Édition internationale

PROF AU LYCEE FRANÇAIS DE MADRID - Yamila Camain : "Je veux faire vibrer mes élèves"

Écrit par lepetitjournal.com Madrid
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 21 janvier 2016

Yamila Camain enseigne au Lycée Français de Madrid depuis 2013. Professeure de lettres classiques au parcours atypique, cette Franco-argentine de 41 ans évoque sa carrière, ses projets, ses envies et les particularités de l'enseignement dans un établissement de l'étranger. Retour aussi sur une année scolaire 2015-2016 bien remplie, de Madrid à Berlin, en passant par Paris et Rennes pour la remise du Goncourt des Lycéens.

Lepetitjournal.com : Parlez-nous un peu de votre parcours d'enseignante.
Yamila Camain (photo lepetitjournal.com) : J'ai commencé par enseigner sur Créteil, une académie dont tout le monde a peur, dès l'âge de 22 ans, juste après l'obtention de mon concours d'agrégation. A la suite de 4 ans de TZR (titulaire en zone de remplacement) et après une dernière année compliquée dans un collège de Vitry-sur-Seine, mon mari et moi décidons de changer d'air. J'ai été prise dans un établissement de La Réunion, j'avais 25 ans. Nous avons tout laissé derrière nous et sommes partis à l'aventure. Nous sommes restés 12 ans à La Réunion et c'est l'une des plus belles périodes de ma vie. Je travaillais dans un lycée de Saint-Louis avec des élèves adorables, d'un civisme rare.

Pourquoi avoir choisi de venir à Madrid alors ?
Je suis partie de La Réunion pour plusieurs raisons. Notamment parce que j'avais 3 enfants, dont une fille née là-bas et que mes deux ainés arrivaient à l'adolescence. Je souhaitais leur donner un cadre plus ouvert sur le monde, éviter les écueils d'un certain fonctionnement insulaire qui coupe un peu court à la curiosité vers, disons, ce qui se passe en dehors du lycée et de la plage. Par ailleurs, du fait de mon statut de "fractionnaire", comme l'on appelle à La Réunion les fonctionnaires venant de métropole, l'intégration était parfois difficile et l'on tendait à se cantonner à un milieu assez restreint. Fille de l'exil (mes parents ont connu la fuite de la dictature argentine et je suis arrivée en France à l'âge de 4 ans), je souhaitais que mes enfants découvrent une capitale européenne, apprennent une autre langue, s'adaptent à une autre culture. J'ai postulé dans plusieurs villes anglophones et hispanophones, jusqu'à mon admission au Lycée Français de Madrid en 2013.

Comment s'est passée l'adaptation à ce nouvel environnement ?
Mes enfants ont d'abord eu un peu de mal, notamment avec les langues, mais après une période où ils ont pu ressentir le syndrome « Brice de Nice », l'adaptation s'est faite rapidement. En ce qui me concerne, je n'ai pas été dépaysée par la (sur)charge de travail qui m'a été demandée. Le rythme de travail n'est pas le même au LFM que dans d'autres établissements traditionnels. Mais j'étais déjà formatrice à la Réunion en plus de mes heures de travail comme professeure et j'aime m'investir dans des projets de groupe, je suis par nature une espèce de boulimique du travail. Ce qui prime pour moi c'est d'abord le lien avec l'élève. Si nous arrivons à créer un lien positif, alors l'élève est capable de faire de grandes choses, même si, a priori, il n'a aucune attirance pour la matière. Par exemple, le Goncourt des Lycéens a constitué un vecteur formidable pour ce type d'approche, notamment parce que ce n'était pas un projet noté et parce que je me positionnais d'égal à égal vis à vis des jeunes et non comme le professeur détenteur du savoir (d'ailleurs je découvrais les livres en même temps qu'eux).

Justement, qu'est-ce qui vous a amené à monter ce projet ?
C'est lors d'un stage sur l'étude des ?uvres intégrales en classe, qu'une collègue du lycée Molière de Madrid, Laure Favre, a évoqué sa participation au Goncourt des Lycéens. Son expérience m'a donné envie de me lancer à mon tour dans cette aventure. J'ai alors déposé une candidature, en collaboration avec Claire Lansac, notre documentaliste? Et à ma grande satisfaction, ma Première Littéraire faisait partie de la cinquantaine de classes retenues pour composer le jury du Prix. Le fait d'être issue d'un lycée français à l'étranger a peut-être joué en notre faveur car peu d'établissements de ce type avaient postulé. Mais je crois que c'est aussi l'utilisation post-Goncourt que je proposais dans ma lettre de motivation, qui a retenu l'attention des organisateurs et permis que nous puissions être sélectionnés. Tout au long de l'année scolaire, je vais ainsi effectuer un retour pédagogique en spirale sur ce travail, avec par exemple en mars prochain lors de notre voyage scolaire à Berlin, des mises en voix et des pastiches qui seront déclamés par les élèves, ou encore le choix d'un ouvrage et d'un passage de cet ouvrage par les élèves eux-mêmes, à intégrer à la liste des livres présentés pour le Bac.

