverte presque quotidiennement par la presse espagnole (notamment par El País et la journaliste Raquel Villaécija), l’affaire dite des viols de Mazan a été très suivie en Espagne, où la violence sexiste (˝violencia de género˝, définition juridique qui concerne uniquement les violences exercées par un partenaire ou ex-partenaire) est un phénomène sociétal structurel faisant chaque année des milliers de victimes, dont des dizaines de féminicides (48 enregistrés en 2025 et déjà 10 depuis début 2026). Enjeu majeur en Espagne, le pays est souvent cité comme un modèle en Europe pour sa législation et ses politiques publiques contre la violence faite aux femmes. 

 

couverture du livre de Gisele Pelicot
Crédit photo : DR

 

Icône et «petit soldat »

Rien d’étonnant donc à ce que le livre de Gisèle Pelicot, symbole mondial de la dignité des femmes, héroïne bien malgré elle de la lutte contre les violences sexuelles, remporte en Espagne - comme partout dans le monde** -, un accueil aussi enthousiaste que concerné et à ce que sa venue à Madrid ait fait grand bruit. Preuve en est le public nombreux et essentiellement féminin qui se pressait lundi 2 mars dans le théâtre de l’Institut français de Madrid et qui lui a réservé une standing ovation à son arrivée sur scène et en fin de rencontre. 

Introduite par Simond de Galbert, le directeur de l’Institut français d’Espagne, puis par Kareen Rispal, l’ambassadrice de France en Espagne, la rencontre s’est ouverte par une lecture de l’actrice Blanca Portillo. Carré impeccable, couleur soignée et sourire accroché à son rouge à lèvres, Gisèle Pelicot s’est éclipsée après avoir renouvelé ses remerciements aux femmes qui l’ont accompagné tout au long de son procès et à toutes celles qui continuent à se battre pour « que la honte change de camp ».

 

Récit intime et saga familiale 

Co-écrit avec la journaliste-romancière Judith Perrignon, Et la joie de vivre est à la fois un récit sincère et une saga qui court sur trois générations de femmes. Il emprunte son titre à la joie de vivre que Gisèle tient de ses parents… et qui lui appartient encore aujourd’hui malgré ses épreuves. Une résilience qui force le respect et qui succède à une phase de sidération, d’indignation et d’analyse, étapes psychologiques complexes partagées dans son livre. 

Sidération d’abord, quand le 2 novembre 2020, elle est convoquée au commissariat de Carpentras où un policier lui annonce qu’elle a été droguée par « Monsieur Pelicot », son mari depuis 50 ans, et livrée par lui pendant 10 ans à plus de 50 hommes qui ont abusé d’elle. 

 

Si j’efface tout, je suis morte, et depuis longtemps.

 

Indignation ensuite qui rime avec incompréhension quand lui reviennent les souvenirs avec cet homme qu’elle a aimé, époux, père, grand-père, ami bienveillant et attentionné : la face A de « l’homme à deux têtes » qui a détruit toute une famille. « Monsieur Pelicot n’est pas un monstre. Il reste un homme qui a commis des actes monstrueux », répond-elle à Montserrat Dominguez. « Si j’efface tout, je suis morte, et depuis longtemps ». Or, à 73 ans, Gisèle aime la vie, sa vie ; elle a même retrouvé le bonheur sur l’Île de Ré et l’amour auprès de Jean-Loup qui l'accompagne dans sa tournée de promotion. 

Analyse enfin grâce à une aide psychologique qui lui a permis de surmonter la honte, doublée d’un sentiment de solitude et de culpabilité. 

 

Indépendante, je n’ai jamais été une femme soumise ni sous emprise mais aujourd’hui, je suis devenue une femme forte.

Quatre ans de réflexion 

« J’ai mis quatre ans pour décider que le procès (NDLR : de septembre à décembre 2024 à Avignon) devait non pas se tenir à huis clos mais en public ». « Je l’ai fait pour les autres victimes ; pour en finir avec la honte, cette double-peine, et une souffrance supplémentaire que l’on s’inflige à soi-même ». « Il faut que la honte change de camp », répète-t-elle. « Je n’imaginais pas au début du procès qu’il allait prendre une telle ampleur et je suis fière que ma parole ait porté au-delà des frontières ». Message reçu. En Espagne… et ailleurs.

 

Et la joie de vivre (éd. Flammarion) ; Un himno a la vida (ed. Lumen).

** 63.574 exemplaires vendus en une semaine en France où il est nº1 des ventes comme en Allemagne et en Grande-Bretagne.

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