Au large des Canaries, les autorités espagnoles ont intercepté plus de 30 tonnes de cocaïne à bord d’un cargo parti de Sierra Leone. Une saisie record qui révèle l’ampleur des nouvelles routes maritimes du narcotrafic vers l’Europe.


Sur l’Atlantique, les cargos ne transportent pas seulement du pétrole, des voitures ou des conteneurs. Depuis longtemps, une partie du trafic mondial de cocaïne emprunte aussi cette immense route maritime entre l’Amérique latine, l’Afrique de l’Ouest et l’Europe. Et l’Espagne en est devenue l’un des points d’arrivée les plus sensibles.
Début mai, au large des Canaries, la Guardia Civil a intercepté le Arconian, un cargo battant pavillon des Comores qui naviguait au large du Sahara occidental. Dans les entrailles du navire, derrière des cloisons dissimulées, les agents ont découvert 1.279 ballots de cocaïne : plus de 30 tonnes au total, pour une valeur estimée à plus de 812 millions d’euros… Une saisie hors norme, la plus importante jamais réalisée en Espagne.
Le “bateau-mère” de la cocaïne naviguait vers l’Espagne
Derrière une cloison métallique aménagée dans les profondeurs du cargo, les enquêteurs sont tombés sur une galerie clandestine remplie de ballots de cocaïne. Parti de Freetown, en Sierra Leone, et censé rejoindre la Libye, le Arconian servait surtout de plateforme flottante pour le trafic : un immense « bateau-mère » chargé d’alimenter, en pleine mer, des “narcolanchas”, ces vedettes rapides lancées ensuite vers les côtes espagnoles.
À bord, les agents ont également découvert plus de 42.000 litres d’essence répartis dans des milliers de bidons. De quoi mesurer l’ampleur de l’opération logistique. Selon les enquêteurs, plusieurs embarcations rapides devaient venir récupérer la marchandise au large avant de gagner discrètement les côtes andalouses.
L’intervention, menée par la Unidad Central Operativa (UCO) de la Guardia Civil avec l’appui de la DEA américaine et des services néerlandais, s’annonçait risquée. Parmi les 23 hommes arrêtés, six se cachaient dans la proue du navire avec des armes de guerre : fusils d’assaut, pistolets, munitions. Leur mission était simple : protéger la cargaison.
Des hommes armés néerlandais et l’ombre de la Mocro Maffia
La présence de plusieurs hommes armés de nationalité néerlandaise a rapidement attiré l’attention des enquêteurs. En Espagne, plusieurs médias évoquent désormais une piste menant à la « Mocro Maffia », ces réseaux criminels installés aux Pays-Bas qui ont transformé le trafic de cocaïne en véritable machine transnationale. Ports européens, routes maritimes, blanchiment, violence ciblée… Leur influence s’est progressivement étendue bien au-delà du Benelux.
Un nom revient avec insistance dans l’enquête : celui de Joseph Johannes Leijdekkers, alias « Jos El Gordito ». À 34 ans, ce trafiquant néerlandais figure parmi les criminels les plus recherchés de son pays. Condamné à 24 ans de prison, il est soupçonné d’avoir organisé plusieurs cargaisons massives de cocaïne à travers l’Europe. Selon plusieurs sources citées par la presse néerlandaise et espagnole, il vivrait aujourd’hui en Sierra Leone, le même pays d’où le Arconian a appareillé.
Des Canaries à l’Afrique de l’Ouest, sur les routes de la poudre blanche
Cette saisie raconte aussi l’évolution des routes de la cocaïne. Longtemps concentré sur certains ports européens, le trafic s’appuie désormais de plus en plus sur la façade atlantique africaine pour faire transiter la marchandise venue d’Amérique latine. Sierra Leone, Guinée-Bissau, Sénégal ou Mauritanie sont devenus des points de passage stratégiques avant l’arrivée de la drogue sur les côtes espagnoles, portugaises ou françaises.
Pour les autorités espagnoles, la répétition de ces interceptions sonne comme un avertissement. En un mois à peine, quatre navires chargés de cocaïne ont été interceptés près des Canaries par la Guardia Civil. Un rythme qui témoigne de l’intensification du trafic sur cette route stratégique pour les réseaux criminels.
Face à eux, l’Espagne se retrouve en première ligne d’un affrontement décisif. “Narcolanchas” capables de filer à grande vitesse, cargos sous pavillons de complaisance, relais internationaux, renseignement partagé entre plusieurs pays : le narcotrafic fonctionne aujourd’hui comme une véritable industrie mondialisée, souple, mobile et extrêmement rentable.
Le nouveau front européen de la cocaïne
Cette pression grandissante met aussi en lumière les limites des États européens face à un trafic qui se joue des frontières. Intercepter un cargo en pleine mer exige des moyens considérables, des coopérations internationales complexes et une bataille juridique permanente autour des pavillons, des eaux internationales et des compétences judiciaires.
Dans El País, des sources judiciaires espagnoles appellent ainsi à une réponse européenne plus coordonnée : « L’Union européenne doit prendre des mesures. Ces opérations coûtent extrêmement cher. L’Espagne, la France ou le Portugal ne peuvent pas assumer seuls cette responsabilité. »
Tous les occupants du navire ont été placés en détention provisoire par le juge de l’Audiencia Nacional Ismael Moreno. Les suspects sont notamment poursuivis pour trafic de drogue aggravé, appartenance à une organisation criminelle, possession d’armes de guerre et stockage de substances inflammables. Dans sa décision, le magistrat évoque un risque élevé de fuite ainsi que la nécessité de poursuivre les investigations autour de cette opération hors norme.
Au large des Canaries, pendant ce temps, les routes de la cocaïne continuent de se densifier. Et l’Espagne apparaît plus que jamais comme l’une des grandes portes d’entrée de cette économie clandestine sur le continent.
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