Concrètement, comment s'est déroulée la participation au Goncourt ?
Les élèves avaient à lire 14 livres avec trois délibérations à la clé. Nous avons effectué de nombreux travaux de classe (cercles de lecture, scènes jouées, ateliers d'écriture à partir des contraintes stylistiques des textes de la sélection) pour préparer la délibération. Puis nous nous sommes réunis dans un restaurant sous forme de café littéraire et j'ai laissé les élèves se concerter entre eux, sans donner mon avis sur les livres. Réduite au silence pendant toute la durée des opérations, j'ai été subjuguée par la qualité de leur argumentaire. Le niveau des élèves en autonomie était largement supérieur à celui que j'observais en classe. A la fin de cette délibération locale, ils ont élu le tiercé suivant : Ce pays qui te ressemble de Tobie Nathan, D'après un histoire vraie de Delphine de Vigan et Un Amour impossible de Christine Angot.

Cela dit, le LFM a participé à l'ensemble des délibérations ayant permis d'élire le vainqueur du Prix.
Oui : nous avons dans la classe procédé à l'élection d'une déléguée, Uriell Lijour, chargée d'aller défendre notre tiercé à Paris, pour la seconde délibération au niveau régional. Le jury régional s'est donc réuni le 12 novembre dans la capitale pour l'élection des délégués nationaux. La remise du prix devait se tenir à l'Opéra de Rennes dans les jours qui suivaient mais en raison des attentats de Paris, elle a été reportée à début décembre. A l'issue de la remise du prix, Uriell a été reçue au Ministère de l'éducation nationale par Najat Vallaud-Belkacem pour une soirée de gala en présence de la lauréate, Delphine de Vigan auteur du roman D'après une histoire vraie (que mes élèves avaient placée en seconde position lors de leurs délibérations). Cela a vraiment été une super expérience et il y a eu avec le Goncourt un effet magique, que l'on ne réussit pas toujours à créer sur de tels projets.

Justement, d'autres projets cette année ?
Avec Christophe Dardel, professeur d'histoire, et Sophie Singlard, chercheuse de la Casa de Velázquez, nous collaborons sur une simulation globale, une sorte de jeu de rôles ayant pour cadre le 16e siècle. Le 16e, ce n'est pas forcément excitant, à première vue, pour les enfants de cet âge. La question est : comment rendre attrayant, actuel ou au contraire exotique, un pan de la culture patrimoniale ? Comment faire en sorte que les élèves s'approprient cette culture tout en la confrontant aux valeurs actuelles ? A travers l'étude du passé il s'agit pour les élèves de mieux se comprendre eux-mêmes, de mieux se connaître. L'objectif est donc, dans le cadre de notre étude de Rabelais, que les élèves incarnent des personnages historiques de l'époque, que nous avons regroupés par groupes de pensée -Calvinistes, Catholiques dogmatiques, Humanistes chrétiens, Evangéliques. Nous avons créé des fiches pour chacun des 28 personnages, avec leur courant de pensée, afin que chaque élève puisse développer un argumentaire en faveur ou contre Gargantua, dans le cadre des Tribunaux de censure que nous reconstituerons en classe.

Est-ce qu'enseigner au LFM vous permet de développer plus facilement des projets de ce genre ?
Au LFM, il y a une volonté politique et des moyens financiers que je n'ai trouvé nulle part ailleurs pour le moment. Les budgets sont débloqués plus facilement et l'équipe de direction, que je remercie ici, est engagée pour nous aider à mener à bien nos projets. Sur le Goncourt par exemple, le lycée a payé deux séries de livres et à pris en charge tous les déplacements à Paris. Pareil pour le séjour à Berlin ou nous avons eu le droit d'organiser des tombolas et des ventes de gâteaux pour aider à financer le voyage. L'investissement des élèves en retour est très bon et en conséquence il y a un regard bienveillant aussi de la part des familles qui soutiennent nos initiatives. Enfin, je crois que c'est aussi important de souligner qu'il existe, au sein du corps enseignant, un véritable sens de la mission, que là encore on ne retrouve pas forcément ailleurs.

Concrètement, quel est votre statut ici ? Vous facilite-t-il la continuité d'un parcours professionnel à l'étranger ?
J'ai un contrat résident d'une durée de 3 ans renouvelables. Le salaire est le même qu'en France avec une petite indemnité en plus pour le logement. Le renouvellement est automatique à condition de ne pas être rappelé par son académie d'origine pour des besoins d'effectifs sur place. Une bonne moitié de l'équipe de lettres dispose de ce type de contrat. Pour le reste, il s'agit de contrats locaux et il y a une enseignante avec un contrat d'expatriée. Le fait d'enseigner dans un établissement de l'étranger favorise à mon avis la mobilité. Il existe un niveau d'exigence dans les établissements de l'étranger qui n'est pas le même que dans le public en métropole, je crois. Une expérience réussie dans un établissement de l'étranger est le gage, pour un futur employeur hors Hexagone, d'une adéquation à ce schéma.

Etre un bon professeur, qu'est-ce que c'est ?
Vibrer soi-même pour faire vibrer ses élèves.

Simon MARACHIAN + VG (www.lepetitjournal.com - Espagne) ? Mercredi 20 janvier 2016
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Publié le 19 janvier 2016, mis à jour le 21 janvier 2016
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