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ChatGPT au bureau, à la fac… et chez le médecin : l’Espagne entre dans l’ère IA

En Espagne, l’intelligence artificielle n’est plus une tendance mais une pratique. Une entreprise sur deux l’utilise, près des deux tiers des salariés y ont recours, trois jeunes sur quatre l’intègrent dans leurs études, et même la santé bascule vers le “docteur digital”. Adoption rapide, avance européenne, mais aussi inquiétudes sur l’emploi, la cybersécurité et la dépendance technologique : le pays entre pleinement dans l’ère IA, avec ses promesses et ses zones d’ombre.

Jeune homme espagnol travaillant sur un ordinateur portable affichant une interface de chatbot d’intelligence artificielle, dans un espace de coworking lumineux, avec d’autres professionnels flous en arrière-plan en Espagne.Jeune homme espagnol travaillant sur un ordinateur portable affichant une interface de chatbot d’intelligence artificielle, dans un espace de coworking lumineux, avec d’autres professionnels flous en arrière-plan en Espagne.
Image générée par IA via DALL·E – OpenAI
Écrit par Paul Pierroux-Taranto
Publié le 26 février 2026

Elle s’impose sans bruit, mais partout. Dans les bureaux, les PME, les grandes entreprises : l’intelligence artificielle générative a déjà conquis une entreprise espagnole sur deux. Selon l’enquête 2026 de la Banco Europeo de Inversiones, 50 % des sociétés espagnoles l’utilisent, contre 37 % en moyenne dans l’Union européenne et 36 % aux États-Unis. L’Espagne se hisse ainsi au cinquième rang européen, derrière la Finlande (66 %), le Danemark (58 %) et les Pays-Bas (55 %), mais loin devant l’Italie (20 %) ou la Grèce (19 %).

Dans la pratique, l’IA sert surtout à optimiser les processus internes, le marketing et les ventes. C’est sur le terrain de l’innovation que l’écart se creuse : 53 % des entreprises américaines utilisatrices déclarent développer des innovations grâce à l’IA, contre 32 % dans l’Union européenne. 

Ce décalage entre adoption et innovation ne concerne pas seulement les directions d’entreprise. Il se lit aussi, très concrètement, dans les usages quotidiens des salariés.

 

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Au travail, 63 % des Espagnols utilisent déjà l’IA

Selon le IVe Rapport sur l’intelligence artificielle publié par InfoJobs en 2026, l’IA s’est désormais installée dans le quotidien professionnel des Espagnols. 63 % des actifs déclarent utiliser des outils d’intelligence artificielle dans leur travail, contre 52 % en 2025 et 50 % en 2024. En deux ans, l’usage s’est donc normalisé, gagnant treize points.

Dans le détail, les chatbots conversationnels comme ChatGPT arrivent en tête : 52 % des répondants disent y recourir, un chiffre en forte hausse depuis 2024. La traduction automatique, longtemps dominante, recule légèrement, tandis que les outils de design assisté et les assistants de programmation progressent.


 

L’intelligence artificielle creuse la fracture générationnelle

Les données publiées en 2026 par Eurostat confirment l’ampleur du phénomène chez les plus jeunes. 75,6 % des Espagnols âgés de 16 à 24 ans déclarent utiliser l’IA générative, soit plus de dix points au-dessus de la moyenne de l’Union européenne (63,8 %).

En Espagne, les usages se répartissent ainsi : 59,4 % des jeunes l’emploient dans le cadre de leurs études ; 53 % dans leur vie privée ; 20,1 % dans un contexte professionnel. À l’autre extrémité du spectre démographique, l’adoption demeure marginale : 7,3 % des 65–74 ans y ont recours, et à peine 2,5 % des plus de 75 ans.

La diffusion de l’intelligence artificielle en Espagne ne dessine donc pas seulement une transition technologique. Elle révèle aussi une fracture générationnelle nette, où les usages éducatifs et personnels précèdent largement l’intégration dans les carrières longues.

 

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90 % des jeunes Espagnols utilisent l’IA pour leurs questions de santé

C’est sans doute l’un des indicateurs les plus révélateurs du basculement en cours. D’après l’étude Los peligros del autodiagnóstico digital, publiée en janvier 2026 par l’assureur Línea Directa en collaboration avec la Universidad Camilo José Cela, le recours à l’intelligence artificielle pour des questions de santé est devenu massif. Deux Espagnols sur trois déclarent consulter des outils d’IA lorsqu’ils ont un doute médical ou un symptôme.

Chez les plus jeunes, la proportion grimpe à 90 % parmi les 16–19 ans, dont plus de la moitié affirment le faire régulièrement. Plus encore, 41,8 % des adolescents interrogés disent se tourner vers des solutions numériques avant de consulter un médecin ou les urgences. 

Les auteurs de l’étude identifient des motivations claires : disponibilité permanente, rapidité, simplicité d’accès. À cela s’ajoute une dimension plus intime : beaucoup de jeunes disent se sentir « écoutés » sans être jugés, dans un espace perçu comme plus discret qu’un cabinet médical.

Les chercheurs alertent toutefois sur les dérives possibles. Un usage intensif de l’IA en matière de santé peut favoriser la cybercondrie — la recherche compulsive de symptômes en ligne — et amplifier l’anxiété, en particulier chez les publics déjà fragiles. L’outil peut informer, soulignent-ils, mais ne saurait se substituer à une évaluation clinique personnalisée.

 

IA en Espagne : entre enthousiasme et peur du chômage

Le Bosch Tech Compass 2026, étude internationale menée par le groupe Bosch auprès de plus de 11.000 personnes, dresse le portrait d’une Espagne à la fois confiante et inquiète face à l’intelligence artificielle.

97 % des Espagnols déclarent connaître l’IA, et 68 % la considèrent comme la technologie la plus déterminante de la prochaine décennie. Ils sont également 63 % à penser qu’elle contribuera à lutter contre le changement climatique.

Mais cet optimisme cohabite avec des craintes marquées : 47 % redoutent des pertes d’emplois, 63 % s’inquiètent des cyberattaques et 35 % voient dans l’IA une menace technologique majeure. L’adhésion au progrès est réelle, mais la vitesse du changement interroge.

En l’espace de deux ans, la bascule est nette : l’IA s’est installée dans les entreprises, s’est imposée dans les études des plus jeunes, s’est diffusée dans les usages professionnels et commence à transformer la relation aux soins. Longtemps perçue comme prudente face aux ruptures technologiques, l’Espagne dépasse désormais la moyenne européenne sur de nombreux indicateurs d’adoption. L’Espagne a pris le train de l’IA en marche. Reste à savoir si elle en sera l’ingénieure… ou simplement la passagère.

 

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