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ALEXANDRE ARCADY - "50 ans après, la perte de l'Algérie et l´expulsion des Pieds-noirs sont toujours une blessure ouverte"

Écrit par lepetitjournal.com Madrid
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 6 janvier 2018

"Ce que le jour doit à la nuit" ("Lo que el día debe a la noche") est inspiré du célèbre roman de l'écrivain algérien Yasmina Khadra (pseudonyme de Mohammed Moulessehoul). Le film raconte une émouvante histoire d´amour, depuis 1930 jusqu'à nos jours, qui se passe entre l´Algérie et la France. Passion, nostalgie et politique servent à retracer la vie dans l'Algérie française. Le réalisateur juif, d´origine pied-noir, Alexandre Arcady ("Le coup de Sirocco", "Le grand pardon") et le jeune et bel acteur, d´origine marocaine, Fu´ad Aït Aattou sont venus à Madrid pour parler du film qui sort le 2 août prochain. Rencontre.

Lepetitjournal.com : Pourquoi avez-vous choisi le roman de Yasmina Khadra et est-ce que vous l'avez suivi fidèlement ?
Alexandre Arcady : J'ai tendance à dire que c'est plutôt le roman qui m'a choisi. Pour avoir fait beaucoup de films sur l'Algérie ("Le coup de Sirocco", "Le grand carnaval"?) j'ai beaucoup tourné autour de la Méditerrannée et surtout en Afrique du Nord. Je croyais avoir fait le tour jusqu'au jour où j'ai découvert ce roman. C'est comme si, le destin m'avait tendu la main en me disant : "Il te reste encore un film à faire sur l'Algérie". C'est celui-là parce que c'est la somme de tout ce que j'ai pu évoquer jusqu'à maintenant. En plus ce roman a la vertu d'avoir été écrit par un auteur algérien. C'est très important que pour la première fois, un auteur algérien revisite une page de l'histoire de la France et de l'Algérie, comme l'a fait Khadra. Il l'a revisitée dans la fraternité, sans complaisance, en évoquant fidèlement les inégalités, les exclusions, la colonisation, etc... Mais il a mis son projecteur sur ce qui faisait la vie de ces Français, à une certaine époque dans ce pays, qu'on disait être le paradis sur terre. Il l'a fait si bien que je voulais vraiment l'adapter. J'étais heureux que Khadra me choisisse parmi d'autres metteurs en scène. En me choisissant, il a opté pour une sorte d'union sacrée entre un Algérien et un Français d´Algérie. L'essentiel c'était la fraternité. L'adaptation n'était pas évidente car le roman est dense, il a 400 pages, il est magnifiquement écrit (le roman a eu plus d'un million de lecteurs en France). On a dû faire des choix. Je disais à Khadra que depuis que je fais du cinéma, j'ai beaucoup adapté et je sais qu'il ne faut pas que le spectateur lâche prise pendant la durée du film. L'écriture cinématographique est différente mais on a conservé l'essentiel. Il ne fallait pas décevoir les lecteurs du roman. Quand Khadra a vu le film, il m´a dit : "Je pense que j'aurais pu écrire le roman comme tu as fait ton adaptation". Ça voulait dire qu´on avait gagné !

Le casting du film est très hétérogène : il y a des jeunes acteurs face à d'autres consacrés.
A partir du moment où on fait appel à des acteurs de 20 ans, ils viennent à peine de commencer le métier. Il fallait réunir une bande et ça a été très plaisant pour moi de faire un film sur la jeunesse. Mon fils qui a l'âge de ces personnages et qui est également cinéaste (Alexandre Aja) m'a dit : "De l´Algérie, je croyais tout connaître par mémé, par tes films, par tes souvenirs, mais en voyant ce film, j'ai découvert quelque chose de plus fondateur, d'innovant. En voyant des personnages de mon âge, j'ai perçu les choses autrement". Pour les autres acteurs confirmés, je voulais travailler depuis longtemps avec Vincent Perez. Je trouvais amusant qu'il s´appelle Perez, d'origine espagnole et que le personnage habite à Rio Salado. Il y a aussi Anne Parillaud que j'aime beaucoup. Je crois que j'ai trouvé une harmonie, un équilibre.

La perte de l´Algérie et l´expulsion des pieds-noirs sont-elles toujours une blessure ouverte ?
50 ans après, je peux vous dire que oui. Aux réactions du film que j'ai pu constater, c'est encore une cicatrice pour toute une génération. Pour une autre génération, c'est l'incompréhension et pour la dernière c'est ce fatalisme de la rupture entre les deux pays qu'elle ne comprend pas. Donc, si ce film a une vertu c'est de pouvoir décrisper les rapports entre les deux pays.

