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Espagne-Cuba, 500 ans après

Par Eric Gardner de Béville | Publié le 14/11/2019 à 18:55 | Mis à jour le 14/11/2019 à 19:22
Photo : © Casa de S.M. el Rey
espagne cuba

Le roi d’Espagne, Felipe VI de Bourbon, et la reine Leticia, sont en visite d’Etat à Cuba cette semaine pour commémorer les 500 ans de la fondation officielle de la ville de La Havane.

 

Cette visite est la première d’un souverain espagnol à Cuba depuis cinq siècles. Cela peut paraitre curieux mais s’explique par le double fait qu’autrefois il n’était pas coutumier pour un souverain de se déplacer sur ses « terres lointaines », et que l’histoire tumultueuse de l’Espagne et de Cuba depuis la fin du XIXe siècle empêchèrent toute visite officielle.


Prospérité économique pendant 450 ans 

Christophe Colomb parti de Palos de la Frontera, au sud de l’Espagne, le 3 août 1492 avec deux caravelles, la Niña et la Pinta, et une caraque, la Santa María. Ils arrivèrent le 12 octobre de la même année au « nouveau monde » sur une des îles des Caraïbes -le point de chute exact est inconnu- après avoir navigué près de 7.000 km. Selon les recueils historiques, Colomb mit pied à terre sur l’île qui est aujourd’hui Cuba le 28 octobre 1492. Il la nomma Isla Juana en hommage au prince Juan, fils des Rois Catholiques Ferdinand II et Isabelle I, souverains d’Espagne à l’époque et mécènes ayant financé l’aventure de Colomb. Curieusement, l’on ne sait pas avec certitude d’où vient le nom de Cuba, ni quand cela devient le nom officiel de l’île.

La période coloniale espagnole, ininterrompue pendant quatre siècles, sauf pour une courte période d’occupation anglaise de moins d’un an (1762-63), se caractérisa par une expansion forte et continue de la capitale, La Havane. En effet, dès le début du XVIe siècle, la politique espagnole de « port unique » exigeant que tous les navires espagnols partent de La Havane et amarrent à Séville favorisa grandement le développement du commerce en général et de la construction navale en particulier. Le siècle suivant, une politique centralisatrice du Roi Felipe V de Bourbon, petit-fils de Louis XIV de France et ancêtre du Roi actuel d’Espagne Felipe VI, favorisa un développement rapide des commerces de cuir, cuivre, café, sucre, tabac et du trafic d’armes et d’esclaves pour la région et aussi vers les Etats-Unis récemment indépendants. La richesse économique de Cuba continua à se développer jusqu’à la révolution populaire de Fidel Castro en 1959.


Instabilité sociale, révoltes indépendantistes et invasions aux XIXe et XXe siècles

En fait, c’est au début du XIXe siècle que les révoltes indépendantistes cubaines prirent racine, suivant l’exemple de Haïti devenue la première République Noire en 1804. Par la suite, la perte du trafic d’esclaves après l’abolition par le Portugal et les Etats-Unis, la tentative d’invasion de Cuba, en 1849, depuis la côte de l’état du Mississippi, par le Général Vénézuélien Narcisio Lopez, à qui l’on doit le drapeau actuel cubain, et enfin la guerre hispano-américaine de 1898 ont mis fin à la présence espagnole sur l’île.

Par le traité de Paris de 1898, Cuba et d’autres îles des Caraïbes ainsi que toutes les îles des Indes Orientales espagnoles, dont les Philippines -aussi sous occupation espagnole depuis 1565- devinrent des protectorats des Etats-Unis d’Amérique. La République de 1902 instaura l’« indépendance » de Cuba avec un système électoral de suffrage capacitaire (savoir lire et écrire) et censitaire (payant des impôts) avec des clauses « grand-père », similaire à celui des Etats du Sud des Etats-Unis de l’époque, favorisant certaines catégories de citoyens. L’économie se centralisa presqu’exclusivement sur le négoce du sucre dont 70% de la production était détenu par des capitaux américains.

Après la Seconde Guerre Mondiale et les soulèvements indépendantistes à travers le monde, de l’Inde de Ghandi et le Pakistan en 1947, l’Etat d’Israël en 1948 ou la Chine de Mao Tsé-toung et l’Indonésie en 1949 en passant par la Lybie et l’Ethiopie en 1951, le Cambodge et le Laos en 1954, et tous les pays d’Afrique noire à la fin des années 1950 et début 1960, le terrain était mûr pour la révolution communiste de Fidel Castro en 1959.


Le Roi Felipe et la Hispanidad contre Donald Trump et la loi Helms-Burton

Le Roi Felipe est donc le premier souverain espagnol à effectuer un voyage officiel à Cuba même si son père, le Roi Juan Carlos I, y est allé en 1999 à titre « privé » pour accompagner le Président Aznar au Sommet Ibéro-américain. La visite du Roi Felipe s’articule officiellement autour du 500e anniversaire de la fondation de la ville de La Havane mais il s’agit surtout de renforcer les liens entre l’Espagne et la plus ancienne et la plus « querida » (chérie) des anciennes colonies espagnoles. Ce voyage vient tout juste un mois après la Fête Nationale espagnole du 12 octobre, jour de la découverte de l’Amérique et par extension, de la Hispanidad.

Il est probable par ailleurs que le Roi Felipe, conscient du durcissement progressif des positions américaines envers Cuba après les progrès historiques fait par Barack Obama pour normaliser les relations, ait choisi cette opportunité pour témoigner d’une solidarité de l’Espagne et de l’Union européenne tout entière avec Cuba et tous les pays latino-américains, y compris les presque 100 millions de « latinos » qui habitent aux Etats-Unis.

Face au Roi Felipe, le président américain Donald Trump fait interdire les vols commerciaux autres que vers La Havane et réaffirme avec force la loi Helms-Burton. Promulguée par le Sénateur Jesse Helms et le Député Dan Burton, tous deux Républicains, le Helms–Burton Act, officiellement le Cuban Liberty and Democratic Solidarity Act fut voté en 1996 pour renforcer l’efficacité des sanctions américaines contre Cuba. Cette loi permet d’agir en justice aux Etats-Unis -et l’on connait l’appétit des avocats américains pour les plaidoiries et litiges- contre toute personne ou société, y compris étrangère, ainsi que le gouvernement cubain, qui « trafique » avec des sociétés à Cuba ayant été expropriées à des Américains ou Cubains ayant la nationalité américaine. La loi permet aussi au président américain d’en suspendre l’effet pour des périodes de six mois renouvelables. Tous les présidents américains depuis Clinton ont usé de cette prérogative, sauf Trump qui veut utiliser la loi Helms-Burton pour mettre la pression sur Cuba pour son soutien ouvert et récurrent au président Maduro du Vénézuela.

Mission difficile donc pour le souverain espagnol qui a pourtant le flair, le doigté et l’élégance pour désamorcer les conflits proches et lointains, comme les allégations de corruption contre ses proches, la confiscation des investissements espagnols dans le secteur pharmaceutique au Vénézuela, la révolte illégale indépendantiste catalane ou la lutte des partis politiques espagnols qui empêche depuis quatre mois la formation d’un gouvernement stable. Difficile de souffler les 500 bougies du gâteau d’anniversaire à La Havane.

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Eric Gardner de Béville

Recruteur et juriste international à Madrid, fondateur de FIDADE, le Foro Internacional De Abogados De Empresas.
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