Avec l’Aragon en ligne de mire, Amazon accélère son implantation industrielle en Espagne et redessine la carte européenne du cloud.


Trente-trois milliards d’euros. C’est le montant désormais promis par Amazon à l’Espagne d’ici 2035. Depuis la scène du Mobile World Congress à Barcelone, le géant américain a annoncé 18 milliards supplémentaires pour muscler ses infrastructures cloud et intelligence artificielle. Une rallonge qui porte l’addition à 33,7 milliards, la plus lourde opération technologique du groupe hors des États-Unis.
Dans cette stratégie, un territoire concentre toutes les attentions : l’Aragon. Région discrète hier, elle est désormais présentée comme le futur épicentre européen de l’IA, à coups de centres de données, de serveurs et de promesses industrielles.
33,7 milliards pour l’Espagne : Amazon muscle son empire cloud en Aragon
L’annonce est tombée à Barcelone, en marge du Mobile World Congress : 18 milliards d’euros supplémentaires, qui viennent s’ajouter aux 15,7 milliards déjà promis en 2024. Au total, 33,7 milliards injectés d’ici 2035 pour muscler la région Europe (Espagne) d'Amazon Web Services, installée en Aragon depuis 2022. Le cœur de la machine : les centres de données, carburant discret mais indispensable de l’intelligence artificielle et du cloud.
Selon Amazon, l’opération pèserait 31,7 milliards d’euros dans le PIB espagnol à l’horizon 2035 et soutiendrait en moyenne 29.900 emplois équivalents temps plein par an, directs, indirects, induits. Dans le détail, 6.700 postes relèveraient directement du groupe : ingénieurs spécialisés, techniciens de data centers, personnels de sécurité, fournisseurs mobilisés autour des infrastructures.
David Zapolsky, vice-président senior en charge des politiques publiques mondiales, parle d’« engagement à long terme » et d’un projet « fondamental pour le futur numérique et économique du pays ». Une promesse d’ancrage durable, au moment où l’Europe débat encore de sa souveraineté technologique.
L'Aragon, de région rurale à hub numérique
C’est en Aragon que tout converge. Cette région du nord-est, balayée par le vent et largement équipée en parcs solaires et éoliens, héberge déjà la région Europe d' Amazon Web Services depuis 2022. Avec cette nouvelle rallonge budgétaire, Amazon change d’échelle.
Au programme : une usine d’assemblage et de tests de serveurs, des plateformes logistiques dédiées, un centre de fabrication, de réparation et de recyclage de serveurs spécialisés en intelligence artificielle et en machine learning.
Autrement dit, toute une chaîne industrielle autour du cloud, pensée pour internaliser davantage la production et afficher une ambition d’économie circulaire. À la clé, 1.800 emplois directs supplémentaires annoncés. Et des projections qui donnent le vertige : 18,5 milliards d’euros injectés dans le PIB aragonais d’ici 2035, et environ 13.400 emplois équivalents temps plein soutenus chaque année dans l’économie locale.
Pour cette région peu peuplée, qui cherche depuis plusieurs années à se positionner comme hub européen des énergies renouvelables et des data centers, l’opération ressemble à un accélérateur brutal. L’Aragon se retrouve ainsi au centre d’un des paris technologiques majeurs du continent.
Entre souveraineté affichée et dépendance au cloud américain
Le ministre espagnol de la Transformation digitale, Óscar López, y voit plus qu’un simple investissement : un signal politique. « Nous ne voulons pas seulement être un pays utilisateur de technologie, mais un pays développeur », a-t-il martelé lors du Mobile World Congress.
Du côté du gouvernement, on déroule l’argumentaire : une transition énergétique déjà bien avancée, une connectivité parmi les plus performantes d’Europe, et un cadre réglementaire présenté comme l’un des plus aboutis en matière d’intelligence artificielle — une IA dite « éthique et humaniste », selon la formule désormais consacrée.
Sur le terrain, la région AWS d’Aragon irrigue déjà une partie du tissu économique espagnol. Parmi ses utilisateurs figurent Telefónica, BBVA, Iberia, Indra, Iberdrola, Mapfre, ainsi que le gouvernement d’Aragon. Un écosystème déjà branché sur le cloud américain — et qui pourrait l’être encore davantage demain.
Sur le volet environnemental, Amazon veut atteindre la neutralité carbone d’ici 2040. En Espagne, le groupe finance une centaine de projets solaires et éoliens, et affirme que les centres de Amazon Web Services en Aragon fonctionnent à 100 % grâce aux énergies renouvelables depuis leur ouverture. L’entreprise met aussi en avant son engagement hydrique : restituer davantage d’eau qu’elle n’en consomme d’ici 2030 — un objectif déjà réalisé à 53 % en 2024 — avec 17,2 millions d’euros investis dans des projets liés à l’eau en Aragon.
L’Espagne dans la cour mondiale de l’intelligence artificielle
L’annonce tombe à point nommé : elle coïncide avec les quinze ans d’implantation d' Amazon en Espagne. Depuis 2011, le groupe assure avoir déjà injecté plus de 20 milliards d’euros dans le pays, entre logistique, cloud et infrastructures. Sur X, le chef du gouvernement Pedro Sánchez n’a pas tardé à saluer la nouvelle :
« Dans un monde rempli d’incertitudes, notre pays est une valeur sûre. »
Au-delà des montants et des effets d’annonce, le signal est clair : l’Espagne s’installe dans la cartographie stratégique de l’intelligence artificielle. Centres de données, énergie renouvelable, stabilité réglementaire — le pays coche plusieurs cases dans la compétition mondiale.
Reste l’angle mort du débat européen : à mesure que les investissements affluent, la dépendance aux géants américains du cloud se renforce. L’Union européenne saura-t-elle bâtir une alternative crédible et souveraine, ou se contentera-t-elle d’accueillir les infrastructures des autres ?
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