Quelle est la place de l'histoire d'amour dans le film ?
Dans le film, il y a une part historique importante mais au fond, quand on parle de "Autant en emporte le vent", qu'est-ce qui est le plus important : la guerre de Sécession ou l´histoire d'amour ? Moi, j'ai l'impression que c'est l'histoire d'amour, comme dans mon film, même si elle est symbolisée, ici, par l'amour impossible entre cette petite Française et ce Franco-algérien. C'est cette histoire d'amour qui est l'emblème du film. C'est l'histoire des petites gens qui m'intéresse, c'est le souffle de la vie, les rapports, les coups de c?ur, les déceptions? Ce sont les sentiments humains. Ce n'est pas un film historique. C'est un film qui parle d'une période de notre histoire mais surtout des gens qui croyaient vivre une vie éternelle et qui, du jour au lendemain, ont dû plier bagage et quitter ce beau pays.

Après la décolonisation de l'Algérie, beaucoup de Pieds-noirs s'installèrent en Espagne, du côté de Valence et d'Alicante parce qu'ils se sont sentis trahis par l´Etat Français.
Oui, il y a une minorité qui n'a pas rejoint la France. Certains n'ont pas voulu accepter la trahison. C'est souvent une minorité qui a été dans le combat. Ce film va les toucher forcément, va les faire pleurer. C´est sûr!

Fu'Ad Ait AAtou
Quelques questions à Fu'ad Aït Aattou (1980) :

Comment se sont déroulés vos débuts dans le cinéma ?
J´ai toujours voulu être acteur. J´ai même fait mon premier film quand j'avais 15 ans. A l'époque j'habitais à la campagne et j'ai vraiment "harcelé" l'équipe de tournage pour avoir un mini rôle ! Après je suis venu à Paris à 17 ans pour faire le Cours Florent, la plus grande école d'acteurs en France. Comme je ne trouvais pas de rôle en tant qu'acteur, à 22 ans j'ai fait de la publicité, de la mode. C'est ce qui m´a permis de gagner ma vie pendant plusieurs années. Après, en 2007, j'ai fait mon premier vrai film "Une vieille maîtresse", de Catherine Breillat.

Est-ce que votre rôle dans "Ce que le jour doit à la nuit" est le plus important de votre carrière?
Mon premier rôle était "un premier rôle", mais c´est vrai que celui-là est un film beaucoup plus populaire, avec beaucoup plus de moyens, un metteur en scène plus connu. J'ai essayé d´être sincère dans mon approche au rôle. Je n'ai pas voulu trop intellectualiser. Il faut se lancer dans les choses pour les sentir. Quand j'ai rencontré Alexandre Arcady, il m'a offert le livre, je l'ai lu et il m'a fait confiance. J'ai senti le personnage.

Ne trouvez-vous pas que votre personnage est trop passif ?
Je crois qu'il est passif parce qu'il est tiraillé. Les autres, quand la guerre éclate, ils choisissent leur camp, soit du côté des Arabes, soit du côté des Français. Mais lui, il a des gens qui l'aiment des deux côtés. Donc, du coup, il ne peut pas prendre parti. C'est le seul qui comprend la légitimité des deux camps. Une légitimité qui est aussi incompatible. Ça le tétanise. Il ne peut pas réagir. D'autre part, pour l'histoire d'amour, il maintient sa promesse jusqu'à la fin. De nos jours, peu de gens le ferait dans la vie. C´est pour ça que le cinéma existe. On peut se permettre cela au cinéma. Quelque part, c'est beau aussi.

Qu'est-ce que vous aimeriez faire au cinéma ?
J'aimerais qu'on me propose des rôles différents, par exemple comiques. J'ai toujours fait des rôles un peu romantiques, des personnages un peu passifs. L'année dernière, j'ai réussi à tourner dans un film fantastique où je faisais le grand méchant. C'était super ! Pour moi, ça a toujours été difficile de faire du cinéma. On verra?. S'il y a un rôle en Espagne, je veux bien. Appelez-moi !

 

Propos recueillis par Carmen PINEDA (www.lepetitjournal.com - Espagne) Mercredi 24 juillet 2013

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Collaboratrice comme critique de cinéma dans plusieurs magazines : "Estrenos", "Interfilms" et "Cinerama". Envoyée spéciale à des festivals de cinéma en France pour les journaux "Diario 16" et "El Mundo". Jury du Prix du CEC (Círculo de Escritores Cinematográficos) au Festival international de Cinéma de Madrid (1997). Actuellement membre du CEC et critique dans cinecritic.biz et lepetitjournal.com

 

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Publié le 23 juillet 2013, mis à jour le 6 janvier 2018
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