CatalanGate: Un scandale d'espionnage qui inquiète le gouvernement d'Espagne

Par Armelle Pape Van Dyck | Publié le 24/04/2022 à 17:00 | Mis à jour le 24/04/2022 à 17:00
Photo : ANC
Le Drapeau 'estelada' porté par les indépendantistes lors d'une manifestation

Soixante-cinq personnes liées aux mouvements indépendantistes catalans ont été illégalement espionnées entre 2015 et 2020, les années de tension maximale avec le gouvernement espagnol, d'abord du PP puis du PSOE. Un coup dur pour Pedro Sanchez qui voit chanceler le soutien d'ERC, dont de nombreux membres ont été espionnés.

 

Citizen Lab, un laboratoire canadien spécialisé dans les logiciels espions et les droits numériques, a publié un rapport de recherche qui révèle que le mouvement catalan est sous surveillance constante depuis cinq ans avec le programme Pegasus, un logiciel espion d'une société israélienne.

 

Citizen Lab a detecté beaucoup d'éléments qui désignent les autorités espagnoles

L'affaire a été dénoncée la semaine dernière par le journal New Yorker. Avec un total de 65 personnes, il s'agit d'une des plus importantes affaires d'espionnage découvertes à ce jour, et qui a été baptisée CatalanGate. Outre les députés européens, le président actuel et d'anciens présidents de la Generalitat et du Parlement, des dirigeants d'Òmnium Cultural et de l'Assamblea Nacional Catalana, des membres du Parlement et du Congrès, des avocats, ainsi que des parents et amis proches ont été espionnés.

CatalanGate: le gouvernement espagnol impliqué?

Le chercheur principal du Citizen Lab, John Scott Railton, a ainsi déclaré lors d'une conférence de presse qu'ils ont "vu beaucoup d'éléments qui désignent les autorités espagnoles, compte tenu de l'identité des victimes, du moment et des circonstances des attaques. Il y a un lien clair, il serait hautement improbable qu'un agent non espagnol soit derrière une attaque aussi massive."

D'abord sous le gouvernement du PP…

Il faut dire que cet espionnage a eu lieu précisément entre 2015 et 2020, les années de tension maximale avec l'État espagnol. Mais afin de pouvoir espionner légalement le mouvement indépendantiste, quel moyen aurait pu utiliser le gouvernement de Rajoy, alors au pouvoir ?

 

Pegasus permet un contrôle total du téléphone qu'il transforme en véritable espion mobile

Selon certains magistrats de la Cour suprême (qui sont justement chargés du contrôle judiciaire du CNI, le Centre national de renseignement, principal suspect de l'opération), l'utilisation de Pégasus "aurait très certainement été demandée par le gouvernement dans le cadre du délit de rébellion, assimilé au terrorisme", sur la base de quoi un juge "n'ose pas remettre en cause ou contredire la demande du service d'espionnage".

 

Manifestation indépendantiste en septembre 2018
Manifestation indépendantiste en septembre 2018 / ANC

 

Pegasus est un logiciel de cyber-espionnage qui permet un contrôle total de l'appareil sur lequel il a réussi à s'installer: en plus d'accéder aux informations stockées, celui qui en a le contrôle peut activer la caméra et le microphone, transformant le téléphone en un espion mobile.

 

Le président de la Generalitat de Catalunya a été espionné en pleine négociation entre ERC et PSOE pour investir Sánchez comme président

CatalanGate: Des messages personnalisés pour infiltrer le téléphone

Pegasus utilise des failles de sécurité pour pénétrer dans un appareil. Il s'agit souvent d'un SMS personnalisé contenant un lien infecté, par exemple vers des articles de presse dont le titre devrait attirer les personnes visées; ou des messages provenant apparemment de la sécurité sociale ou de l'agence fiscale, avec le numéro d'identification ; ou d'une compagnie aérienne auprès de laquelle la personne concernée avait acheté un billet, entre autre "ruse" ou plutôt, cheval de Troyes.

… Puis sous le gouvernement de Sanchez

Or, le rapport de Citizen Lab montre également que l'espionnage a continué avec le nouveau gouvernement de Pedro Sanchez. Ainsi, par exemple, le président de la Generalitat de Catalunya, Pere Aragonès, a été espionné en pleine négociation entre ERC et PSOE pour investir Sánchez comme président.

 

La réponse actuelle du gouvernement se limite à nier toute connaissance avec ces cyber-intrusions. "Nous n'avons rien à voir avec cela", a insisté plusieurs fois la porte-parole Isabel Rodríguez, soutenant que s'il y a de l'espionnage en Espagne, c'est en accord avec la loi.

 

ERC évite d'enlever son soutien au gouvernement de Sanchez, mais lui lance un avertissement

CatalanGate: fortes réactions des partis indépendantistes

Les révélations de ce cyber-espionnage ont bien sûr provoqué une forte onde de choc en Espagne. On a assisté à un rapprochement des représentants des trois principaux partis indépendantistes catalans, Carles Riera (Candidatura d’Unitat Popular - CUP), Oriol Junqueras (Esquerra Republicana) et Carles Puigdemont (Junts per Catalunya).

 

Carles Puigdemont et Oriol Junqueras en 2017
Carles Puigdemont et Oriol Junqueras en 2017 / CC

 

Oriol Junqueras et Carles Puigdemont se sont même retrouvés cette semaine à Bruxelles, où ils ont dénoncé l'espionnage dont est victime le mouvement indépendantiste. Pour sa part, la présidente de l'Assemblea Nacional Catalana (ANC) a affirmé qu'ils "croient en la nécessité d'une réponse forte de tous les groupes indépendantistes, visant à couper les liens avec les partis nationalistes espagnols".

Que va finalement faire ERC?

Le message est clair vis-à-vis d'ERC. Le soutien du parti républicain catalan au gouvernement de Sánchez pourrait fléchir... ou non. Pour l'instant, ERC évite d'enlever son soutien au gouvernement de Sanchez, mais d'un autre côté, lui lance un avertissement : soit Pedro Sánchez fait un "geste" face au CatalanGate, soit il y aura un "Vietnam" pour chaque nouveau vote du Congrès.

 

Pour cette raison, le gouvernement de Sanchez promet de faire toute la vérité sur ce scandale, proclamant qu'il "n'a rien à cacher". Les négociations vont bon train pour essayer de calmer la colère du parti indépendantiste dont le soutien est nécessaire à la survie du gouvernement central…

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Armelle pvd

Armelle Pape Van Dyck

Après 15 ans à la direction de la communication de la 1ère banque espagnole, elle a décidé de concilier vie pro & perso, comme journaliste freelance en français ou espagnol. Elle est vice-présidente de l’Association des Correspondants de Presse Étrangère.
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