Édition internationale

Paris contrainte au report, Madrid célèbre la plus grande Pride d'Europe

La canicule a eu raison de la Marche des Fiertés parisienne. À Madrid, le MADO 2026 bat son plein jusqu'au 5 juillet, avec sa manifestation en soirée, ses quatre scènes gratuites et ses polémiques municipales. Derrière la fête, un combat loin d'être terminé.

Une foule de personnes tenant un drapeau arc-en-ciel Une foule de personnes tenant un drapeau arc-en-ciel
© margaux-bellott-unsplash
Écrit par Emmanuelle Johanna LIHAN
Publié le 2 juillet 2026

À Paris, il n'y aura pas de Marche des Fiertés cette année. Pas en juin, en tout cas. Prévue le 27 juin dernier entre la place d'Italie et la place de la République, elle a été annulée la veille par la préfecture de police en raison de la canicule exceptionnelle qui plaçait l'Île-de-France en vigilance rouge. Les organisateurs travaillent sur un report en septembre. 

Au même moment, à 1.200 km au sud, Madrid vit onze jours de célébration. Le MADO Madrid Orgullo, se tient du 25 juin au 5 juillet, avec quatre scènes gratuites installées Plaza de Pedro Zerolo, Plaza del Rey, Puerta del Sol et Plaza de España. La chaleur madrilène, elle, ne surprend personne. Ici, on a appris à faire avec : la manifestation est convoquée à 19h, quand le soleil commence à lâcher prise.

Ce que Madrid organise pour la Pride 2026

Le slogan du MADO cette année est "Orgullo Ciudadano", un concept forgé par Pedro Zerolo, activiste et homme politique décédé en 2015, pour faire du Pride un acte citoyen, pas seulement communautaire. Lors de la présentation au Musée Thyssen-Bornemisza, les organisateurs ont insisté sur la nécessité de défendre les droits civils face à ce qu'ils appellent un "nouvel ordre mondial" qui menace les acquis du collectif. 

Le samedi 4 juillet, à 19h, la Manifestation Estatal part de la Glorieta de Carlos V (Atocha) et remonte l'axe Prado-Recoletos jusqu'à la Plaza de Colón, où sera lu le manifeste. Une cinquantaine de chars sont attendus, avec une assistance proche du million de personnes le long du parcours. Le slogan de la marche, choisi par la FELGTBI+ (Fédération nationale des personnes LGTBI+) et le COGAM (collectif LGTBI+ de Madrid), est sans ambiguïté : "¡A las calles con orgullo! Disidencia y resistencia." 

Autour de cet acte central, le programme mêle culture, fête et réflexion. La 27e édition de la Carrera de Tacones, course en talons hauts se court le 2 juillet dans la calle Pelayo. Le Madrid Summit, conférence internationale sur les droits humains LGTBIQA+, se tient le 3 juillet dans les locaux du Parlement européen à Madrid. Le festival culturel Muestra T fête ses 20 ans avec théâtre, cinéma et expositions. Côté musique, les scènes accueillent Kany García, Mon Laferte, Lali, Tokischa ou encore Nuria Fergó. 

 

De la clandestinité à la plus grande Pride d'Europe

Le 25 juin 1978, environ 7.000 personnes défilent sur l'avenida Menéndez Pelayo à Madrid, à l'appel du FLHOC (Frente de Liberación Homosexual de Castilla), pour réclamer l'abrogation de la Ley de Peligrosidad Social, un texte hérité du franquisme. L'Espagne sort à peine de la dictature. L'homosexualité est encore un délit. 

En 2005, l'Espagne devient le troisième pays au monde à légaliser le mariage entre personnes de même sexe. En 2019, le WorldPride attire 1,6 millions de visiteurs à Madrid. En moins de 50 ans, la petite manifestation de la calle O'Donnell est devenue le plus grand rassemblement LGTBIQ+ du continent, avec un impact économique estimé à environ 200 millions d'euros en 2019, selon Forbes

 

Marcher aussi pour ceux qui ne peuvent pas le faire

Si l'Espagne fait figure de modèle, le tableau mondial reste sombre. L'homosexualité est encore réprimée par la loi dans 64 pays, selon les données 2025 d'ILGA World, l'association internationale de référence sur les droits LGTBIQ+ .En Europe même, les protections légales varient fortement : seuls 10 pays interdisent les thérapies de conversion, et 6 n'offrent aucune protection contre les discriminations liées à l'orientation sexuelle. 

Parmi les revendications portées par la manifestation de Madrid cette année : un pacte d'État contre les discours de haine, une loi criminalisant les thérapies de conversion et la reconnaissance pleine des droits des personnes intersexes et non-binaires. 

On ne marche pas que pour nous, confie une manifestante croisée dans les rues de la capitale. On marche pour tous les pays où être soi-même reste un crime. C'est cette dimension internationale qui donne à la marche madrilène une portée qui dépasse largement le cadre de Chueca.

Une mairie qui finance la fête mais reste à distance

 

Le Pride de Madrid n'échappe pas aux tensions politiques locales. La mairie maintient son soutien financier au MADO 2026, organisé par l'AEGAL (Association des entreprises et professionnels gays et lesbiennes de Madrid), par le biais d'une contribution annuelle de 500.000 euros, un montant inchangé depuis 2022, malgré l'inflation et la hausse des coûts de production. L'objectif affiché est de promouvoir Madrid comme ville diverse et siège de grands événements d'envergure internationale. Outre ce soutien financier, la mairie participe à l'organisation via ses dispositifs de sécurité, d'urgence et de nettoyage. Mais pour la septième année consécutive, le maire José Luis Martínez-Almeida ne se rendra à aucun acte officiel du Pride. Le Palacio de Cibeles ne déploie plus le drapeau arc-en-ciel depuis 2019.

La campagne d'affichage municipal a, une fois de plus, fait polémique. Les visuels, diffusés sous le slogan "Orgullosamente de Madrid", montraient des chaises de terrasse, des pots de bonbons et des balcons fleuris aux couleurs de l'arc-en-ciel, mais aucune personne, aucune mention des sigles LGTBIQ+. L'association Arcópoli a dénoncé un "effacement systématique" du collectif et une campagne qui "insulte la mémoire LGTBI+". Face aux critiques, la mairie a ajouté un nouveau slogan, "La diversidad se vive en Madrid", sans retirer les affiches originales. 

 

Un équilibre fragile entre fête et combat dans les rues de Madrid

C'est peut-être ce qui rend le Pride de Madrid si singulier : un événement capable de remplir quatre places de concerts gratuits, de générer des centaines de millions d'euros de retombées économiques et de maintenir, malgré tout, un noyau politique qui refuse de se diluer. "Le Pride n'est ni un décor ni une marque", résumait Juan Carlos Alonso, coordinateur général du MADO, lors de la présentation. "Quand on choisit de ne pas exhiber un drapeau, c'est aussi un message." 

Samedi soir, quand le cortège s'ébranlera depuis Atocha sous la lumière dorée de juillet, il y aura dans la foule des activistes de la première heure, des familles avec poussettes, des touristes et des Madrilènes venus profiter de la soirée. Tous ne marcheront pas pour les mêmes raisons. Mais dans un monde où plus de 70 pays criminalisent encore l'homosexualité, le simple fait de marcher reste un acte qui compte.

 

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